Frédéric Dabi réalise des enquêtes électorales depuis 25 ans, et c’est à la lumière de son expérience politique et des enquêtes qu’il mène qu’il nous livre son analyse d’un scrutin municipal qui ne ressemblera pas aux précédents. Les attentes de l’opinion ont changé à l’égard du local depuis la dissolution et la situation nationale de blocage qui en a résulté et la « prime aux sortants » paraît moins forte qu’en 2020. Un scrutin certes local, mais « contaminé par le national » où le RN, peut-être, peut faire événement.
Les élections municipales des 15 et 22 mars prochains, ne seront des municipales comme les autres, pensez-vous. Qu’est-ce qui a changé ?
Nous ne sommes pas dans le cadre d’un jeu d’alternance classique, où les municipales étaient l’occasion d’une sanction du pouvoir national de droite ou de gauche, comme en 2008 où la droite locale est sanctionnée, ou en 2014 où c’est la gauche locale qui est encore plus durement sanctionnée. Faute d’ancrage local fort du macronisme, une sanction éventuelle contre E. Macron ne peut plus se traduire de la même façon. Aujourd’hui, toutes les forces politiques sont sous pression de ces municipales. Car elles ne sont plus structurées par une bipolarisation homothétique sur les plans national et local, qui favorisait un vote sanction. Même s’il n’y avait pas toujours vote sanction (en 1989 et 1995, juste après une présidentielle, notamment). Il y a désormais de multiples enjeux liés à la fragmentation politique.
Or les élections municipales, c’est un scrutin où il y a toujours une forte bataille symbolique au soir du premier tour, et surtout au soir du second tour, pour donner aux Français « la » lecture politique du scrutin. C’est une bataille de « narratifs » partisans, arbitrée par les médias. Avec des victoires ou des défaites symboliques, qui influencent toute la lecture du scrutin.
Prenons des exemples. En 2001, ce qui est finalement resté, c’est que la gauche avait gagné Lyon, Dijon, et surtout Paris. Alors qu’une lecture plus complète aurait dû être, que la gauche avait perdu beaucoup de villes de sous-préfectures et de préfectures, que beaucoup de ministres du gouvernement Jospin avaient été battus, parfois même sèchement battus. Ce qui annonçait la présidentielle 2002. En 2026, comme en 2001, je le souligne au passage, le premier déterminant du vote en termes d’enjeux, c’est la sécurité des personnes et des biens, avec en plus le narcotrafic comme élément aggravant.
Cette année nous aurons à nouveau une bataille symbolique sur quelques grandes villes où chaque force politique tentera de tirer la victoire à lui, en se fondant sur certains résultats et en oubliant d’autres. D’autant que, comme en 2001, nous sommes à un an de la présidentielle.
Est-ce qu’on voit se dessiner dans les enquêtes une mobilisation forte ou moyenne, en tout cas supérieure à celle qu’on a connue en 2020 ? « La prime aux sortants » existe-t-elle toujours
La seule affirmation catégorique que je ferai, c’est que les Français vont plus voter le 15 mars 2026 qu’ils ne l’ont fait le 15 mars 2020 ! Le jeudi avant le vote, il y a 6 ans, la rumeur monte d’une annulation du scrutin, et l’annonce par Edouard Philippe le samedi vers 17-18h de la fermeture des écoles, des restaurants, des lieux de loisirs, des cafés et cinémas a un impact psychologique massif. Avec à la clef 58% d’abstention et une élection très étrange sociologiquement, où il y a eu un sous-vote des catégories de plus de 65 ans qui d’habitude votent plus que la moyenne.
Par retour à une situation normale, sans doute, on votera plus en 2026, qu’en 2020. Avec deux « mais » néanmoins : la campagne a commencé beaucoup plus lentement qu’en 2014, ( à Paris, c’est flagrant). Et deuxième réserve, au-delà de « l’accident » de 2020 : depuis 2001, on vote à chaque fois moins aux municipales que dans l’élection précédente. Moins de votes en 2008 qu’en 2001, moins en 2014 qu’en 2008. Est-ce que la participation va être intermédiaire entre l’accident de 2020 et cette baisse tendancielle ? Le point de comparaison intéressant sera 2014.
Je vois deux scénarios et je n’arrive pas à trancher entre les deux. Cela dépendra de l’intensité finale de la campagne, du maire sortant, de son bilan. Premiers scénario qu’on peut appeler trivialement, « tous dans le même sac » : on ne supporte plus la politique à l’échelle nationale, il ne se passe plus rien, le pays est bloqué ; dans ce cadre-là, je reprends le titre du livre de notre ami Brice Teinturier : « Plus rien à faire, plus rien à foutre », je suis dans une situation d’exit, à quoi bon aller voter ? » Ce serait un « aquabonisme » national qui contaminerait le local.
Deuxième scénario alternatif (la vérité sera entre les deux, en fonction des villes), c’est : « ce qui se passe à l’échelle nationale me désole, le pays est à l’arrêt, mais je vois des élus sur le terrain dans ma ville qui sont l’exact opposé de ce qui se passe au national. J’ai un élément de réassurance forte, je vais aller voter ».
En 2020, du fait du Covid, il y avait eu une abstention qui était très homogène, forte dans toutes les catégories sociodémographiques, y compris chez les plus de 65 ans je l’ai dit, qui localement peuvent « faire l’élection ». Cette année, il peut y avoir, en particulier avec la nouvelle loi PLM, une envie d’aller voter plus à Marseille, Lyon et Paris que la dernière fois. Ce sera très lié à la situation locale. Et en 2026, on n’a pas le sentiment, comme en 2020, que la prime aux sortants soit aussi forte. Pas mal de maires sortants ont l’air en difficulté relative.
Même si, dans des élections municipales, le dégagisme reste toujours à la marge. La règle, non écrite mais réelle, c’est de reconduire les équipes municipales sortantes. En 2014, quand la gauche perd 171 villes de plus de 10 000 habitants, record absolu, cela ne représente que quelques pourcents de villes, passant de gauche à droite, dans cette vague bleue. Encore une fois c’est une élection dont l’interprétation, la lecture, est souvent très symbolique, car le « résultat national », ou sa perception, se joue sur quelques grandes villes.
Mais je partage le constat que des maires sortants dans des villes importantes sont plus en difficulté. Le niveau d’exigence des citoyens augmente, parce qu’ils n’ont pas de réponse politique à l’échelle nationale. Cela se confirme très fortement quand on regarde les déterminants du vote, les enjeux. Aujourd’hui, c’est 1 sécurité, 2 santé, 3 accès aux soins, 4 dettes. Soit en réalité trois enjeux nationaux ! Trois enjeux presque régaliens, qui ne sont pas traités ou insuffisamment traités à l’échelle nationale, et qui ruissellent vers la sphère locale. Des maires nous disent pour la première fois qu’ils sentent une critique en termes d’impuissance, en termes d’inaction. Il y a des ferments de défiance parce que la crise du national a un impact sur le regard, la relation représentant-représenté-maire-administré.
Une autre remarque qui va dans le même sens : on n’est pas non plus dans des municipales comme les autres en termes de motivation du vote. Traditionnellement, dans le triptyque bilan-incarnation-projet, le bilan domine très fortement. Or dans mes dernières enquêtes, le projet arrive en tête, le bilan n’est que troisième, ce qui ne veut pas dire qu’il ne compte pas. L’automaticité « je suis maire sortant, j’ai un bon bilan, je ne peux que gagner » est moins forte, et je l’explique encore par la crise de la politique nationale. Puisqu’il n’y a pas de projet, de cap au national, on va chercher une projection dans sa ville.
Entrons dans l’éventail des forces politiques. Est-ce que le RN ne pourrait pas être la « surprise » de ces municipales, au vu des intentions de vote qu’il obtient au niveau national ?
On peut déjà écrire ce que dira le RN au soir des deux tours : « Nous progressons ». Ce qui est quasi sûr, parce que ce parti présente tout simplement plus de listes dans les villes de plus de 10 000 qu’en 2020. Pour pouvoir voter RN, encore faut-il avoir une liste RN chez soi ! Le RN va pouvoir dire aussi : « Nous conservons la plupart de nos villes », c’est quasi sûr aussi. Et avec plus de listes présentées, ils pourront enfin dire facilement : « Nous progressons aussi en termes de conseillers municipaux ». 2020 a de plus été un mauvais cru pour le RN. Les sondages avaient été trop flatteurs pour eux, parce que le RN a été très touché par la « sur-abstention » exceptionnelle de cette année-là.
Les vrais tests, cette année pour le RN, ce seront des villes comme Nîmes, Toulon, Lens, où c’est indécis (Marseille ne peut passer au RN qu’en cas de quadrangulaire, mais ce serait bien sûr un symbole). Et il y a une ville qui n’est pas RN mais qui passe un peu trop sous les radars, c’est Nice. C’est très, très indécis entre E. Ciotti soutenu par le RN et C. Estrosi le maire sortant. Ce serait aussi un grand symbole qu’une victoire de Ciotti, un symbole de victoire de « l’union des droites », qui ferait « loupe » dans la bataille médiatique dont je parlais au début.
Est-ce que la force favorite du premier tour, je dis à dessein du premier tour seulement, de la présidentielle, sera déjà dans une situation de mise sur orbite grâce aux municipales ? On jugera s’il y a un effet d’impulsion de la présidentielle sur les municipales, avec l’argument que le RN utilise souvent : « Tenez bon, on arrive »…
Parlons de la gauche. On a le sentiment que l’opposition PS-LFI va structurer cette élection pour la gauche, mais peut-être est-ce un effet de loupe sur Paris ou Marseille ?
Quand on est sur des matchs PS-LFI, le PS est largement devant, à Montpellier, à Paris, ailleurs le plus souvent. Le PS, comme LR ou l’UDI ou même le PC, reste est une force très importante à l’échelle locale et la force dominante dans les villes de plus de 100 000 habitants. Et bien sûr, les sortants PS ont des atouts.
Le PS peut conserver Lille, Marseille. Montpellier sera sans doute conservé. Ils peuvent aussi gagner des villes comme Saint-Étienne, peut-être Toulouse, et regagner Strasbourg même si c’est serré face à la droite. Mais attention à la perte symbolique, 25 ans après, de Paris, et Paris c’est fort indécis. Paris va être le centre de gravité pour le PS, quels que soient leur gains éventuels ailleurs. Un peu comme en 2001…
Un mot sur les écologistes, après la « vague » en 2020 ?
C’était une petite vague, en réalité, mais les villes gagnées étaient symboliquement très fortes, excepté Poitiers. Elles ont été d’ailleurs gagnées sans maire sortant socialiste ou de droite en face. Ce qui illustre l’adage selon lequel, quand un maire sortant ne se représente pas, le jeu local s’ouvre fortement. Les écologistes sont sans doute la force qui joue le plus gros en mars prochain. Lyon semble perdu et Strasbourg paraît bien mal parti. Il y aurait un vrai sentiment de coup d’arrêt, d’enseignement inverse à 2020, après des européennes déjà très médiocres en 2024, avec 5% péniblement atteints. Même s’ils semblent pouvoir conserver Bordeaux, Tours et Poitiers, « l’arc de l’Ouest ».
L’enjeu climatique, dans les déterminants du vote, vient loin derrière l’insécurité, la dette, les soins, la propreté, la drogue, le logement. Il y a 6 ans, à même époque, on aurait peut-être parlé des marches hebdomadaires du climat avec les jeunes. Il y a aujourd’hui deux phénomènes d’opinion que j’entends dans les études qualis » qui expliquent ce recul de l’enjeu climatique. Le premier, c’est « on n’y arrivera pas, c’est un phénomène inéluctable, c’est fichu ». Et le deuxième qui est plus diffus mais qui sort quand même pas mal, je l’appelle « messieurs les Anglais tirez les premiers ». Nous, Français, faisons tellement d’efforts sur ces questions ! Demandez d’abord aux Allemands de fermer leurs centrales à charbon. Demandez aux Américains, aux Russes, aux Chinois de faire des efforts. Nous, on en fait déjà trop ». Les citoyens sont de plus en plus intéressés par la situation internationale…
Quant aux macronistes, leur ancrage local les pénalise…
Le fait d’avoir peu de sortants en 2020 continue à les pénaliser. Alors ils ont certes quelque espérances de victoire comme à Annecy. Il faut surtout souligner qu’ils ne se présentent que dans 2-3 villes de plus de 100 000 habitants sous leur étiquette. J. M. Aulas n’est pas Renaissance, J. L. Bournazel n’est pas Renaissance. À Marseille, les macronistes sont chez M. Vassal, qui est LR… Il y a une vraie continuité avec les municipales de 2020 qui avaient été si mauvaises pour eux.
Justement, pour finir, à LR, quel est l’enjeu ?
Ce parti n’a plus qu’une ville de plus de 100 000 habitants, Nîmes, alors qu’ils avaient Toulouse et Nice, mais Moudin a quitté LR pour rejoindre Horizons, comme C. Estrosi à Nice. LR, en tant que parti, reste cependant très fort dans des villes qui passent sous les radars médiatiques, des villes de sous-préfecture, des villes moyennes. Pour LR, l’enjeu politico-médiatique du scrutin, c’est : « On garde nos villes sortantes ».
Ils peuvent certes avoir une bonne surprise, à Strasbourg par exemple où ils ont un très bon candidat, et c’est incertain au 2ème tour. Mais, dans l’ensemble, LR paraît assez loin de la victoire pour des villes très symboliques. Même si R. Dati qui est LR, l’emporte à Paris, on rappellera qu’elle est ministre d’E Macron depuis deux ans. JM Aulas à Lyon est soutenu par LR mais n’en est pas issu. Un peu comme pour Renaissance, ce seraient pour LR des victoires par procuration, pas des victoires directes. La ville de plus de 100 000 habitants qui les concernent vraiment, c’est Nîmes. Et à Nîmes, il y a une vraie division à droite, sans maire sortant. Le RN à Nîmes peut l’emporter.
Si la petite musique qui préfigure la présidentielle, c’est « le RN, a gagné des villes parce qu’il y a des électeurs de droite qui ont voté au second tour sans problème pour la liste RN », c’est un sacré signe pour l’élection présidentielle. J’ai été frappé, dans l’enquête que j’ai faite pour la « Provence » sur Marseille début décembre, par la proximité entre la structure sociologique du soutien à Martine Vassal allié à Renaissance et celle de F. Allisio le candidat RN. Alors c’est le « RN du sud » bien sûr. Mais tout de même, ça m’a marqué.
S’il y événement dans ces municipales, cela viendra du RN , voilà ce qui se dessine. A vérifier à Toulon, à Marseille, à Nice, à Nîmes les 15 et 22 mars.
Philippe Guibert
Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.
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