Contes et légendes du Niger : ce pourrait être le titre d’un nouveau recueil de la célèbre collection. Un auteur prolifique, une épopée flamboyante, des ennemis virtuels, des valeureux combattants. Seul souci : derrière l’imaginaire, l’effondrement d’un pays, cette fois bien réel.
Du côté européen de la Méditerranée, la dernière facétie du pouvoir militaire nigérien n’a pas fait les gros titres. Personne n’a pris au sérieux les propos ce mercredi 11 février du chef d’état-major particulier de la junte, un certain colonel Ibro Bacharou, devant un parterre d’étudiants : « Le Niger décrète la mobilisation pour une guerre avec la France ».
La tocade n’a pas été confirmée le vendredi suivant lors de l’interview fleuve du général Tiani : une logorrhée de 5 heures et 40 minutes au cours desquelles le président-putschiste a réécrit l’histoire, de l’Antiquité à nos jours, peaufinant un narratif désormais bien établi sur le lien supposé entre son pays et les anciens pharaons d’Égypte, qui, à l’en croire, « étaient tous des Nigériens ». Le comique de répétition est l’une de ses figures de style favorites.
À l’occasion, son florissant glossaire personnel s’est enrichi de nouveaux termes, l’histoire « groco-romaine » dotée désormais d’une nouvelle déesse, dénommée « Christina », ou encore des institutions « toilottées ». Quelques jours auparavant, il avait annoncé son intention ferme de « rujur ». Des « rujussements » en réponse aux « aboiements » de trois chefs d’État accusés d’être les instigateurs des attaques djihadistes de la nuit du 28 au 29 janvier contre l’aéroport international de Niamey, site qui abrite la base militaire 101 de l’armée nigérienne. À en croire ses élucubrations, Emmanuel Macron, Patrice Talon et Alassane Ouattara auraient commandité ces actes terroristes conduits par des « mercenaires ». Des trois États cités, seuls ses voisins ouest-africains ont répondu, sur le ton de l’indignation du côté d’Abidjan et de l’ironie à Cotonou : « Si quelqu’un se dénude pour voler votre couverture, ne le poursuivez pas dans le même état, au risque d’être confondu ».
Un évident désordre psychologique
À l’évidence, l’imaginaire du général Tiani est beaucoup plus puissant que sa capacité de gouvernance. L’homme voit des ennemis partout. Il lance des accusations tout aussi grotesques que mensongères contre la garde rapprochée de Mohamed Bazoum, des hommes et des femmes contraints à l’exil et souvent réduits à l’apatridie, qu’il accuse de fricoter avec des ennemis imaginaires pour financer les groupes armés. Il fabule sur la présence fictive de terroristes dans l’avion d’Air Côte d’Ivoire qui se trouvait sur le tarmac lors de l’attaque de la base 101. Son entourage n’est pas en reste, qui invente l’existence d’un ancien militaire français prétendument tué, avançant pour « preuve » un portrait généré par intelligence artificielle.
Dans la vraie vie, l’attaque a fait l’objet d’une revendication bien établie de l’État islamique. L’enquête officielle des services nigériens conclut d’ailleurs à un commando composé de Nigériens et de Burkinabè. Dans le monde parallèle d’Abdourahmane Tchiani, les faits importent peu. La guerre informationnelle n’a plus de règles depuis le 26 juillet 2023, date de la prise du pouvoir par ce putschiste, devenu le geôlier au long cours de Mohamed Bazoum, le président démocratiquement élu, et de son épouse Khadija.
En matière de fables, le général Tchiani est un récidiviste. L’année dernière à la même époque du ramadan, c’est en langue zarma qu’il avait accusé la France de payer des agents de la DGSE pour récupérer tous les oignons disponibles sur les marchés de Niamey afin d’en priver la valeureuse population nigérienne lors des ruptures de jeûne.
A grandes enjambées, le Niger s’enfonce dans une réalité virtuelle qui ne dissimule plus un chaos économique et social bien tangible. Les étudiants souffrent de presque 5 trimestres d’arriérés de bourses. Un impôt patriotique touche les enfants des écoles contraints de donner 100 francs CFA pour pallier l’incurie du régime. Insuffisant pour remplir des caisses désespérément vides.
Comme le régime n’en est pas à un paradoxe près, il vient de faire appel à l’assistance de l’armée béninoise pour escorter un convoi d’équipements militaires à destination de Niamey, ce même Bénin pourtant accusé de sponsoriser le terrorisme. Sur le plan sécuritaire, le pays n’est pas loin de l’effondrement avec une recrudescence des massacres de civils, principalement dans l’ouest, dans la région du Tillabéri. Aucune perspective de retour à un quelconque ordre institutionnel ne semble enfin se dessiner.
Derrière les bouffées délirantes, une dangereuse fuite en avant
Le verbe est fertile et le mauvais roman-feuilleton pourrait presque prêter à sourire. La technique est un classique des régimes autoritaires : s’inventer des ennemis imaginaires venus de l’extérieur, relayés par des complicités internes, pour mieux dissimuler ses propres insuffisances. Les voisins du Niger ne prennent pourtant pas ces imprécations à la légère. Le déni de réalité est ici inquiétant car il s’accompagne d’une stratégie de déstabilisation de son voisinage. Seul ou presque contre le monde entier, le pouvoir de Niamey semble engagé dans une périlleuse fuite en avant. L’évocation de « França, França, França » présentée à longueur de discours comme la cause de tous les maux perd de son efficacité auprès de la population. Le régime est désormais condamné à détruire son environnement pour se maintenir. Son unique carburant : l’extension du domaine de la lutte, et donc du chaos à ses voisins.
La tentative de coup d’État du 7 décembre dernier contre le président Talon s’inscrit dans cette stratégie de la terre brûlée. De nombreux indices indiquent une implication du Niger, à commencer par la présence constatée dans le pays du lieutenant Pascal Tigri. L’auteur de la tentative de putsch a été vu à Niamey dans une villa d’hôtes du régime. L’activiste béninois Kémi Seba, activement recherché par la justice de son pays pour ses propos enflammés tenus lors du putsch avorté, est également un protégé du général Tchiani. Une enquête est en cours à Cotonou, sur fond de procédures judiciaires incluant des demandes d’extradition pour rapatrier les fugitifs impliqués dans le putsch.
Jusqu’où peut aller cette dangereuse fuite en avant ? Ces derniers jours, des premières fractures sont venues démontrer que la situation demeurait éminemment volatile. Fissures d’abord au sein de la Confédération des États du Sahel avec ce déplacement du président nigérien et de sa garde rapprochée à Alger, alors que le Mali est engagé dans une épreuve de force avec l’Algérie. Fêlures ensuite au sein même du régime avec la gêne de Mahamadou Issoufou devant les dérives verbales de son ancien patron de la garde présidentielle. L’outrance ne fait guère ses affaires, lui dont le rôle dans le coup d’État est largement documenté et dont l’unique obsession est de se refaire une virginité.
Marque de cette prise de distance, le post de l’un de ses proches, l’activiste Ghousmane Abdoulmoumoune, affirmant « qu’aucune légende ne peut faire oublier aux Nigériens les affreux problèmes qu’ils vivent ». Pour avoir eu l’outrecuidance de proposer un retour à l’ordre constitutionnel qui permettrait au général « de rentrer ainsi dans cette histoire qu’il aime conter », l’homme a été interpellé et envoyé dans les locaux de la police judiciaire.
Entrer dans cette histoire qu’il aime conter ? Et si c’était finalement l’objet unique des récits à répétition du fabuliste de Niamey ? Et si cette passion pour la fiction ne servait qu’à cela : mettre en scène sa propre légende, brosser un portrait idéalisé et épique de sa personne face à l’adversité d’un monde hostile… en attendant une chute qu’il sait inéluctable. En attendant que la raison reprenne le pas sur la fiction. En attendant la libération de Mohamed Bazoum le démocrate, le président philosophe, celui qui ne racontait jamais d’histoires.
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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