Entretien de Florent Montillot, premier maire adjoint d’Orléans et vice-président de sa métropole avec Stéphane Rozès pour la NRP.

Les élections municipales approchent. La crise nationale et la brutalisation du monde vont amplifier la dimension locale de ce scrutin. Les citoyens se replient sur l’ici et le maintenant. La première motivation de vote sera la sécurité, devant la fiscalité locale, l’accès aux soins, la propreté et l’entretien, ou encore le développement économique et l’emploi. *

La ville d’Orléans, sous la conduite de son maire Serge Grouard, enregistre une réussite impressionnante, fruit d’une réflexion et d’un travail cohérents de la municipalité dans la durée. La délinquance y a baissé de 84 % depuis 2001, faisant d’Orléans la ville de plus de 100 000 habitants la plus sûre de France. La délinquance des mineurs s’est effondrée quant à elle de près de 90 %.

Florent Montillot, premier Maire-adjoint Santé, Sécurité, et Tranquillité publique, Suivi de la Politique de la ville, Relations avec l’université et les établissements d’enseignement supérieur ; concepteur et responsable de ce modèle orléanais de la sûreté, en livre la philosophie, la mise en œuvre et les principaux enseignements. Ce laboratoire peut, et sans doute doit, essaimer ailleurs.

Stéphane Rozès : Merci, Florent Montillot, de partager avec nous votre expérience et les leçons que vous tirez de la réussite orléanaise en matière de sûreté. C’est sans doute l’arbre qui cache la forêt, ou qui l’a initiée, mais la municipalité d’Orléans s’est fait connaître au plan national en matière de lutte contre la délinquance de façon retentissante, en instaurant le premier arrêté de « couvre-feu », validé par le Conseil d’État en 2001. Pouvez-vous nous faire la genèse de cette décision et la vision qui vous animait déjà à l’époque ?

Florent Montillot : La philosophie que je porte depuis 25 ans à Orléans consiste à « sortir l’enfant de l’école de la rue ». Les causes premières de la délinquance juvénile sont en effet socio-éducatives et non pas « socio-économiques ». C’est notamment l’absence de « supervision » parentale qui peut générer une dérive délictuelle chez certains jeunes. Avec l’arrêté dit « couvre-feu » il s’agissait d’envoyer un signal puissant à certaines familles. Un enfant de moins de 13 ans n’a rien à faire seul, sans ses parents dans la rue, au cœur de la nuit. On sait parfaitement que les dealers utilisent des enfants de moins de 13 ans, la nuit, pour leurs basses besognes, sachant qu’un jeune mineur jouit d’une quasi impunité.

Renforcer l’autorité parentale

Stéphane Rozès : Vous faites référence à des études précises et à des expériences étrangères. Observez-vous des singularités nationales, ou résultant d’esprits de lieux différents localement, quant à la délinquance, sa prévention et sa répression ?

Florent Montillot : Non, pour avoir personnellement étudié ces phénomènes dans le monde entier, aussi bien dans les favelas de Caracas au Venezuela que dans les Township de Windhoek en Namibie, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il faut sortir l’enfant de l’école de la rue, et le replacer vers l’Education parentale et l’Education scolaire et périscolaire.

Stéphane Rozès : Depuis 2001, la délinquance y a baissé de 84 %, quand elle a augmenté ailleurs. Orléans est la grande ville la plus sûre. Pourriez-vous nous dire les grands principes de votre philosophie ?

Florent Montillot : Il s’agit d’abord de renforcer l’autorité parentale et nous avons mis en place de nombreux dispositifs pour les accompagner (Carrefour des parents, alphabétisation des parents, recrutement d’une centaine de « parents relais » et d’une vingtaine de médiateurs, etc…). Il s’agit ensuite de renforcer les liens avec l’éducation nationale, avec à la fois le suivi des enfants et adolescents par un service de Veille Educative (SEVE) et l’accompagnement individualisé d’un millier d’enfants et adolescents chaque année par nos services : programme de réussite éducative, cité éducative, dispositif « Passerelle » pour les collégiens qui sont immédiatement pris en charge en cas d’exclusions par nos équipes (éducateurs spécialisés, psychologues, sophrologues, arthérapeutes, dramathérapeutes, psychothérapeutes, ou encore dispositif « Plateforme» pour les plus de 16 ans , avec orientation vers l’école de la 2ème chance, ou encore vers des chantiers éducatifs, ou des chantiers de formation, etc…).

Les premiers résultats ont levé les oppositions initiales

Stéphane Rozès : Au début, quelles réactions avez-vous observées du côté du personnel politique orléanais, au plan national, et du côté des citoyens d’Orléans ?

Florent Montillot : Evidement, nous avons dû faire face, au mieux au scepticisme de la classe politique, au pire à des oppositions violentes, y compris de la part d’autorité publiques (préfet, Éducation Nationale, ASE…). En revanche la majorité de nos concitoyens nous ont soutenus massivement, et nous avons assisté rapidement à un retournement spectaculaire des différents partenaires publics, dès que les premiers effets positifs se sont faits sentir (Etat, ASE, Education Nationale, P.J.J etc…)

Stéphane Rozès : Par quel mécanisme les approches idéologiques en matière de délinquance, de la perception de ses causes et des façons de lutter contre, ont-elles cédé la place au réalisme ?

Florent Montillot : Tout simplement par l’arrivée rapide de ces premiers résultats, tant sur le plan qualitatif avec une prise en charge immédiate et personnalisée des enfants et adolescents que par une baisse très rapide des crimes et délits (fin des meurtres pour règlement de compte par exemple, chute de la délinquance de proximité, effondrement des violences urbaines…).

Stéphane Rozès : Vous avez donc mis en place un dispositif cohérent et pensé. Pouvez-vous nous en dire les principaux dispositifs et outils ?

Florent Montillot : Outre les actions de prévention évoquées ci-dessus, nous avons doublé le nombre de policiers municipaux, nous les avons équipés de façon moderne, professionnalisé leur formation, lancé un plan important de vidéoprotection, créé la première police intercommunale dédiée aux transports, initié avec le procureur de la République plusieurs GLTD, mis en place un « comité d’admonestation » pour les parents défaillants (devenu un CDDF après la loi du 5 mars 2007) …

Une écologie de la prévention de la délinquance

Stéphane Rozès : Vous avez donc dû faire travailler ensemble des parties prenantes fort différentes. Les Français ont plutôt l’habitude, spontanément, de travailler en silo. Comment les choses se sont-elles passées ? Comment vous y êtes-vous pris ?

Florent Montillot : Vous avez raison, le problème en France, ça n’est pas l’insuffisance des moyens socio éducatifs, c’est précisément ce travail en silo, où chaque acteur jalouse ses prérogatives. Mais en créant de nombreux dispositifs inter partenariaux, comme les cellules de veille éducatives avec tous les partenaires, les réunions de travail avec les bailleurs sociaux, la justice avec les GLTD, la préfecture avec les CLSPD, les choses ont évolué très vite et le partenariat est devenu réalité. Un ancien directeur de la P.J.J. a même parlé d’une « écologie de la prévention de la délinquance » à Orléans.

Stéphane. Rozès : Quels sont les signes, les indicateurs, qui vous ont fait comprendre, au maire et à vous, que vous étiez sur la bonne voie ?

Florent Montillot : En 2000 / 2001, la ville était à feu et à sang : plusieurs meurtres chaque année y compris des jeunes de 16 ans (5 en 2001 !), des centaines de VL incendiés, des bâtiments publics incendiés chaque année, des services publics (pompiers, médecins infirmières) ne pouvant pas rentrer dans certains quartiers sans être accompagnés des forces mobiles de sécurité casquées et armées y compris sur les toits des immeubles.

En moins de 2 ans l’atmosphère a commencé à changer, la délinquance de proximité a chuté immédiatement, les quartiers se sont apaisés, les règlements de compte ont disparu rapidement.

Stéphane Rozès : Les perceptions des Orléanais étaient-elles en phase ou en décalage avec la réalité de la baisse de la délinquance ?

Florent Montillot : Avec Alain Bauer, nous avons mis en place une enquête de victimation qui a parfaitement corroboré l’évolution à la baisse des dépôts de plainte. Les résultats électoraux, avec notre réélection systématique en 2008, 2014 et 2020 illustre sans aucun doute l’adhésion de la population.

Stéphane Rozès : Comment avez-vous communiqué de sorte que celle-ci modifie les comportements en matière de civilité, mobilisation des familles et parties prenantes ?

Florent Montillot : Nos éducateurs, nos médiateurs et nos parents-relais sont devenus de véritables « missi dominici » relayant notre philosophie sur l’importance de la fonction parentale. Notre partenariat progressif avec l’éducation nationale et l’ASE a permis de toucher rapidement les familles d’enfants et d’adolescents scolarisés, de même que notre partenariat avec la justice, la police et les bailleurs sociaux dans le cadre des GLTD et du CLSPD.

La lutte contre la délinquance est un investissement

Stéphane Rozès : Vous dépensez environ 7 millions d’euros pour la sûreté d’Orléans. En quoi est-ce un investissement, et non une dépense, pour l’harmonie, mais aussi le développement économique de la ville et, au-delà, de sa métropole ?

Florent Montillot : En réalité, nous dépensons près de 7.5 millions d’euros, pour la prévention et 8 millions d’euros pour la Police Municipale et la vidéo protection. Il faut en effet agir sur nos 2 jambes : prévention & sécurité, l’un ne peut pas marcher sans l’autre, c’est la force de notre pari et cela nous permet à la fois de faire d’énormes économies, avec un effondrement des dégradations, des destructions ou encore des primes d’assurance et de favoriser le développement économique de notre territoire.

Stéphane Rozès : Depuis 2001, avez-vous été surpris par des retours de terrain, réorienté des intuitions, ajusté les dispositifs ?

Florent Montillot : depuis 2001, nous travaillons dans la constance : c’est une clé du succès. En revanche, nous améliorons sans cesse nos dispositifs, notamment sur le plan qualitatif pour les rendre plus performants, plus efficaces et plus efficients (formation des agents, certification AFNOR, modernisation des équipements, recrutement de spécialistes…).

La politique de l’autruche en matière de délinquance étrangère est dangereuse

Stéphane Rozès : Près du tiers des délinquants sont des étrangers à Orléans. Cela appelle-t-il une approche singulière, des dispositifs spécifiques ?

Florent Montillot : Il s’agit en effet d’une réalité qu’on n’a pas le droit de cacher. Jouer la politique de l’autruche comme certains le font par dogmatisme est dangereux. C’est au contraire en mettant en place des dispositifs d’intégration comme l’alphabétisation des parents et la réussite éducative de leurs enfants que l’on peut réussir. Nous menons un travail très important notamment avec nos éducateurs, nos médiateurs et nos parents relais.

Stéphane Rozès : On sait que l’État, notamment lors des J.O., a transféré de Paris vers d’autres villes des migrants. Comment la municipalité d’Orléans a-t-elle réagi ?

Florent Montillot : Il n’était pas acceptable de découvrir au fil des semaines ces arrivées par cars entiers, sans la moindre concertation, dans l’impréparation la plus totale, avec des individus squattant certains secteurs de la ville et notamment de l’hyper centre, sans le moindre encadrement. La ville accueille déjà un nombre important de personnes étrangères en provenance du monde entier. Mais là, il s’agissait d’un « convoyage » massif, imposé à notre ville, alors que le taux de pauvreté de notre population est déjà beaucoup plus élevé que la moyenne nationale (22% à Orléans contre 14% en France).

Stéphane Rozès : On sait que les trafics de drogues se répandent en quantité sur le territoire, et vous en faites, après la lutte contre la délinquance votre seconde priorité. Comment la municipalité, la police municipale, les acteurs locaux et l’État travaillent-ils ensemble sur cet enjeu ?

Florent Montillot : Nous avons mis en place un véritable partenariat avec la police nationale et la justice sur ce sujet. Des OCS (opérations conjointes de sécurité), menées de concert avec la police nationale chaque semaine, autorisation de 2 chiens « stup » de la police municipale par le Parquet, échanges réguliers d’informations avec la Justice.

Ne jamais baisser la garde : Action-Réaction

Stéphane Rozès : Comment a évolué, lors des campagnes municipales, la demande en matière de lutte contre la délinquance des citoyens- électeurs, devenue la première priorité des Français pour ces municipales ?

Florent Montillot : Compte tenu de la réussite de nos dispositifs dans le domaine de la sécurité, la demande de nos concitoyens porte de plus en plus sur les questions de tranquillité : gestion des déchets, propreté de la voirie, déjections canines, gestion des tapages exubérants etc…

Stéphane Rozès : Vos résultats sont impressionnants. On sait la pesanteur des administrations, des services de l’État, des corps constitués. Une fois la pression citoyenne passée lors des municipales, comment faites-vous pour maintenir vive la prévalence du politique, des élus, de la volonté générale, contre les pesanteurs et les dérives gestionnaires ?

Florent Montillot : On ne baisse jamais la garde, il ne doit pas y avoir de trou dans la raquette, c’est une exigence démocratique. Action – Réaction : telle est notre devise, nous devons être à la fois pro actifs et réactifs. Nous maintenons en permanence des réunions et des actions inter partenariales avec la Police Nationale, la Préfecture, la Justice, l’Éducation Nationale, l’A.S.E, la P.J.J. et les bailleurs sociaux notamment.

Les parents, c’est le carburant des enfants

Stéphane Rozès : La singularité du modèle orléanais de sûreté réside dans votre volonté et capacité au travers de d’attitude d’écoute et de dispositifs à épauler, voire à se substituer à des familles défaillantes en termes d’autorité parentale, de transmission et d’éducation pour sortir les enfants et adolescents de la rue.

Quelle est la réaction des familles dans ce processus mis en œuvre par la Municipalité et les autres parties prenantes ? La reprise en main de leur autorité parentale, le partage de l’autorité parentale ou la délégation de l’autorité parentale jusqu’à ce que le jeune trouve sa voie et son autonomie ?

Florent Montillot : Les parents, c’est le carburant des enfants ! Ils sont essentiels pour apporter cette énergie spirituelle chère à Bergson. Nous ne nous substituons pas aux parents, nous ne les remplaçons pas, nous les accompagnons, nous les soutenons quand ils en ont besoin pour les aider dans cette mission éducative si prenante, si exaltante et en même temps, si difficile pour une jeunesse qui s’émancipe de plus en plus tôt et qui s’affranchit parfois des règles de vie en société.

Stéphane Rozès : nous vous remercions Florent Montillot, pour ces solides et précieux enseignements sur votre réussite en matière de lutte contre la délinquance qui valent bien au-delà d’Orléans. Nos lecteurs et les politiques vont en faire leur miel à la veille d’échéances municipales et nationales décisives pour la France.

*Sondage Elabe pour BFM TV et la Tribune dimanche, janvier 2026. 53% des électeurs se détermineront d’abord sur des enjeux locaux, 40% locaux et nationaux et seulement et 6% en fonction d’enjeux nationaux seulement. La première motivation de vote sera la sécurité (45%) devant la fiscalité locale (39%, l’accès aux soins et la santé (34%) , la propreté et l’entretien(25%) ou le développement économique et l’emploi (25%) …


Stéphane Rozès

Stéphane Rozès est politologue, président du cabinet de conseil Cap. Ancien directeur général de l’Institut d’études CSA, il y fit sa carrière de 1991 à 2009 après la Sofres (1986-1991) et BVA (1985-1986). Il a enseigné à Sciences Po Paris (1990–2023), à HEC (2008–2011), et a été chroniqueur à France Inter, LCP-Assemblée nationale, Public Sénat, BFM Business et France Culture. Il fut expert pour la « Consultation mondiale sur la lutte contre le réchauffement climatique » lors de la COP 21 de Paris. Il enseigne aujourd’hui à l’Institut catholique de Paris, intervient comme expert à la demande de la presse écrite et audiovisuelle, et contribue à des revues (Le Débat, Commentaire, Études, La Nouvelle Revue Politique, Revue de la Défense nationale) et à des ouvrages collectifs. Il est membre d'honneur du CEPS et l’auteur de Chaos. Essai sur les imaginaires des peuples. Entretiens avec Arnaud Benedetti, Éd. du Cerf, 2022.

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