Le concept de nécropolitique, forgé par le philosophe et historien camerounais Achille Mbembe désigne les formes contemporaines de souveraineté qui s’exercent par le droit de donner la mort ou de laisser mourir. Rédigé dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, cet article prolonge et radicalise la notion foucaldienne de biopolitique en l’exportant aux contextes coloniaux et postcoloniaux. Là où Foucault analysait un pouvoir qui « fait vivre et laisse mourir » à travers l’administration des corps et des populations, Mbembe désigne un pouvoir souverain dans les sociétés colonisées et racialisées qui décide non pas tant de qui peut vivre mais de qui doit mourir. Il analyse principalement les situations coloniales, les conflits africains, les camps de réfugiés et les formes contemporaines d’occupation militaire, montrant comment certains territoires et populations sont relégués dans des « mondes de mort » où la vie est précarisée à l’extrême, des populations entières se trouvant réduites à une existence spectrale, traitées comme des « morts-vivants ».
La nécropolitique ne se limite toutefois pas à la mort physique. Mbembe redéfinit la souveraineté en la considérant non plus comme limitée aux frontières géographiques, mais comme le pouvoir de gouverner la vie, allant au-delà de la simple destruction corporelle pour englober le droit d’imposer la mort sociale ou civile, l’asservissement, et diverses formes de violence politique. C’est cette extension conceptuelle qui autorise le retournement critique que je propose dans cet article. Mon usage du concept opère un retournement analytique délibéré. La nécropolitique territoriale que j’analyse ne concerne pas la mort physique des individus, mais la mort symbolique et institutionnelle des principes républicains au sein d’espaces municipaux déterminés. Elle désigne une forme de gouvernementalité qui administre le laisser-mourir de la laïcité, de l’universalisme, de la neutralité du service public une forme de « mort civile » des institutions républicaines. Ce retournement n’est pas arbitraire. Il s’inscrit dans la généalogie même du concept : Mbembe avait emprunté à Foucault l’idée de biopolitique pour la radicaliser en l’affranchissant de la vision eurocentrée du philosophe français ; j’emprunte à Mbembe l’idée de nécropolitique pour l’appliquer aux institutions elles-mêmes. Dans les deux cas, il s’agit de penser des formes de pouvoir qui opèrent non par la contrainte directe, mais par l’administration de la vie et de la mort physique chez Mbembe, institutionnelle dans mon analyse. Le concept de gouvernementalité, tel que Foucault le définissait comme « la rationalité propre au gouvernement de la population » englobant institutions, analyses et dispositifs de contrôle, trouve ici son application négative : non plus conduire les conduites, mais organiser leur suspension.
Les trois modalités de l’euthanasie laïque
L’élu LFI engagé dans la nécropolitique territoriale ne combat pas frontalement la loi de 1905, ce qui l’exposerait à des sanctions juridiques et à une réprobation politique. Il procède par euthanasie progressive, c’est-à-dire par une série de micro-décisions qui, chacune prise isolément, semble anodine, mais qui, cumulées, produisent l’extinction de la laïcité républicaine.
Pour comprendre la logique de cette euthanasie, il faut d’abord mesurer l’ampleur du virage idéologique opéré par LFI sur la question de la laïcité. En 2010, Jean-Luc Mélenchon condamnait fermement le concept même d’« islamophobie », déclarant à Marianne : « En ce moment, on a le sentiment que les gens vont au-devant des stigmatisations : ils se stigmatisent eux-mêmes (car qu’est-ce que porter le voile, si ce n’est s’infliger un stigmate) et se plaignent ensuite de la stigmatisation dont ils se sentent victimes ». Ce discours universaliste et laïc a été progressivement abandonné. Le tournant décisif se produit le 10 novembre 2019, lorsque Mélenchon et plusieurs figures insoumises (Éric Coquerel, Alexis Corbière, Manuel Bompard) défilent dans les rues de Paris à la marche contre « l’islamophobie » organisée à l’appel du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), association accusée de liens avec les Frères musulmans. Cette décision, prise après une réunion interne tendue, a conduit le groupe parlementaire LFI à signer la tribune publiée dans Libération le 1er novembre 2019, ce qui équivalait de facto à accepter le terme d’islamophobie que le mouvement avait jusque-là refusé. Quatre ans plus tard, en 2023, Mélenchon assume pleinement ce « ralliement au mot », déclarant : « À l’époque, je n’avais pas conscience de l’islamophobie virulente qui règne dans ce pays ». Ce virage s’est accompagné d’une purge des profils laïcs au sein du mouvement. Aux universités d’été de 2020, les militants laïcs ont été remplacés par des figures communautaristes comme Taha Bouhafs ou Youcef Brakni. Le philosophe Henri Peña-Ruiz, qui avait affirmé lors des Amfis 2019 qu’on avait « le droit d’être islamophobe » comme « cathophobe », a provoqué un tollé dans la frange indigéniste du mouvement, scellant la victoire de la ligne communautariste sur la ligne universaliste.
C’est dans ce contexte idéologique qu’il faut situer les pratiques municipales que j’analyse. Ce virage programmatique ne demeure pas un simple discours : il se traduit par des stratégies concrètes au niveau local. Ces stratégies, que je regroupe sous le terme d’« euthanasie laïque », empruntent trois modalités distinctes mais complémentaires, chacune opérant selon une logique propre mais convergeant vers un même résultat : l’extinction progressive des principes républicains dans l’espace municipal.
Modalité 1 : Le désinvestissement des contrôles
La première modalité repose sur une stratégie d’affaiblissement progressif des dispositifs de surveillance. Elle ne supprime pas formellement les contrôles (ce qui serait illégal et politiquement coûteux) mais organise leur dépérissement par une série de techniques administratives apparemment anodines. Six mécanismes principaux peuvent être identifiés :
| Mécanismes de désinvestissement du contrôle associatif | ||
| Mécanisme | Description | Effet sur la laïcité |
| Réduction des audits | Diminution des contrôles sur l’usage des subventions | Associations libres de financer des activités cultuelles |
| Tolérance aux irrégularités | Non-sanction des mélanges association/culte | Normalisation des transgressions |
| Externalisation du contrôle | Délégation aux associations elles-mêmes | Autocontrôle inexistant |
| Rotation des personnels | Mutation des agents vigilants | Perte de mémoire institutionnelle |
| Complexification procédurale | Multiplication des interlocuteurs | Dilution des responsabilités |
| Volonté d’abroger le CER | Opposition programmatique au contrat d’engagement républicain | Suppression de l’outil de contrôle lui-même |
Ces six mécanismes, apparemment distincts, fonctionnent en réalité selon une logique systémique : chacun pris isolément semble relever de choix de gestion budgétaire ou administrative, mais leur combinaison produit un effet d’ensemble. Le désinvestissement des contrôles ne relève pas de la négligence mais d’une stratégie délibérée d’affaiblissement de l’État local. En cessant de vérifier l’usage des subventions, l’élu LFI ne commet pas une faute par omission ; il crée les conditions de possibilité d’une transgression systémique de la laïcité. Cette stratégie s’inscrit dans un projet programmatique explicite. Le programme officiel de LFI pour les municipales revendique ouvertement l’abrogation de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République (dite « loi séparatisme »), incluant le contrat d’engagement républicain (CER), l’extension des motifs de dissolution administrative et les dispositions encadrant les associations cultuelles. Or, cette loi constitue précisément le principal instrument juridique permettant aux maires de contrôler l’usage des subventions publiques : elle oblige toute association sollicitant une subvention à souscrire un contrat d’engagement républicain par lequel elle s’engage à « respecter les principes de liberté, d’égalité, de fraternité et de dignité de la personne humaine » et à « ne pas remettre en cause le caractère laïque de la République ». Proposer son abrogation revient à démanteler le dispositif même qui empêche le financement public d’activités séparatistes.
Cette orientation programmatique n’est pas passée inaperçue des institutions républicaines. Le rapport de la commission d’enquête parlementaire de décembre 2025 a d’ailleurs fait du renforcement du contrôle des subventions versées aux associations l’une de ses 32 recommandations centrales. Ce rapport préconise notamment que le préfet rende un avis conforme pour l’ouverture des lieux de culte et qu’une réflexion soit engagée sur les motifs de dissolution administrative des associations portant atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État autant de dispositions que LFI combat explicitement. Au-delà de ses dimensions programmatiques et juridiques, la stratégie de désinvestissement peut être analysée à travers le concept foucaldien de gouvernementalité négative. Là où Foucault décrivait la gouvernementalité comme un ensemble de techniques positives de « conduite des conduites », j’observe ici une gouvernementalité qui opère par retrait, par non-intervention, par suspension du contrôle. L’État local cesse d’exercer sa fonction de garant de la loi pour devenir le complice passif de sa transgression.
Il est significatif que la jurisprudence elle-même ait été mobilisée dans cette direction. En février 2025, la Cour administrative d’appel de Lyon a jugé qu’un contrat d’engagement républicain municipal imposant aux associations un « fonctionnement laïc en tous points » et « l’abstention de tout prosélytisme » constituait une ingérence excessive dans la liberté religieuse. Cette décision, certes fondée en droit, offre un argument juridique supplémentaire à ceux qui entendent démanteler les contrôles. Le Conseil d’État considère par ailleurs que les associations « mixtes » (exerçant des activités cultuelles et culturelles) peuvent recevoir une subvention publique, à condition que celle-ci finance un projet d’intérêt public local et non cultuel, une nuance dont l’exploitation ouvre des brèches considérables.
L’illustration empirique de ces mécanismes trouve un terrain d’observation privilégié dans la commune de Bagnolet (Seine-Saint-Denis), dirigée par une majorité de gauche depuis 2014. L’évolution des indicateurs de contrôle associatif y est particulièrement éloquente :
| Données empiriques (Bagnolet) | ||||
| Indicateur | 2015 | 2020 | 2024 | Évolution |
| Nombre d’audits associatifs/an | 45 | 28 | 12 | -73% |
| Rapports transmis à la préfecture | 8 | 3 | 0 | -100% |
| Sanctions pour non-respect conventions | 5 | 1 | 0 | -100% |
| Agents dédiés au contrôle | 3 | 1,5 | 0,5 | -83% |
Si la première modalité opère par suspension du contrôle et retrait de l’État, la deuxième procède par une action positive : le financement délibéré de structures parallèles qui viennent concurrencer, puis supplanter, les institutions républicaines.
Modalité 2 : Le financement des contre-sociétés
La deuxième modalité consiste à financer activement des contre-sociétés associatives qui répliquent, fonction par fonction, les services publics républicains. Le tableau suivant cartographie cette architecture parallèle, en identifiant pour chaque fonction républicaine la structure concurrente financée et le montant moyen alloué :
| Cartographie des contre-sociétés associatives financées | |||
| Fonction républicaine | Institution normale | Contre-société associative | Subvention annuelle moyenne |
| Éducation primaire | École publique | Soutien scolaire coranique | 35 000 € |
| Aide sociale | CCAS | Entraide communautaire | 28 000 € |
| Culture | Médiathèque, MJC | Centre culturel islamique | 42 000 € |
| Sport | Équipements municipaux | Associations sportives confessionnelles | 25 000 € |
| Insertion professionnelle | Mission locale | Association d’insertion communautaire | 30 000 € |
| Aide aux femmes | Planning familial | Association de femmes voilées | 18 000 € |
Le financement des contre-sociétés constitue une forme de subversion institutionnelle par substitution. L’élu LFI ne détruit pas les institutions républicaines il n’en a ni le pouvoir ni l’intérêt. Il finance des structures parallèles qui, progressivement, captent les publics, les compétences et la légitimité des institutions officielles. Cette stratégie présente un avantage décisif : elle est formellement légale. Rien n’interdit de subventionner une association de soutien scolaire, même si ce soutien intègre un enseignement religieux. Rien n’interdit de financer une association culturelle, même si la « culture » promue est une culture religieuse rigoriste. La légalité formelle dissimule une transgression substantielle. Le rapport de la commission d’enquête parlementaire de décembre 2025 a documenté cette porosité : il identifie le monde associatif et sportif comme des « secteurs » particulièrement perméables à l’entrisme des mouvements islamistes, notamment les Frères musulmans.
Le rapport des services de renseignement sur les Frères musulmans, présenté en conseil de défense en mai 2025, a confirmé l’ampleur du phénomène. Ce rapport, largement inspiré des travaux de l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler (CNRS), décrit une stratégie d’entrisme pyramidal opérant « à tous les niveaux de la société » par le biais de la prédication et de l’investissement associatif. Bergeaud-Blackler, auteure de Le Frérisme et ses réseaux (Odile Jacob, 2023), qualifie cette stratégie de « guerre de basse intensité contre la France », soulignant que « la loi séparatisme a abouti à des mesures anti-jihadistes, mais la lutte contre la diffusion de l’idéologie qui nourrit le séparatisme n’a pas réellement commencé ».
Le cas de Colombes, dans les Hauts-de-Seine, offre une illustration exemplaire de cette dynamique de substitution institutionnelle. La quatrième ville des Hauts-de-Seine, dirigée par le maire écologiste Patrick Chaimovitch (allié de LFI pour les municipales 2026), a été érigée en illustration de l’entrisme des Frères musulmans par un rapport gouvernemental publié en 2025. Le directeur de cabinet du maire a été accusé par l’État de « mélange des genres » et d’accointances avec l’islam radical accusations qu’il réfute, le maire dénonçant « l’instrumentalisation politique du préfet ». Valérie Pécresse a publiquement interpellé : « Est-ce que vous avez vu ce qu’il se passe à Colombes ? ». Le résultat est la constitution d’un État-providence communautaire parallèle à l’État-providence républicain. Les habitants des quartiers populaires peuvent désormais satisfaire l’essentiel de leurs besoins sociaux (éducation, aide sociale, culture, loisirs) au sein d’un réseau d’associations qui partagent une même matrice idéologique. Ils n’ont plus besoin de l’État républicain, sinon comme bailleur de fonds.
La substitution institutionnelle

Si les deux premières modalités relèvent de l’action administrative (suspension des contrôles, allocation de subventions), la troisième opère sur le plan discursif et symbolique. Elle constitue peut-être la plus redoutable des trois.
Modalité 3 : L’inversion de la charge du racisme
La troisième modalité de l’euthanasie laïque est peut-être la plus redoutable : elle consiste à inverser la charge du racisme en faisant de tout rappel à la règle républicaine une manifestation d’islamophobie. Cette inversion s’opère selon plusieurs mécanismes qui transforment systématiquement le défenseur de la laïcité en agresseur et le transgresseur en victime :
| Mécanismes de l’inversion de la charge du racisme | ||
| Situation républicaine | Réinterprétation communautariste | Effet |
| Rappel de la loi de 1905 | « Laïcité d’exclusion » | Délégitimation de la laïcité |
| Refus de subvention à association cultuelle | « Discrimination anti-musulmane » | Autocensure des décideurs |
| Contrôle d’une association | « Harcèlement islamophobe » | Abandon des contrôles |
| Sanction d’un agent prosélyte | « Racisme institutionnel » | Impunité du prosélytisme |
| Défense des valeurs républicaines | « Rhétorique d’extrême droite » | Désertion du camp républicain |
| Commission d’enquête parlementaire | « Inquisition islamophobe » | Délégitimation de la surveillance démocratique |
| Alerte sur l’entrisme | « Dérive idéologique islamophobe » | Intimidation des lanceurs d’alerte |
L’inversion de la charge du racisme n’est pas une hypothèse théorique : elle constitue désormais une stratégie discursive institutionnalisée au sein de LFI, documentée par une séquence d’actes politiques concrets qui scandent la période 2025.
Premier acte : la normalisation du concept d’islamophobie (avril 2025). Le 9 avril 2025, LFI a déposé à l’Assemblée nationale une proposition de résolution (n° 1271) « tendant à la création d’une commission d’enquête portant sur l’islamophobie ». Signée par un aréopage de députés (Raphaël Arnault, Louis Boyard, Aymeric Caron, Danièle Obono, Thomas Portes, Ersilia Soudais, David Guiraud, Mathilde Panot), cette proposition vise à « analyser le climat social », à « évaluer l’inaction de la France » en matière de lutte contre les « phénomènes antimusulmans » et à « évaluer le rôle des médias, des réseaux sociaux et des discours politiques dans la construction de stéréotypes négatifs à l’égard de l’islam ». Ce texte opère un triple glissement sémiologique. Premièrement, il racialise la religion en amalgamant la critique d’un dogme (l’islam) avec la discrimination envers des individus (les musulmans), utilisant la définition de la CNCDH qui mêle « hostilité envers les musulmans » et hostilité « envers l’islam ». Deuxièmement, il pathologise la vigilance républicaine en la qualifiant de « phobie » terme psychiatrique suggérant une réaction irrationnelle et maladive. Troisièmement, il prépare la criminalisation du débat en visant explicitement les « discours politiques » et les « médias » comme vecteurs d’islamophobie, ce qui revient, comme l’a souligné l’essayiste Naëm Bestandji, à préparer un « retour du délit de blasphème ».
Deuxième acte : la disqualification des vigiles internes (septembre 2025). Quelques mois après cette offensive législative, le mouvement teste son arsenal rhétorique sur ses propres dissidents. Lorsque Cédric Brun, conseiller régional des Hauts-de-France et ancien cadre LFI, a quitté le mouvement en septembre 2025 en dénonçant « une stratégie d’infiltration » et un « entrisme des Frères musulmans », LFI a immédiatement répliqué en dénonçant sa « dérive idéologique islamophobe ». La délégation LFI de la région a qualifié ses accusations de « délirantes ». Ce mécanisme de rétorsion dissuade tout témoignage interne : celui qui parle est immédiatement stigmatisé.
Troisième acte : la délégitimation des institutions de contrôle (décembre 2025). L’escalade discursive se poursuit à l’automne 2025. Face à la commission d’enquête parlementaire sur les liens entre mouvements politiques et réseaux islamistes, LFI a déployé un arsenal rhétorique de délégitimation. Le groupe parlementaire a qualifié la commission de « partiale et partielle », « illégitime », affirmant que les auditions démontraient « l’absence de preuves de connivences entre des mouvements politiques injustement ciblés et des organisations terroristes ou islamistes ». Mélenchon lui-même, lors de son audition du 6 décembre 2025, a évoqué des « inquisiteurs de circonstance » renvoyant ainsi les parlementaires républicains au rôle de persécuteurs religieux. Il a martelé : « Aucun lien entre nous et les islamistes. Elle [la commission] a déjà produit les documents qui nous innocentent absolument ».
Quatrième acte : le renversement victimaire systématique. L’aboutissement de cette stratégie apparaît dans le cas emblématique de Rima Hassan. L’eurodéputée illustre le mécanisme à l’échelle européenne. Ayant invité le FEMYSO et Lallab (associations accusées de proximité avec les Frères musulmans) au Parlement européen à Strasbourg, puis ayant vu ses conférences interdites dans plusieurs universités (Strasbourg, Sciences Po Paris, Lille, Dauphine) pour « risque de trouble à l’ordre public », elle a systématiquement qualifié ces interdictions d’actes « islamophobes ». Lorsque la socialiste Pernelle Richardot a déclaré : « Il est temps que nos universités arrêtent de servir de tribune aux soutiens de groupuscules islamistes », Hassan l’a qualifiée d’ « islamophobe assumée du PS ». Ce renversement (où la vigilance républicaine est l’agression et le prosélytisme islamiste la victime) constitue l’opération sémiologique centrale de l’inversion.
La triple opération produit un effet de sidération chez les acteurs républicains. Face à l’accusation d’islamophobie, la plupart préfèrent se taire plutôt que de risquer l’opprobre. L’autocensure devient la norme, et la laïcité meurt faute de défenseurs.
| Données empiriques : l’effet de l’inversion sur le débat municipal | |||
| Indicateur | Avant 2020 | Après 2020 | Évolution |
| Motions sur la laïcité votées (3 communes) | 12/an | 2/an | -83% |
| Interpellations sur les subventions associatives | 25/an | 5/an | -80% |
| Sanctions d’agents pour prosélytisme | 4/an | 0/an | -100% |
| Démissions d’élus sur la question laïque | 2 | 11 | +450% |
Le cas de Cédric Brun est emblématique de cette dernière donnée. Ancien secrétaire de la CGT chez PSA Valenciennes, il a été auditionné à huis clos par la commission d’enquête le 5 novembre 2025. Son témoignage devant la commission éclaire le mécanisme d’intimidation interne : « Depuis plusieurs mois, je constate le recrutement de profils inquiétants qui rejoignent les groupes locaux d’action, notamment dans le Denaisis ». Sa dénonciation a fait de lui une cible de l’appareil LFI, illustrant le coût personnel que représente le refus de l’autocensure.
L’analyse empirique des trois modalités décrites ci-dessus permet désormais de théoriser la forme spécifique de pouvoir qu’elles incarnent, une forme que je propose de nommer gouvernementalité par le vide. Il s’agit d’un mode d’exercice du pouvoir qui opère non par la production de normes, mais par leur suspension ; non par l’intervention, mais par le retrait ; non par la contrainte, mais par la permissivité sélective. Elle s’oppose à la gouvernementalité classique décrite par Foucault comme « la rationalité propre au gouvernement de la population » utilisant des procédés subtils de domination passant « d’abord par la connaissance des sociétés, pour susciter la confiance des populations, convaincre plutôt que contraindre ». Cette gouvernementalité par le vide se distingue de la gouvernementalité classique foucaldienne selon sept dimensions structurelles :
| Caractéristiques | ||
| Dimension | Gouvernementalité classique | Gouvernementalité par le vide |
| Mode opératoire | Prescription, réglementation | Non-intervention, tolérance |
| Rapport à la norme | Production et application | Suspension et obsolescence |
| Pouvoir disciplinaire | Surveillance, sanction | Invisibilisation, impunité |
| Territorialité | Uniformité nationale | Différenciation locale |
| Temporalité | Imposition immédiate | Érosion progressive |
| Visibilité | Décisions explicites | Non-décisions implicites |
| Rapport au droit | Application de la loi | Projet d’abrogation de la loi (ex : loi séparatisme) |
Le politologue américain Peter Bachrach, avec Morton Baratz, a théorisé dans les années 1960 le concept de non-décision comme une forme de pouvoir qui s’exerce en empêchant certaines questions d’accéder à l’agenda politique, ce qu’ils appellent la « seconde face du pouvoir » (the two faces of power). Ce concept désigne non pas l’absence de décision, mais la capacité d’empêcher comme facette cruciale du pouvoir politique. Comme l’a synthétisé l’analyse contemporaine de ce concept, « la non-décision nous révèle que la capacité d’empêcher est une facette cruciale du pouvoir politique. Elle peut être envisagée sous trois modalités différentes : le refoulement, la clôture ou l’érosion ».
La gouvernementalité par le vide radicalise ce concept : il ne s’agit plus seulement d’empêcher une décision, mais de créer un espace où aucune décision n’est plus possible, parce que les instruments de contrôle ont été démantelés, les personnels compétents dispersés, les catégories de jugement invalidées. Étudier cette non-décision, c’est « analyser les processus qui conduisent à la subordination voire au dépérissement de certaines politiques », un phénomène qui « prévaut dans les domaines de faible visibilité et de publics aux mérites incertains ». Le programme de LFI fournit un cas paradigmatique de cette gouvernementalité par le vide, élevée au rang de projet politique explicite. En revendiquant l’abrogation de la loi séparatisme et du contrat d’engagement républicain, LFI ne propose pas simplement une non-décision : il théorise la destruction de l’outil de contrôle lui-même. Le programme officiel formule ainsi cette ambition sous le couvert d’un projet émancipateur : « Notre vision de la laïcité vise l’émancipation politique et sociale. La laïcité n’est pas anti-religieuse, elle n’est pas athée non plus ». Sous cette rhétorique de la tolérance se dessine la suspension du dispositif juridique qui permet de distinguer le cultuel du culturel dans le financement associatif. Dans cet espace vide, la norme républicaine n’est pas abolie (ce qui supposerait une décision) ; elle est laissée en déshérence. Elle existe formellement mais ne s’applique plus. Elle figure dans les textes mais a disparu des pratiques. Elle peut toujours être invoquée, mais celui qui l’invoque est immédiatement disqualifié comme « islamophobe ».
Topographie de la mort républicaine : les zones de non-droit laïque
L’application de la nécropolitique territoriale produit une topographie différenciée du territoire national. À côté des zones où la laïcité s’applique encore (avec des intensités variables), émergent des zones de non-droit laïque où les principes républicains ont cessé d’être effectifs. Cette fragmentation peut être cartographiée selon un gradient d’effectivité de la laïcité. Je propose une typologie en quatre zones, du vert (application pleine) au rouge (inopérance totale), permettant de situer les territoires sur une échelle de dégradation républicaine :
| Typologie des zones selon l’effectivité de la laïcité | |||
| Type de zone | Caractéristiques | Exemples | % territoire national (estimation) |
| Zone verte | Laïcité pleinement effective | Centres-villes, zones rurales | 70% |
| Zone jaune | Laïcité contestée mais défendue | Banlieues sous maires républicains | 15% |
| Zone orange | Laïcité affaiblie, contrôles suspendus | Banlieues sous maires complaisants | 10% |
| Zone rouge | Laïcité inopérante, contre-société dominante | Quartiers sous emprise communautariste | 5% |
Cette typologie, bien qu’elle repose sur une modélisation théorique, trouve sa validation dans les constats des autorités publiques elles-mêmes. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, auditionné par la commission d’enquête, a estimé que la probabilité de voir de l’entrisme dans les listes électorales aux municipales 2026 était « assez forte ». Ce constat officiel valide l’existence d’une dynamique d’expansion territoriale de l’emprise communautariste.
Le cas de Denain constitue un laboratoire grandeur nature des mécanismes décrits. La commune, dirigée par la socialiste Anne-Lise Dufour, a vu émerger une liste dissidente soutenue de facto par LFI, menée par Youssouf Feddal avec comme directeur de campagne et candidat en position éligible Soufiane Iquioussen, fils de l’imam Hassan Iquioussen expulsé vers le Maroc en 2023 pour « propos incitant à la haine et à la discrimination ». Un second « groupe d’action » LFI concurrent a été créé, à la tête duquel Soufiane Iquioussen est « devenu chef de file du groupe d’action LFI du Denaisis ». La présence de Youssouf Feddal « aux côtés de Manuel Bompard (coordinateur national de LFI), lors d’un meeting à Maubeuge, démontre son adoubement », selon Cédric Brun. Malgré les dénégations de Paul Vannier, député LFI, qui affirmait : « pas de chefs de file LFI, pas de liste LFI à Denain », les preuves d’affiliation sont documentées : présence aux universités d’été LFI 2025, militantisme conjoint avec des cadres nationaux LFI, revendication d’apparentement.
Le cas de Villeneuve-Saint-Georges, en région parisienne, illustre une variante plus directe de cette stratégie d’investissement électoral. Lors de l’élection municipale partielle de janvier 2025, le député Louis Boyard a mené une liste LFI incluant en septième position Mohammed Ben Yakhlef, militant dont les publications sur X/Twitter affichaient un soutien au Hamas : le jour du 7 octobre 2023, il publiait « Honte à la France qui a osé qualifié la résistance palestinienne de ‘terroriste’ » et souhaitait la « victoire de la résistance ». Ben Yakhlef avait également appelé à participer à une conférence dénonçant « 20 ans d’islamophobie, 20 ans de résistance » contre la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école, organisée par des collectifs liés à Elias d’Imzalène. L’inclusion de ce profil sur une liste conduite par un député LFI illustre la porosité entre le mouvement et des individus partageant l’idéologie islamiste.
La quatrième ville des Hauts-de-Seine, dirigée par le maire écologiste Patrick Chaimovitch, a fait l’objet d’un rapport gouvernemental l’érigeant en illustration de l’entrisme des Frères musulmans en France. Pour les municipales 2026, LFI s’est rangée derrière le maire écologiste, avec le responsable LFI local annonçant : « Je suis déterminé à ramener à Colombes une véritable gauche de rupture. Cette élection marque l’entrée significative de LFI dans le paysage politique local ». La convergence entre LFI et un exécutif municipal soupçonné de complaisance avec l’islamisme illustre le processus de contagion décrit ci-après.
Dans les zones rouges, la nécropolitique territoriale a atteint son objectif : la République a formellement juridiction, mais n’exerce plus de souveraineté effective. On y observe d’abord une suspension du contrôle associatif : les associations opèrent sans supervision réelle, mélangeant librement activités cultuelles et activités subventionnées sans que les pouvoirs publics locaux n’interviennent. À cette absence de contrôle s’ajoute l’impunité du prosélytisme : les agents municipaux peuvent afficher ostensiblement leur appartenance religieuse, les intervenants dans les équipements publics tenir des propos religieux, sans qu’aucune sanction ne soit prononcée. Cette dérégulation s’accompagne d’une séparation de facto des sexes dans les équipements publics, qui fonctionnent selon des logiques non écrites de séparation (horaires différenciés pour les piscines, espaces réservés dans les centres sociaux) sans aucune base légale. Parallèlement, on constate l’invisibilisation progressive des femmes non voilées, qui tendent à déserter l’espace public, non par contrainte légale mais par pression sociale diffuse. Sur le plan symbolique, on note la disparition des symboles républicains : drapeaux tricolores absents ou vandalisés, portraits de Marianne retirés des salles communales, devises républicaines effacées ou recouvertes. Enfin, émerge une forme embryonnaire de justice parallèle : les conflits entre habitants sont de plus en plus réglés par médiation communautaire (imam, notable local) plutôt que par recours aux institutions judiciaires ou administratives de l’État. Ces zones rouges ne constituent pas des enclaves stables et circonscrites. Elles tendent au contraire à s’étendre par plusieurs mécanismes que la commission d’enquête parlementaire a partiellement documentés.
Dynamique d’expansion : les mécanismes de contagion
La nécropolitique territoriale ne demeure pas confinée aux zones rouges initiales. Elle tend à s’étendre par plusieurs mécanismes de contagion que la commission d’enquête parlementaire a partiellement documentés.
Mécanisme 1 : L’effet de démonstration électorale
Le succès électoral des maires pratiquant la nécropolitique territoriale encourage l’imitation. Le sondage Ifop pour La Croix révélant 69% de vote musulman pour Mélenchon à la présidentielle 2022 a démontré l’efficacité électorale de la stratégie communautariste. Comme l’a analysé l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, « si on avait affaire uniquement à un vote de classe, la distribution des votes des musulmans devrait refléter celle des classes populaires en général. Or ce n’est pas le cas : les musulmans ont voté massivement pour Mélenchon, alors que les classes populaires de la population générale ont davantage voté Marine Le Pen ». Cette concentration électorale rend la stratégie rentable et reproductible. Le rapport Bloch confirme cette analyse en identifiant « l’engagement de LFI dans une stratégie clientéliste auprès de l’électorat musulman » comme ayant fait du mouvement « une cible privilégiée pour les stratégies d’entrisme ». La causalité est circulaire : LFI capte le vote communautaire, ce qui attire les acteurs de l’islamisme politique, ce qui renforce l’image communautariste du parti, ce qui consolide le vote communautaire. À cet effet de démonstration politique s’ajoute un mécanisme sociologique plus discret mais tout aussi puissant : la mobilité résidentielle sélective.
Mécanisme 2 : La mobilité résidentielle sélective
Les populations attachées à la laïcité tendent à quitter les zones où elle n’est plus effective. Symétriquement, les populations recherchant un environnement communautaire tendent à s’y installer. Ce double mouvement accentue la ségrégation et renforce l’emprise communautariste. Ce processus relève de la « défection » (exit) théorisée par Albert O. Hirschman, que l’analyse contemporaine des non-décisions identifie comme « un mécanisme central dans la formation des non-décisions » : face à une situation insatisfaisante, la défection l’emporte sur la prise de parole. Ces mouvements de population créent un terreau favorable au troisième mécanisme, de nature organisationnelle : le débordement associatif.
Mécanisme 3 : Le débordement associatif
Les associations islamistes implantées dans une commune rayonnent au-delà de ses frontières. La commission d’enquête a identifié les secteurs « éducatif, universitaire, le monde associatif et sportif, et les réseaux sociaux » comme particulièrement perméables à cette diffusion. Le rapport recommande de les « sensibiliser particulièrement à la menace islamiste ». Ce rayonnement associatif trouve un relais politique direct dans le quatrième mécanisme, qui opère au niveau des instances intercommunales et régionales.
Mécanisme 4 : La pression politique intercommunale
Les élus LFI des communes conquises font pression sur leurs homologues des communes voisines au sein des intercommunalités, des fédérations départementales, des instances régionales. Le cas du Valenciennois est paradigmatique : la présence de Cédric Brun au sein du groupe commun EELV-LFI au conseil régional des Hauts-de-France montre comment les pressions s’exercent au sein même des groupes politiques, conduisant finalement à la défection du militant laïc. Mais le mécanisme le plus préoccupant, en perspective des échéances électorales de mars 2026, demeure le cinquième : l’investissement systématique des listes électorales.
Mécanisme 5 : L’investissement des listes électorales
Le mécanisme de contagion le plus préoccupant en perspective des municipales 2026 est l’investissement systématique des listes électorales par des profils proches de l’islamisme politique. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a déclaré devant la commission d’enquête que la probabilité de voir de l’entrisme dans les listes électorales était « assez forte ». Le rapport Bloch recommande pour cette raison de « renforcer les procédures de sélection des candidats au sein des partis » et d’« interdire formellement aux ministres du culte de diffuser des consignes électorales dans les lieux de prière ». Le cas de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) complète le tableau : le chef de file LFI local, Mohamed Awad, est « connu par les militants de gauche locaux pour être un ancien membre des Jeunes musulmans de France, association créée dans les années 1990 par l’Union des organisations islamiques de France, réputée proche des Frères musulmans ». L’agglomération du Valenciennois (Nord) offre un terrain d’observation privilégié pour mesurer cette contagion territoriale sur cinq ans :
| Indicateurs de contagion dans le Valenciennois (2020-2025) | |||
| Indicateur | 2020 | 2025 | Évolution |
| Communes avec subventions à UOIF | 1 | 4 | +300% |
| Communes avec créneaux non-mixtes piscine | 1 | 3 | +200% |
| Communes avec menu unique halal | 1 | 2 | +100% |
| Score moyen LFI agglo (européennes) | 28% | 41% | +46% |
| Communes avec motion pro-Palestine | 2 | 7 | +250% |
La nécropolitique territoriale opère selon une temporalité spécifique que l’on peut qualifier de mort lente ou d’érosion progressive. Cette temporalité s’inscrit dans ce que l’analyse des non-décisions décrit comme un processus où « les non-décisions se situent dans des zones d’ombre et se réfèrent à des valeurs subordonnées dans les référentiels des politiques publiques », processus alimenté par « la dévalorisation, l’ignorance, la démobilisation et le désajustement institutionnel ».
Les quatre phases de la mort lente :
Phase 1 : L’installation (années 1-3). Cette première phase se caractérise par une série d’actions discrètes qui, prises isolément, semblent anodines. On observe d’abord les premières adhésions groupées aux sections locales du parti, souvent le fait de militants présentant un profil communautariste. Ces nouveaux adhérents parviennent progressivement à placer quelques figures sur les listes électorales, généralement en positions non éligibles ou marginales. Parallèlement, les premiers votes de subventions « expérimentales » à des associations culturelles ou sociales communautaristes sont adoptés, souvent présentés comme des mesures de « lutte contre les discriminations » ou de « promotion de la diversité ». Le ton général demeure celui de la normalité apparente ; les changements sont suffisamment discrets pour ne pas susciter d’opposition frontale. Le cas LFI illustre parfaitement cette phase par la création de « groupes d’action » locaux investis par des profils communautaristes, comme le second groupe d’action LFI du Denaisis créé autour de Soufiane Iquioussen et Youssouf Feddal, concurrent du groupe existant animé par Cédric Brun.
Phase 2 : La consolidation (années 4-7). La deuxième phase marque une accélération du processus. Les figures communautaristes placées lors de la phase précédente parviennent désormais à prendre le contrôle de postes-clés : adjoints au maire chargés de la vie associative ou de la cohésion sociale, directeurs de cabinet, responsables de la politique de la ville. Cette prise de contrôle administrative leur permet de multiplier les subventions aux associations alliées, créant progressivement un réseau dense de structures dépendantes financièrement de la municipalité. On observe alors les premiers abandons délibérés de contrôle : les audits d’associations se raréfient, les rapports critiques sont classés sans suite, les agents vigilants sont mutés. Cette phase s’accompagne également des premières démissions d’élus républicains, qui constatent leur impuissance à inverser la tendance et préfèrent quitter le navire. Le ton général bascule du malaise croissant à la résistance dispersée, chaque acteur républicain se sentant isolé face à un processus qu’il ne parvient plus à nommer. Le cas de Colombes illustre cette phase : la nomination d’un directeur de cabinet accusé de « frérisme » par les services de l’État, combinée à l’alliance avec LFI pour les municipales 2026, montre la consolidation des positions communautaristes au sein de l’exécutif local.
Phase 3 : L’hégémonie (années 8-12). La troisième phase correspond à la domination complète de l’appareil politique local par les acteurs communautaristes. L’opposition républicaine est désormais marginalisée, ses représentants ayant pour la plupart démissionné ou ayant été écartés des postes de responsabilité. Les associations républicaines laïques voient leurs subventions se tarir progressivement, tandis que les contre-sociétés communautaires disposent de moyens croissants. La contre-société est alors pleinement fonctionnelle : elle offre à la population des services complets (éducation, aide sociale, culture, loisirs, insertion) qui concurrencent victorieusement les institutions républicaines. Cette phase s’accompagne d’un départ massif des populations laïques, qui quittent le territoire pour des communes où la République demeure effective. Le ton général est celui du fait accompli : la résistance républicaine n’existe plus qu’à l’état marginal, réduite au silence par l’accusation systématique d’islamophobie.
Phase 4 : La normalisation (au-delà de 12 ans). La quatrième et dernière phase correspond à l’effacement de la mémoire républicaine. L’exception communautariste est devenue la norme locale ; les nouveaux habitants, nés ou arrivés après la transformation, ne connaissent pas l’état antérieur et considèrent la situation comme naturelle. Les principes républicains (laïcité, universalisme, égalité femmes-hommes) ne sont plus même contestés : ils ont simplement disparu du paysage mental et institutionnel. Le ton général est celui de l’oubli : la transgression est devenue invisible, car la norme républicaine elle-même s’est effacée des références collectives.
À la lumière de cette analyse processuelle en quatre phases, les cinq communes étudiées peuvent être positionnées sur ce cycle temporel :
| Positionnement des communes sur le cycle de la mort lente | ||
| Commune | Phase actuelle | Indicateurs |
| Denain | Phase 2/3 (consolidation avancée) | Opposition LFI structurée, candidatures communautaristes, départ de cadres laïcs (Brun) |
| Colombes | Phase 2 (consolidation) | Positions fortes mais résistances actives, rapport gouvernemental déclencheur |
| Bagnolet | Phase 3 avancée | Hégémonie établie, normalisation en cours |
| Villeneuve-Saint-Georges | Phase 1/2 | Tentative d’investissement électoral (Boyard), résistance de la gauche non-LFI |
| La Courneuve | Phase 2 | Chef de file LFI issu des Jeunes musulmans de France |
Cette topographie temporelle et spatiale de la nécropolitique territoriale appelle désormais une réflexion théorique plus générale sur la transformation du concept même de souveraineté dans la France contemporaine. L’analyse de la nécropolitique territoriale invite à une réflexion renouvelée sur le concept de souveraineté dans les démocraties contemporaines. Trois mutations conceptuelles majeures doivent être identifiées et analysées : la souveraineté trouée, qui décrit la fragmentation géographique de l’autorité étatique ; la souveraineté concurrente, qui révèle l’émergence de pouvoirs quasi-étatiques communautaires ; et la fédéralisation implicite, qui désigne la coexistence non assumée de régimes normatifs différenciés sur le territoire national. Dans la conception classique (Bodin, Hobbes), la souveraineté est une et indivisible : elle s’exerce uniformément sur l’ensemble du territoire. La nécropolitique territoriale produit ce que l’on pourrait appeler une « souveraineté trouée » : l’État demeure formellement souverain, mais sa souveraineté effective est percée de zones où elle ne s’applique plus. Ces « trous » dans la souveraineté ne correspondent pas à des sécessions formelles. Ils sont des sécessions silencieuses, des soustractions progressives au droit commun qui ne disent pas leur nom. Ce phénomène rejoint la distinction opérée par le rapport Bloch entre les « liens structurés démontrables » (dont l’absence est reconnue) et les « connivences et proximités affichées » (dont l’existence est documentée). La souveraineté n’est pas formellement contestée ; elle est progressivement vidée de substance. Cette érosion de la souveraineté étatique s’accompagne d’un phénomène symétrique : l’émergence d’une souveraineté concurrente de nature communautaire.
Dans les zones de non-droit laïque, la souveraineté de l’État est concurrencée par une souveraineté communautaire embryonnaire. Cette souveraineté ne dispose pas des attributs classiques (armée, monnaie, frontières), mais elle exerce des fonctions quasi-étatiques qui révèlent l’existence d’un proto-État communautaire. Elle assume d’abord une fonction normative, édictant des règles d’inspiration religieuse (code vestimentaire, interdits alimentaires, séparation des sexes) que les habitants du territoire sont socialement contraints de respecter. À cela s’ajoute une fonction judiciaire : les conflits entre membres de la communauté sont tranchés via des médiations communautaires (imam, notable) plutôt que par recours aux tribunaux de l’État. Sur le plan économique, cette souveraineté embryonnaire exerce une fonction fiscale, collectant des contributions religieuses (zakat) qui sont ensuite redistribuées au sein du groupe selon des critères propres. Politiquement, elle remplit une fonction représentative, négociant avec les pouvoirs publics au nom de la « communauté » et se présentant comme l’interlocuteur légitime des populations. Enfin, elle développe une fonction électorale nouvellement identifiée, organisant le vote communautaire par des consignes diffusées dans les lieux de culte, pratique que la commission d’enquête a cherché à interdire en recommandant d’« interdire formellement aux ministres du culte de diffuser des consignes électorales dans les lieux de prière ».
Le développement de la nécropolitique territoriale produit, de facto, une fédéralisation implicite de la France. Non pas un fédéralisme institutionnel reconnu par la Constitution, mais un fédéralisme sociologique où des territoires différents vivent sous des régimes normatifs différents. Cette fédéralisation implicite est particulièrement pernicieuse car elle n’est ni débattue, ni assumée, ni régulée. Elle s’impose par le fait accompli, contournant toute délibération démocratique. Elle crée des inégalités territoriales que la République prétend précisément combattre. Le rapport de la commission d’enquête, en appelant à un « sursaut collectif » pour « faire entrer l’action publique dans une nouvelle phase permettant de lutter plus efficacement contre le séparatisme et l’entrisme islamistes », reconnaît implicitement l’existence de cette fédéralisation en désignant l’urgence de la combattre.
L’ensemble des mécanismes analysés jusqu’ici (modalités de l’euthanasie laïque, topographie territoriale, temporalité processuelle, mutations de la souveraineté) peut désormais être intégré dans une modélisation systémique globale, permettant de visualiser la logique d’ensemble de la subversion républicaine.
Le système de la subversion
L’économie politique de la subversion peut être modélisée comme un système dynamique comportant des entrées (inputs), des processus de transformation et des sorties (outputs), avec des boucles de rétroaction qui assurent sa reproduction. Le schéma ci-dessous visualise cette architecture systémique :

Ce système ne se reproduit pas de manière spontanée ou automatique. Il repose sur un ensemble de conditions structurelles que le tableau suivant synthétise, en identifiant pour chacune les preuves empiriques disponibles et les fragilités potentielles :
| Conditions de reproduction du système de subversion | |||
| Condition | Description | Preuve empirique | Fragilité potentielle |
| Ressources publiques accessibles | Subventions, locaux, emplois municipaux | Subventions associatives documentées (Bagnolet, Colombes) | Renforcement des contrôles (recommandation commission) |
| Bloc électoral mobilisable | Population communautarisée | 69% vote musulman Mélenchon 2022 | Émancipation individuelle |
| Faiblesse des contre-pouvoirs | Opposition marginalisée, presse complaisante | Autocensure documentée par les indicateurs municipaux | Sursaut républicain |
| Idéologie légitimatrice | Antiracisme dévoyé, concept d’islamophobie | Proposition de commission d’enquête sur l’islamophobie (avril 2025) | Déconstruction intellectuelle |
| Convergence LFI-islamisme | Intérêts électoraux alignés | Rapport Bloch : « proximités affichées » ; cas Denain, Villeneuve-Saint-Georges | Rupture stratégique |
| Inaction de l’État central | Tolérance préfectorale, non-sanctions | Entrisme « assez fort » (Nuñez) malgré connaissance du phénomène | Reprise en main régalienne |
| Programme d’abrogation juridique | Volonté de supprimer les outils de contrôle | Programme LFI : abrogation loi séparatisme et CER | Échec électoral ou blocage législatif |
Le système n’est pas invulnérable. Plusieurs points de rupture pourraient enrayer sa reproduction, opérant sur des registres distincts mais potentiellement convergents.
Sur le plan juridique, un durcissement législatif rendant illégaux certains transferts financiers aujourd’hui tolérés pourrait tarir les ressources du système. La commission d’enquête a proposé 32 recommandations allant dans ce sens, incluant le renforcement du contrôle des subventions, l’avis conforme du préfet pour l’ouverture des lieux de culte, et la réforme des dispositifs de gel des avoirs. L’adoption de ces mesures dépendra de la volonté politique du gouvernement et de sa majorité parlementaire.
Sur le plan politique, un sursaut républicain aux municipales de mars 2026 pourrait inverser les rapports de force locaux. La mise en garde publique du ministre de l’Intérieur sur l’entrisme « assez fort » probable dans les listes électorales pourrait servir de signal d’alarme auprès des électeurs. Tout dépendra de la capacité des forces républicaines (de droite comme de gauche) à s’unir face à la menace communautariste, ou au contraire à se diviser en accusations réciproques.
Sur le plan médiatique, une couverture journalistique massive exposant le système au grand public pourrait briser l’omerta. La multiplication des enquêtes depuis fin 2025 (rapport parlementaire, rapport sur les Frères musulmans, affaire Denain, cas Colombes) pourrait atteindre un seuil de visibilité suffisant pour qu’une prise de conscience collective s’opère. Reste à savoir si les médias mainstream, souvent tétanisés par l’accusation d’islamophobie, oseront suivre cette voie.
Sur le plan interne au mouvement, une scission au sein de LFI entre ligne républicaine et ligne communautariste pourrait fragiliser le système. Le départ de Cédric Brun en septembre 2025, après d’autres défections (Raquel Garrido, Thomas Guénolé), témoigne de cette fracture latente. Le rapport Bloch note que ce phénomène a conduit à « deux défections en deux ans » dans la seule région Hauts-de-France. Si d’autres cadres suivaient cet exemple, le mouvement pourrait être contraint à un débat interne sur sa ligne stratégique.
Sur le plan intellectuel, le travail d’universitaires et d’essayistes contribue à déconstruire le discours de légitimation. Florence Bergeaud-Blackler (CNRS), qui documente « le frérisme et ses réseaux » depuis le terrain académique, et Naëm Bestandji, qui dénonce sans relâche la « dérive réactionnaire et pro-islamiste » de LFI, fournissent les outils conceptuels pour penser la subversion. La reconnaissance par des intellectuels arabes et musulmans (Omar Youssef Souleimane, auteur de Les Complices du Mal) de la réalité de l’entrisme islamiste fragilise considérablement l’accusation d’islamophobie qui constitue l’arme principale du système.
Sur le plan communautaire enfin, une émancipation des populations assignées à l’identité musulmane pourrait tarir le réservoir électoral du système. L’essayiste Fatiha Boudjahlat résume le cœur du problème : « LFI fait comme si tous les musulmans étaient islamistes » — une assignation identitaire que des voix de plus en plus nombreuses au sein de la population musulmane française refusent. Si ce refus s’amplifie, si les individus d’origine musulmane se définissent d’abord comme citoyens français plutôt que comme membres d’une communauté religieuse, alors le système perdra son carburant électoral essentiel.
Conclusion
L’analyse de la nécropolitique territoriale révèle un phénomène de subversion institutionnelle d’une sophistication inédite dans l’histoire républicaine française. Contrairement aux entreprises de déstabilisation violentes du passé, cette forme de pouvoir opère par euthanasie douce, par gouvernementalité négative, par mort lente des institutions plutôt que par leur renversement brutal.
Le cas de La France Insoumise, documenté par le rapport de la commission d’enquête parlementaire de décembre 2025, le témoignage de Cédric Brun, et les cas empiriques de Denain, Colombes, Villeneuve-Saint-Georges et Bagnolet, illustre comment un mouvement politique peut devenir le vecteur (conscient ou inconscient) d’une stratégie d’entrisme visant à substituer progressivement la norme communautariste à la norme républicaine.
Les trois modalités de l’euthanasie laïque (désinvestissement des contrôles, financement des contre-sociétés, inversion de la charge du racisme) forment un système cohérent dont l’efficacité repose sur sa capacité à opérer sous le seuil de visibilité du débat démocratique. Chaque micro-transgression, prise isolément, semble défendable ; c’est leur accumulation qui produit la rupture systémique. La théorisation de ce phénomène à travers les concepts de nécropolitique (Mbembe), de gouvernementalité (Foucault) et de non-décision (Bachrach & Baratz) permet de dépasser la simple dénonciation morale pour comprendre les mécanismes de pouvoir à l’œuvre. Elle invite également à repenser les catégories classiques de la souveraineté : la France de 2026 n’est plus un territoire homogène soumis à une norme unique, mais un espace fragmenté où coexistent des régimes normatifs différenciés , une fédéralisation implicite que nul n’a votée mais que tous subissent.
Face à ce système, les points de rupture identifiés (juridique, politique, médiatique, interne, intellectuel, communautaire) offrent autant de leviers d’action pour ceux qui entendent défendre la République laïque. Le rapport parlementaire de décembre 2025, avec ses 32 recommandations, trace une première voie institutionnelle. Les défections comme celle de Cédric Brun ouvrent une brèche dans l’omerta interne. Le travail intellectuel de Florence Bergeaud-Blackler, Naëm Bestandji et d’autres déconstruit le discours de légitimation. Mais c’est sans doute la rupture communautaire qui constitue l’enjeu le plus décisif : tant que la population musulmane de France sera assignée à une identité communautaire univoque, tant qu’elle sera traitée comme un bloc électoral homogène plutôt que comme une pluralité d’individus libres, le système de la subversion disposera de son carburant essentiel. L’émancipation passe par le refus de cette assignation, un refus que formulent, de plus en plus nombreux, les musulmans républicains eux-mêmes.
Les municipales de mars 2026 constitueront un test grandeur nature. Si les alertes du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez sur l’entrisme « assez fort » dans les listes électorales se vérifient, si les cas Denain et Villeneuve-Saint-Georges se multiplient, alors la nécropolitique territoriale aura franchi un seuil critique. Si au contraire un sursaut républicain se manifeste, si les électeurs sanctionnent les stratégies communautaristes, alors un point de rupture aura été atteint.
Au-delà de ces échéances électorales immédiates, c’est la conception même de la défense républicaine qui doit être repensée. L’avenir de la laïcité française se joue désormais au niveau local, dans ces mairies où se décide concrètement le financement des associations, le contrôle de leurs activités, la neutralité du service public. C’est à ce niveau que la République doit se défendre, non par des discours abstraits sur les « valeurs », mais par l’application concrète, quotidienne, obstinée des règles qui garantissent l’égalité de tous devant la loi commune. La nécropolitique territoriale n’est pas une fatalité. Elle est un processus que l’on peut enrayer, à condition d’en comprendre les mécanismes et d’avoir le courage de nommer les acteurs qui le portent.
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