Par Kambiz Zare et Régis Passerieux

La reprise annoncée des discussions entre Washington et Téhéran ressemble moins à une percée diplomatique qu’à une répétition stratégique. Depuis des années, chaque cycle de négociation promet un tournant historique ; chaque fois, la réalité finit par rattraper la rhétorique.

Les États-Unis veulent élargir la discussion : missiles balistiques, soutien aux milices régionales, violations des droits humains. L’Iran exige l’inverse : un cadre étroit, limité au nucléaire, soigneusement isolé du reste. Ce désaccord n’est pas un détail technique. Il révèle une divergence fondamentale sur la nature même de la relation avec le régime iranien.

Car le problème n’est pas seulement nucléaire. Il est politique.

Négocier avec une théocratie révolutionnaire ne consiste pas à aligner des paragraphes juridiques. C’est affronter un système qui s’est construit idéologiquement contre l’Occident et qui considère les accords internationaux comme des instruments tactiques, non comme des engagements définitifs. Dans cette logique, la diplomatie devient un outil de gestion du temps — un moyen de desserrer l’étau sans jamais modifier la trajectoire de fond.

Dès lors, le scénario est prévisible : un accord minimal pour calmer les marchés et produire des titres rassurants, ou un nouvel échec suivi d’une escalade contrôlée. Dans tous les cas, le régime peut continuer à cultiver sa double posture : résistance à l’intérieur, dialogue à l’extérieur.

La stratégie américaine elle-même révèle cette ambiguïté. Menaces publiques, déploiement naval, pression militaire : nous sommes moins dans une relance diplomatique que dans une négociation sous contrainte. Oman, terrain discret des médiations, peut offrir un décor feutré — mais les salons silencieux ne transforment pas les équilibres politiques.

Pendant que les négociateurs discutent, la réalité iranienne se durcit.

La répression de janvier, décrite comme massive et systématique, a profondément changé la donne. Blackout numérique, violences à grande échelle, arrestations massives : le pouvoir a envoyé un message clair à sa population. Les accusations selon lesquelles des blessés auraient été arrêtés dans les hôpitaux ou que des familles auraient dû payer pour récupérer les corps ne relèvent pas seulement de l’indignation morale. Elles posent une question stratégique : peut-on bâtir un accord durable avec un régime accusé de transformer ses propres institutions civiles en instruments de coercition ?

Feindre que le nucléaire peut être isolé du reste revient à ignorer la logique du système iranien. Plus la répression s’intensifie, plus toute concession occidentale devient politiquement toxique. Pourtant, la tentation persiste : compartimenter les dossiers, négocier d’un côté, détourner le regard de l’autre. Cette séparation a toujours servi Téhéran, qui gagne du temps pendant que ses interlocuteurs débattent des priorités.

Sur le terrain, la contestation évolue. L’apparition du drapeau Lion et Soleil ou les slogans en faveur de Reza Pahlavi ne sont pas de simples symboles : ils signalent une crise de légitimité profonde. La diaspora amplifie cette dynamique, transformant la question iranienne en enjeu international de plus en plus visible.

Dès lors, une question dérangeante s’impose : à quoi sert une négociation si elle ne traite pas du cœur du problème — la nature même du pouvoir en place ? Continuer à parler comme s’il s’agissait d’un partenaire ordinaire relève moins du réalisme que du confort diplomatique.

Des discussions interminables sans résultats contraignants risquent surtout de produire un effet paradoxal : affaiblir la pression internationale tout en laissant au régime le temps de consolider son emprise. L’histoire récente montre que chaque cycle de négociation non concluante a permis au pouvoir iranien de respirer sans se réformer.

Un accord peut parfois acheter du temps. Mais dans l’Iran d’aujourd’hui, le temps est précisément la ressource stratégique d’un régime en guerre totale contre son peuple. Une erreur tactique et une faute morale.

Kambiz Zare est professeur en géopolitique et business international à KEDGE Business School (France).

Régis Passerieux est ancien secrétaire international du Parti socialiste et président de l’Institut pour la Refondation publique.

Privacy Preference Center