Hervé Couraye, geopolitologue et docteur en sciences politiques
Cet article, j’en ai eu l’idée soudaine alors que je quittais en décembre dernier, l’ambassadeur d’un pays du G7 (omission volontaire), dans un Tokyo baigné par l’atmosphère des fêtes de fin d’année. Affecté à Tokyo, l’Ambassadeur connaît bien le personnel politique et le cabinet de la Première ministre Sanae Takaichi, pour lequels il s’attèle à l’ingénieurie de la relation entre son pays et le Japon. Le 24 décembre 2025, le diplomate sûr de son bon droit, prenait fait et cause pour la Première ministre lors de sa récente déclaration au Parlement sur un scénario d’attaque de Taïwan par la Chine. La menace n’est pas nouvelle : la Chine revendique Taïwan comme partie de son territoire et menace d’utiliser la force pour amener l’île sous son contrôle.
Ne nous y trompons pas : une telle situation pourrait être considérée comme critique pour les intérêts vitaux du Japon, non seulement en raison de la proximité de Taïwan mais surtout à un Japon réduit à un espace géographique où le paysage géopolitique a radicalement changé. Toujours est-il qu’à peine un mois après son entrée en fonction, la Première ministre du Japon Sanae Takaichi, mobilisée au nom de la “paix” et galvanisée par un réalisme clairement affirmé aux quatre coins du monde, ne s’est pas contentée d’exprimer politiquement ses réticences vis-à-vis de la Chine. La Première ministre du Japon est une femme politique : elle sait qu’il ne faut aller au-devant de l’adversaire qu’avec d’infinies précautions et qu’il faut lui abandonner le moins de terrain possible. En se posant en championne de la défense de Taïwan en justifiant l’envoi de troupes japonaises et le droit à l’exercice du droit de légitime défense collective, la Première ministre n’a pas hésité à fixer une ligne rouge. Des déclarations qui font depuis un mois des ravages à l’international et elle s’est attiré les foudres de la Chine.
Ce qui m’intéresse ici, est de comprendre pourquoi la Première ministre est allée aussi loin dans cette resistance aux puissants présumés. Pris en étau entre la Chine et les États-Unis, Sanae Takaichi cherche sa place sur la scène Indo-Pacifique.
Des déclarations prévisibles
La politique étrangère est aventure. Elle reste marquée par la nécessité croissante de conduire une action vers un accomplissement dont on ne peut dire s’il se réalisera. Dans cet esprit, la cheffe du gouvernement japonais est entrée en politique depuis longtemps puisqu’elle fut élue pour la première fois en 1993, la même année que Shinzo Abe, son mentor et principal soutien politique. Sanae Takaichi n’est pas issue d’une dynastie politique, elle vient plutôt d’un milieu modeste dans la ville de Nara et a du se faire une place seule au sein d’une famille bienveillante. La période qui s’étend à partir de 1993 jusqu’à maintenant est une période de défis constants pour elle et pour son parti qui compte que très peu de femmes.
Grande travailleuse, d’une vision à grande échelle, la première femme Première ministre se considère comme l’héritière du projet politique de Shinzo Abe et il n’est pas rare de l’entendre qu’elle prépare l’avenir : quel Japon veut-elle ? Certainement pas celui d’un pacifisme passif. L’événement est prodigieux. Pour elle, le Japon doit être fort, conscient et dirigé vaillamment sur le plan de la sécurité nationale. Elle assume donc l’héritage de Shinzo Abe et de son œuvre inachevée et l’on peut dire qu’elle tient une sorte d’héritage tant elle n’est pas éloignée de la base du parti et n’a pas peur du public. À cet égard, il est révélateur de citer les propos de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe proclamés en 2021 mentionnant “ une urgence à Taïwan est une urgence pour le Japon”, et “s’il arrive quelque chose à Taïwan, nous serons inévitablement impliqués”.
Vilipendée ou fantasmée, Mme Takaichi a donné un coup d’accélérateur stratégique à cette vision. Pour elle, le moment de vérité arrive et le Japon ne doit pas laisser passer sa chance. La vision nationaliste de Sanae Takaichi la porte donc ainsi à définir la place de l’archipel dans le monde et particulièrement dans l’Indopacifique. Par ses déclarations officielles, elle insiste sur la défense et le renforcement des capacités japonaises, tant à l’intérieur avec un véritable renforcement des industries clés et de l’appareil de sécurité nationale, qu’à l’extérieur du Japon avec le renforcement des forces d’autodéfense. Elle veut que le Japon soit fort vis-à-vis des puissances étrangères, que le Japon soit capable de se défendre seul, ce qui explique d’ailleurs son attitude en ce qui concerne la question de Taïwan. Je dirais, que sur le plan diplomatique, elle conçoit aussi une stratégie qui passe au premier plan avant tout autre considération, car son regard voit au-delà de l’horizon. Avec elle, le Japon est fidèle à une tradition qui remonte de Shigeru Yoshida, Premier ministre de l’après-guerre.
En avant vers le passé
Dans une lettre adressée au secrétaire général de l’ONU, il y a quelques semaines, le représentant permanent de la Chine auprès des Nations avait précisé ses vues : “ la vision erronée tenue par la Première ministre japonaise à l’égard de la Chine. Dans cette lettre, il est souligné que les propos de Mme Takaichi sont ouvertement provocateurs à l’égard de Taïwan. C’est la première fois depuis la défaite du Japon en 1945 qu’un dirigeant japonais défend officiellement l’idée selon laquelle une situation d’urgence à Taïwan est une situation d’urgence pour le Japon et la relie à l’exercice du droit de légitime défense collective”. À objectif traditionnel, outil de communication d’aujourd’hui. De Pékin à Tokyo, en écoutant Pékin on pense à Tokyo et on pense à Pékin en écoutant Tokyo. Le Japon fut une puissance impériale, mais son révisionnisme ne fut pas révisionniste à la façon de l’idéologie chinoise. On avait cru penser que la Chine n’avait pas besoin d’un espace pour conforter sa puissance, mais c’est le contraire qui est en train de se passer. On pense aux titres de la presse chinoise rappelant les aspects les plus négatifs de l’agression militaire du Japon au cours de la période de l’impérialisme japonais. Longtemps, la Chine est apparue comme tournée vers l’avenir, et le Japon vers le passé. Les idées en géopolitique ne sont plus si simples, il y a des arrières-pensées sur le statu quo des deux côtés. Ce qu’il y a de clair, et de complexe, dans le passé, c’est qu’il est présent, ambigu, et d’un poids historique. L’avenir, naturellement, est plus indécis, dangereux, mais porteur d’espoir. Mais il faut pouvoir le cerner, voire mieux : avoir l’ambition de le façonner.
L’idée d’un affrontement entre puissance
Toujours est-il que les retombées de la querelle sino-japonaise transformées en “happening” mondial, ne peuvent faire oublier que la Chine est de fait un rival stratégique de rang égal pour les États-Unis et que la rivalité sino-américaine dominera la politique internationale et le jeu des puissances pour le reste du siècle. Le dénominateur commun de ces deux poids lourds géopolitiques est qu’une grande puissance ne capitule pas. Il leur faut donc tenir la maîtrise politique de la situation, faire surgir des réalités, en partie réelles, en partie cachées, et mettre à profit ce réalisme pour maximiser leur influence. L’idée n’est pas nouvelle: les stratèges américains avaient théorisé le concept de rapport triangulaire Washington-Pékin-Tokyo dans lequel les États-Unis sont les seuls à bénéficier de deux relations contre une pour leurs adversaires potentiels. Simple l’idée, qui a été assez analysée notamment par Michel Tatu pour que je ne m’y attarde pas. En revanche, ce qu’il convient de souligner et sur quoi il faut revenir dans les propos de Mme Takaichi est que si il existe à Tokyo une attente selon laquelle Washington se tiendra toujours à ses côtés dans les moments difficiles, y compris dans un conflit à Taïwan, le Japon ne présume-t-il trop de la bonne volonté de Washington?
Tout à leurs jeux géopolitiques, l’administration américaine sait qu’elle a besoin d’une alliance asiatique pour contenir la Chine. D’abord sur la dimension militaire avec un pacte de défense collective en Asie, sachant que pendant des décennies, un tel pacte n’était ni possible ni nécessaire. Derrière les grandes idées, la tentation du statu quo… Juste avant son entrée en fonction, l’ancien Premier ministre japonais Shigeru Ishiba avait averti “ l’absence, en Asie, d’un système de défense collective comparable à l’OTAN signifiait que des guerres risquaient d’éclater”.
Il suffit ensuite de suivre la rivalité sans merci entre les États-Unis et la Chine pour la suprématie technologique pour la dimension économique. L’ambassadeur a raison: les risques sont connus de tous depuis des années. Ce qui est nouveau au Japon c’est la volonté de prendre des risques politiques qui sont l’honneur de la fonction. Les propos de Mme Takaichi reposent sur la distinction entre l’idée du temps et l’idée des lieux. Il y a une généralité des idées qui se diversifie et se détermine suivant les lieux. Aujourd’hui, États-Unis et Chine incarnent les deux extrêmes d’un même statu quo. Ainsi apparaît le message de la première ministre, et ne saurait être abandonné aux deux puissances rivales. Nous le vivons ensemble. Un statu quo qui nous fait comprendre leur rapport secret et nous prépare à le vivre autrement.
Hervé Couraye, « Rivalité sino-américaine en Indo-Pacifique » VA Éditions, 2023, disponible en ligne : Après 70 ans, se concentrer sur la substance et non sur le symbolique !
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