« Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde. » Décrire la terrible agression de Quentin comme le fruit d’une simple rixe entre militants, c’est trahir la vérité des faits, s’empêcher de saisir l’ampleur de ce drame et salir un jeune étudiant de 23 ans laissé pour mort sur un trottoir lyonnais. Son avocat, Me Fabien Rajon, est formel : « La thèse de la simple « rixe » entre deux groupes rivaux ne semble pas correspondre à la réalité des faits : il s’agirait plutôt d’un lynchage gratuit de la part de plusieurs individus, en surnombre et armés, qui se seraient acharnés sur la victime isolée. » Quentin n’avait aucun antécédent judiciaire, n’était ni agent de sécurité ni membre habituel d’un service d’ordre. Il a toujours défendu ses convictions de manière non-violente. Il est aujourd’hui en état de mort cérébrale.

« Rixe », ce mot qui blanchit la violence politique

Comme après chaque agression d’une extrême violence commise par l’ultra-gauche, les mêmes réflexes se mettent en place : minimisation des faits, équivalence entre agresseurs et victimes, invocation d’une « rixe » pour diluer les responsabilités. Pourtant, ce qui s’est produit jeudi soir n’a rien d’une surprise. C’est au contraire l’aboutissement prévisible d’une stratégie théorisée, assumée et mise en œuvre méthodiquement depuis une dizaine d’années.

Une doctrine de la violence

Cette violence n’a rien de spontané. Elle s’inscrit dans une doctrine précisément formulée par l’historien américain Mark Bray dans son ouvrage devenu la bible des antifas français : L’Antifascisme : son passé, son présent et son avenir (2018). Pour lui, l’objectif n’est pas de débattre mais d’anéantir socialement et physiquement l’adversaire. Bray l’écrit sans détour : « On ne peut pas toujours changer les croyances de quelqu’un, mais on peut évidemment les rendre trop coûteuses politiquement, socialement, économiquement et parfois même physiquement. »

C’est le concept de l’« antifascisme du quotidien » : « augmenter le coût social des comportements oppressifs, au point que ceux qui les endossent ne voient d’autres possibilités que de rester dans l’ombre. » Le problème, c’est que ce sont les antifas qui décident seuls de ce qui est « oppressif » et de qui est « fasciste » – une catégorie qui ne cesse de s’étendre. Depuis le début des années 2000, l’Action Antifasciste Paris-Banlieue a élargi le champ du fascisme « au colonialisme, à la question palestinienne, aux violences policières ». En s’appuyant sur la dynamique des luttes intersectionnelles, les antifas ont ainsi créé une véritable machine à « nazifier ». Tous ceux qui s’opposent à eux sont immédiatement considérés comme des fascistes, des nazis. Ils sont ainsi déshumanisés, ce qui facilite et légitime les passages à l’acte violent.

Ne nous y trompons pas : si le harcèlement numérique constitue l’artillerie, la violence physique reste l’infanterie indispensable. Bray est d’un cynisme absolu : « En vérité, la violence représente une toute petite partie – néanmoins vitale – de l’antifascisme. » L’escalade est programmée, résumée par cette formule glaçante : « Tu te bats contre eux à coups de poing pour ne pas te battre à coups de couteau. Tu te bats contre eux à coups de couteau pour ne pas te battre avec des fusils. Tu te bats contre eux avec des fusils pour ne pas te battre avec des tanks. »

Résurgence d’une violence politique de haute intensité

C’est au nom de ces « tanks » imaginaires que le jeune Quentin est en état de mort cérébrale, que des militants de l’UNI ont été attaqués au couteau à Strasbourg, tabassés avec de gants coqués à Toulouse, ou que deux étudiants ont été roués de coups par une trentaine d’antifas à Rennes. Rien que pour l’année 2025, le syndicat étudiant a recensé 43 agressions violentes contre ses membres. Pour l’antifa, frapper le premier n’est pas une agression, c’est « désamorcer le besoin d’autodéfense ». Sic !

Mais on est très loin de la légitime défense. Les antifas ont mis en place un véritable système de fichage de leurs adversaires politiques. Ils ne se contentent pas d’agressions pour faire stopper les actions militantes de leurs adversaires (ce qui serait déjà condamnable) : ils traquent leurs cibles quand elles sont seules, les harcèlent jusqu’à leur domicile pour leur faire comprendre que nulle part elles ne seront en sécurité. À Nantes, des menaces de mort nominatives ont été taguées aux abords des domiciles de militants de l’UNI ainsi que sur les murs du commerce où l’un d’eux occupait un job étudiant.

De nombreux commentateurs rappellent que la violence politique a toujours existé. C’est vrai, mais elle change de nature et d’intensité. Depuis quelques mois, nous assistons à une résurgence d’une violence que nous n’avions plus connue depuis la fin des années 70 (banalisation des sabotages, usages de bombes incendiaires, attaques contre les forces de l’ordre, agressions ciblées…). Cette radicalisation s’accompagne d’ailleurs d’une romantisation de la violence de cette époque. Le 28 mars 2023, Jean-Marc Rouillan, cofondateur d’Action directe condamné à perpétuité pour assassinats, était invité à l’université de Bordeaux occupée pour disserter sur « les suites à donner au mouvement social ». Un participant déclarait « trouver intéressant qu’il vienne raconter pourquoi il a choisi la lutte armée ». Le 15 octobre 2025 à Paris 8, des centaines d’étudiants répondaient en chœur « Non ! » à la question « Condamnez-vous le 7 octobre ? » avant d’entendre : « Nous revendiquons le 7 octobre. »

Cette normalisation de la violence s’inscrit également dans une stratégie politique explicite. En 2012, Jean-Luc Mélenchon fixait le cap : « La conquête de l’hégémonie politique a un préalable : il faut tout conflictualiser ! » L’objectif était de « transformer un peuple révolté en peuple révolutionnaire ». Nous y sommes.

Les antifas imitent plus qu’ils ne combattent le fascisme

Il y a une ironie tragique dans cette situation. En prétendant combattre le fascisme, les antifas en reproduisent toutes les méthodes : fichage des opposants, attaques contre des journalistes, harcèlement organisé, violence de groupe contre des individus isolés, culte de l’action directe, romantisation de la violence politique, élargissement sans fin de la liste des ennemis. Quand tout devient fasciste, quand tout adversaire politique est transformé en « nazi », la violence devient légitime.

Tant que les agresseurs seront relaxés, tant que les présidents d’université préféreront annuler des conférences plutôt qu’affronter la violence antifasciste, tant que les médias et la classe politique feront preuve d’une indulgence coupable pour la violence politique quand elle vient de la gauche, le message demeurera le même : la terreur paie. Mark Bray l’a compris : nos institutions sont faibles.

 

Quentin n’est pas mort dans une « rixe ». Il a été lynché en application d’une doctrine qui théorise la violence comme outil politique légitime. Ce drame était prévisible. D’autres suivront tant que nous refuserons de nommer cette réalité.

 


Olivier Vial

Ancien membre du Conseil économique, social et environnemental, directeur du CERU (Centre d’études et de recherches universitaire), un laboratoire d’idées indépendant, Olivier Vial est responsable du programme d’études sur les radicalités et les nouvelles formes de contestations.

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