Jamais des négociations n’ont été empreintes d’autant de faux-semblants et d’entourloupes discursives. L’administration Trump semble se plaire dans ce jeu de poker menteur que maîtrise la République islamique d’Iran. Trump, le président américain qui a déchiré devant les médias internationaux l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien en 2018, dit vouloir négocier avec le régime théocratique et tortionnaire de Téhéran. Des négociations, évidemment en trompe-l’œil, dont se réjouit le ministre des Affaires étrangères iranien Abbas Araghchi. Mais en vérité, Trump inocule aux négociateurs iraniens le poison qu’ils ont eux-mêmes concocté : le bluff, du grain à moudre en attendant qu’un deuxième, voire un troisième porte-avion arrive dans le Golfe persique et que les plans militaires soient peaufinés et validés.

Les conditions de négociations posées par Trump sur l’Iran sont fermes et claires : abandon du programme nucléaire avec interdiction d’enrichir de l’uranium, démantèlement du programme de missiles balistiques, interruption de l’exportation de l’idéologie de la révolution islamique à travers des bras armés ou proxies au Moyen-Orient et changement de régime. Cette dernière condition, la plus fatale, était moins clairement exprimée dans les dernières semaines, encore moins pendant la guerre des douze jours en juin 2025. Mais voilà que Trump dégage d’un revers de main les dernières convenances diplomatiques ménageant le régime et affirme ce que le peuple iranien attend depuis longtemps et ce que les populations arabes au Moyen-Orient aussi bien qu’Israël souhaitent : la fin du régime des mollahs. Exprimée comme telle, la chute du régime n’est plus un objectif en soi, mais un moyen pour arriver à un pays dénucléarisé, ne posant pas de danger existentiel à ses voisins et ne semant pas le chaos dans la région de Téhéran jusqu’à la mer Rouge et la Méditerranée. Du moment où la chute du régime des mollahs devient le moyen, les débats autour de possibles négociations avec Araghchi, Larijani (le chef de la Sécurité nationale) ou même les négociateurs scientifiques et techniques comme ceux envoyés par la République islamique hier à Genève tombent à l’eau. On serait dupe de croire que les négociations d’Oman et de Genève sont différentes de celles qui ont précédé la guerre des douze jours et l’opération Rising Lion. En outre, négocier ne fait plus gagner du temps à l’Iran. Cette fois-ci, négocier signifie renforcement de l’armada américaine. Plus le temps passe, plus la République islamique d’Iran perd. En effet, les mollahs ne bénéficient pas cette fois-ci d’INSTEX – cette fameuse ligne de crédits mise en place par les E3 (France, Allemagne et Grande-Bretagne) en 2020, deux ans après le retrait des États-Unis du JCPOA, pour continuer à commercer avec l’Iran. Au contraire, l’Iran des mollahs s’est vu déclencher les sanctions automatiques par les E3 : le fameux snapback. À l’international, et au niveau européen, la République islamique ne bénéficie plus de cette clémence politique qui, depuis 1979, met les pays occidentaux dans une position de schizophrénie par rapport à leurs valeurs libérales, démocratiques et humaines. La dernière digue a succombé et les Gardiens de la Révolution sont classés organisations terroristes par les pays les plus réticents autrefois, la France, l’Italie et l’Espagne.

Les négociations avec leur apparat omanais ou genevois sont vidées de leur sens. Aucune négociation ne peut mener logiquement à un accord, quelque optimistes que soient les déclarations d’Araghchi sur « l’ambiance positive des pourparlers » et « l’aboutissement à un accord sur plusieurs points ». La réponse américaine est toujours sournoise, saluant l’ouverture des Iraniens mais déplorant un manque d’engagement de leur part. N’oublions pas le JCPOA. Il a fallu douze ans de négociations pour aboutir à un accord. La situation actuelle ne tolère plus ce luxe temporel. L’expérience nous montre aussi que l’Iran ne respecte aucun de ses engagements auprès de la communauté internationale et encore moins auprès de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique). Le site d’Arak a été neutralisé en 2015 après la signature de l’Accord de Vienne sur le nucléaire ; le cœur du réacteur a été vidé et du béton a été coulé. Cela n’a pas empêché les Iraniens de contourner les surveillances de l’AIEA pour l’utiliser. Les exemples de non-respect de l’accord abondent. Le pouvoir politique en Iran bluffe, pendant que le Guide suprême Ali Khamenei menace et prononce des imprécations contre les États-Unis. La fenêtre de tir est de plus en plus ouverte et les prochains jours pourront témoigner d’un basculement majeur du régime. Entretemps, les mobilisations en Iran reprennent, certes timides, mais toujours déterminées. Le peuple iranien ainsi que les peuples libanais, irakien, yéménite, syrien et israélien méritent justice. La solution est en retard de 47 ans.


Maya Khadra

Maya Khadra est enseignante et journaliste franco-libanaise spécialiste du Moyen-Orient. Lauréate du Prix du journalisme francophone illustré en zones de conflits en 2013, elle a commencé sa carrière journalistique à L'Orient-Le Jour et a enseigné dans plusieurs établissements scolaires et universitaires à Beyrouth avant de s'installer à Paris. Elle est professeur de communication et de culture générale à l'IPAG Business School. Régulièrement invitée sur les chaînes télévisées françaises et arabes pour commenter l'actualité au Moyen-Orient : LCI, BFM, Franceinfo, Arte, Al Arabiyya, Skynews.

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