La manière dont une société parle d’un drame en dit souvent plus long sur elle que sur le drame lui-même. Depuis les massacres du début janvier en Iran, qui auraient coûté la vie à plusieurs dizaines de milliers de jeunes manifestants selon diverses sources iraniennes et internationales, le traitement médiatique en France révèle des mécanismes récurrents qui méritent d’être décryptés.

Il ne s’agit pas d’incriminer tel ou tel média en particulier, ni d’imputer des intentions, mais d’examiner des logiques qui structurent certaines lignes éditoriales : choix des intervenants, hiérarchisation de l’information, cadrage des responsabilités et mise en contexte des paroles rapportées.

On observe, dans une large partie du paysage médiatique français, une focalisation persistante sur le président américain Donald Trump, qui tend à structurer l’analyse des événements. Alors même que les Gardiens de la révolution (GCRI) et leurs relais, agissant sous l’autorité du Guide suprême Ali Khamenei, portent la responsabilité des massacres en Iran, le centre de gravité des médias se déplace vers Washington. Ce glissement conduit parfois à suggérer, explicitement ou implicitement, une causalité extérieure, comme si l’ordre d’ouvrir le feu sur des civils iraniens avait été donné depuis l’étranger. Une telle grille de lecture tend également à dépeindre les manifestants comme des acteurs passifs ou manipulables, incapables d’évaluer les risques qu’ils encouraient, alors même qu’ils agissaient en pleine conscience de la nature répressive du pouvoir auquel ils s’opposaient.

À cela s’ajoute une militarisation du récit qui contribue à la déshumanisation des événements. Lorsque l’attention se concentre presque exclusivement sur les missiles, les drones, les jeux d’alliances régionales ou les négociations nucléaires, la dimension humaine s’efface derrière les cartes et les schémas géopolitiques. Les jeunes tués ou emprisonnés deviennent des variables au sein d’un rapport de forces stratégique.

Le lexique lui-même se technicise : il est question de « stabilité », de « sécurité régionale », de « dissuasion ». À mesure que le discours gagne en abstraction, les corps et les vies humaines disparaissent. Cette militarisation du langage finit ainsi par requalifier une tragédie humaine en simple dossier stratégique.

Dans la même logique, on constate une lecture fragmentée des faits. Des éléments isolés sont surinterprétés sans être replacés dans leur contexte, au point de soutenir tour à tour des conclusions contradictoires. Les commentateurs consacrent de longues heures d’antenne à l’exégèse des propos de tel ou tel dirigeant, sans toujours intégrer la cohérence propre à la situation d’ensemble.

Un slogan mal traduit, un épisode marginal ou une déclaration ambiguë suffisent alors à relativiser un soulèvement populaire dans sa globalité. À l’inverse, certains faits spectaculaires sont amplifiés sans mise en perspective historique. Ce traitement parcellaire empêche de saisir la profondeur des événements en cours en Iran, lesquels s’inscrivent dans une histoire longue de tensions entre l’État, la société et le clergé, sur fond de dynamique générationnelle inédite.

La répartition problématique de la parole ne favorise pas l’intelligibilité de la situation. Les plateaux accueillent fréquemment des intervenants généralistes, susceptibles de s’exprimer sur des sujets très divers sans disposer d’une compétence spécifique sur l’Iran. Nombre d’entre eux, peu familiers de la langue, de l’histoire et de la culture iraniennes, et plus encore de l’architecture du régime, avancent des opinions préconçues plutôt que des analyses claires, au détriment de spécialistes qui travaillent depuis des décennies sur ces questions.

Il ne s’agit pas de disqualifier les non-experts, mais de souligner un déséquilibre dans la hiérarchisation des voix. La complexité de la société iranienne requiert une maîtrise linguistique, historique et sociologique précise. Lorsque cette expertise est marginalisée, le débat public s’appauvrit.

La diaspora constitue un autre angle délicat. Elle n’est ni homogène ni unanime. Les Iraniens récemment arrivés en France, ne maîtrisant pas encore la langue, peinent à se faire entendre dans l’espace public. À l’inverse, d’autres, pleinement intégrés dans la société française et éloignés du pays d’origine, expriment, de bonne foi, des représentations façonnées par leur environnement d’accueil. Ce décalage peut conduire à des analyses qui reflètent davantage les clivages et les catégories du débat français que les dynamiques propres à la société iranienne. Là encore, il ne s’agit pas d’exclure ces voix, mais de rappeler qu’elles ne peuvent se substituer à une connaissance empirique et actualisée du terrain.

On observe également une tendance préoccupante à reprendre certains éléments de langage issus de la rhétorique des autorités iraniennes. L’emploi de termes tels que « troubles », « tensions » ou « débordements » tend à occulter la dimension profondément démocratique des contestations populaires, tout en minimisant la portée coercitive d’une répression massive et ciblée, qualifiée par de nombreux rapports concordants d’inédite dans l’histoire contemporaine. Attribuer la révolte des Iraniens à l’action supposée d’agents du Mossad revient à entériner un cadre interprétatif destiné à délégitimer le soulèvement et à justifier les violences commises. Le choix des mots n’est jamais neutre : il oriente la perception morale de l’événement et infléchit, en amont, le jugement qui en sera porté.

À ce décalage culturel et géographique s’ajoute un abîme symbolique face à une société endeuillée. Les soirées de gala en faveur des victimes, les déclarations de soutien convenues, les tribunes indignées sans prolongement concret donnent parfois le sentiment d’une compassion ritualisée. Certains critiques évoquent une forme de « jet-setisation » des massacres pour désigner cette tendance à transformer une tragédie en séquence mondaine, où l’émotion publique ne débouche ni sur une compréhension approfondie, ni sur une mobilisation durable, encore moins sur une inflexion tangible de la politique du Quai d’Orsay en faveur des Iraniens. Dans ce contexte, après plusieurs décennies de relations diplomatiques perçues comme hautement accommodantes envers la République islamique, il est légitime de s’interroger sur la portée réelle de ces initiatives, aussi louables soient-elles dans leur intention, dès lors qu’elles ne s’accompagnent d’aucun changement substantiel.

La confusion récurrente avec d’autres conflits, notamment celui de Gaza, ainsi que la mise en concurrence des chiffres de victimes, soulèvent un problème déontologique majeur. Dès lors qu’aucun individu ne devrait être emprisonné pour ses opinions et qu’une seule victime constitue déjà un drame, minimiser ou relativiser l’ampleur des répressions exercées par les autorités iraniennes, largement documentées et corroborées, contribue à accentuer le processus de déshumanisation des victimes.

Alors que chaque situation possède sa propre historicité, ses acteurs spécifiques et ses dynamiques internes, les médias tendent à les amalgamer sous la catégorie générique d’un « Proche-Orient en crise ». Cette mise en équivalence brouille les particularités du cas iranien et empêche d’en saisir la singularité. Les revendications d’une partie significative de la jeunesse iranienne, centrées sur les libertés civiles, l’autonomie corporelle et la contestation de la tutelle religieuse, ne sauraient être réduites aux seules logiques géostratégiques régionales. Les analyser exclusivement à travers ce prisme revient à en altérer le sens.

Enfin, un facteur plus profond mérite d’être interrogé. La critique de la République islamique, lorsqu’elle émane d’Iraniens attachés à la séparation du religieux et du politique, ne s’inscrit pas dans les catégories dominantes de la « victime légitime » dans le débat français. Être à la fois opposé à l’islam d’un régime sanguinaire et attaché aux droits fondamentaux ne correspond pas nécessairement aux grilles de lecture habituelles. Ce décalage engendre incompréhension et malaise.

Lorsque la nature d’un phénomène reste obscure, la réaction dominante tend à la prudence, puis à l’indifférence. L’absence d’un récit cohérent et incarné conduit à une érosion de la sympathie publique. Le silence d’une partie de la société civile ne traduit pas forcément une hostilité, mais un déficit d’intelligibilité. Or, sans compréhension, il ne peut y avoir ni empathie ni solidarité. Analyser ces mécanismes ne revient pas à accuser les médias, entité plurielle traversée de sensibilités diverses. Il s’agit plutôt d’appeler à une vigilance méthodologique, afin de restituer la complexité iranienne sans effacer la dimension profondément humaine d’un drame qui heurte la conscience de l’humanité.

Mahnaz SHIRALI

Sociologue/Politiste

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