La 17ᵉ vague du baromètre de la confiance politique opérée par le Centre de recherches politiques de Sciences Po avec l’institut OpinionWay confirme une tendance continue et accélérée de dégradation. 22 % des Français seulement font encore confiance à leur classe politique et à l’action de cette dernière. Comparativement, le contraste avec l’Allemagne (45 %), le Royaume-Uni (44 %) et l’Italie (40 %) renforce cette idée que, si la crise démocratique travaille l’ensemble des pays de l’Union européenne, c’est en France qu’elle est la plus intense. Comme l’écrivent dans Le Monde du 9 février Damien Bel, Bruno Cautrès et Luc Rouban, les chercheurs ayant conduit l’étude, c’est « un point de non-retour » qui semble atteint. C’est l’efficience du pouvoir politique en démocratie qui s’érode dangereusement : ainsi 76 % de nos compatriotes estiment que la démocratie ne fonctionne pas bien (8 points de plus qu’en 2025), 43 % considérant même qu’il faudrait moins de démocratie mais plus d’efficacité. Après une année d’hypothétique « parlementarisation » du régime, les Français ne sont pas plus convaincus par le rôle du Parlement : 52 % jugent que le contexte d’instabilité né de la dissolution a affaibli le Parlement, 80 % manifestant leur inquiétude quant à l’évolution générale de la situation. Dans ce sombre bilan, seul l’échelon local bénéficie encore d’un crédit positif : 60 % de nos concitoyens disent accorder leur confiance aux maires, quand 58 % se prononcent pour une extension de la décentralisation dans un sens fédéraliste.
À un an d’une présidentielle incertaine, ces chiffres témoignent de l’ossification d’un processus vieux de plusieurs décennies. La globalisation non maîtrisée, promue sous la forme d’une « mondialisation heureuse », aura eu raison ces dernières années des ultimes réduits de confiance à travers lesquels le politique pouvait s’abriter. L’anomie est là, la dérédiction avec. Après l’échec économique, dont la désindustrialisation constitue l’une des illustrations les plus dramatiques, marquant de la sorte l’affaiblissement de l’État dans sa fonction stratégique, la dimension régalienne est désormais questionnée au moment où la sécurité et l’immigration ne paraissent plus maîtrisées. Sur tout le spectre de ses missions, le pouvoir politique national est comme « cornerisé », inapte à reprendre le contrôle de phénomènes lui échappant. Marcel Gauchet, dans l’entretien qu’il a accordé récemment pour la NRP à Stéphane Rozès, a explicité les ressorts de cette crise dont les déterminants sont à rechercher dans l’étau qui contraint par le haut (globalisation) et par le bas (individualisation) l’État-nation. Un effet d’éviction de la crédibilité de l’action publique se produit dès lors au profit des échelons locaux, plus à même selon une majorité de Français de produire du concret et de la proximité, au point qu’une demande de fédéralisation de l’organisation territoriale se profile dans un halo étonnant de silence médiatique et politique. Tout se passe comme si la structure historique de la Nation, un État centralisé, concentré, exhaustif dans ses prérogatives, en était ébranlée dans ses fondements.
Le décrochage de la confiance vient bien sûr de loin ; il est sédimenté par de nombreuses décennies de déclassement, de désaffiliation progressive vis-à-vis des offres partisanes gouvernementales perçues comme insuffisamment différenciées, de suspicion aussi envers un modèle républicain n’assurant plus la mobilité sociale, de dépossession citoyenne. En d’autres termes, de manière inégale et avec des expressions nécessairement diverses, les Français reprochent implicitement aux gouvernements successifs d’avoir trop cédé aux multiples globalisations, usant d’un pouvoir bien plus symbolique qu’effectif. Ce que révèle le baromètre du Cevipof année après année, jusqu’à la cristallisation de 2026, pour ceux qui prennent le temps de le lire de près, est un désenchantement grandissant vis-à-vis de cette « passion française » que constitue le politique. Jusqu’à présent, c’était l’infrastructure en tant que telle qui était mise en question ; la nouveauté qui s’installe, et dont la dernière vague souligne un certain nombre de marqueurs, exhume autre chose, de bien plus préoccupant : c’est désormais la forme démocratique de l’institution qui, dans certains pans de l’opinion, ne paraît plus faire sens. Les 10 années de macronisme qui s’achèvent n’auront pas été pour rien, hélas, dans cette dégradation. Tout l’enjeu de la présidentielle à venir sera de faire émerger une offre qui permette tout à la fois de restabiliser des institutions malmenées, de revigorer une démocratie dévitalisée et de redonner à la France les moyens d’une politique souveraine. Un chantier urgemment existentiel…
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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