La vente de LMB Aerospace à un acteur américain ne constitue ni une anomalie, ni un scandale isolé. Elle est l’un des symptômes les plus récents d’un affaiblissement structurel de l’industrie française, dont les indicateurs sont connus, documentés, mais manifestement mal intégrés dans la décision stratégique.
Depuis les années 1960, la France a vu sa part de l’industrie dans le PIB passer de 30 % à moins de 18 %, tandis que son PIB global stagne dans une croissance quasi nulle. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la France s’enfonce dans une désindustrialisation structurelle, et ce sont désormais des fonds étrangers qui prennent le relais de la décision stratégique.
À cette désindustrialisation s’ajoute désormais un plongeon macroéconomique : la croissance du PIB est durablement faible, l’investissement productif stagne, et les discours de « réindustrialisation » peinent à masquer une réalité plus brutale. La France s’enfonce dans une économie de services dépendante, peu exportatrice, vulnérable aux décisions prises ailleurs.
Pourtant, du côté du commissariat général au plan (1946-2006), on avait inventé l’intelligence économique. Elle devait être un outil de lecture et de protection, la nouvelle « ardente obligation » du XXIᵉ siècle qui s’ouvrait. Las, elle ne se contente depuis trente-cinq ans de radoter inlassablement sur les menaces extérieures (chinoises, américaines, turques, allemandes) tout en ignorant la vacuité de notre propre tissu industriel. Elle répète ses cycles de collecte, d’analyse et de diffusion, sans jamais comprendre que l’objet central (la capacité productive nationale) s’est effondré sous ses yeux. Le résultat est un système qui s’auto-congratule et s’illusionne, alors qu’il devrait anticiper, cartographier, ou même réagir aux menaces réelles.
Le temps long : de l’entre-deux-guerres à la cécité contemporaine
Ce désastre ne date pas d’hier. Dès les années 1930, la France rencontra des difficultés à articuler durablement industrie, capital et stratégie nationale. À la différence de l’Allemagne ou des États-Unis, elle peina à structurer une alliance stable entre l’État, la finance et l’appareil productif. La crise de l’entre-deux-guerres révélait déjà une fragilité : dispersion industrielle, sous-capitalisation chronique, méfiance culturelle vis-à-vis du capital.
Les Trente Glorieuses ont temporairement masqué cette fragilité grâce à une intervention étatique massive, reposant sur la planification, des grands programmes industriels, la constitution de champions nationaux. Mais elles ne purent jamais changer la culture économique nationale. La souveraineté industrielle reposait sur l’État, pas sur une société économique capable d’investir et de protéger investisseurs, épargnants, élites financières.
À partir des années 1980, la mondialisation financière a exposé cette lacune. Certes, la France conserve ses ingénieurs, ses savoir-faire, ses entreprises performantes. Mais elle perd le contrôle du capital et de la décision stratégique. C’est à ce moment précis que l’Intelligence économique aurait dû changer d’échelle, devenir un outil de lecture systémique, capable d’anticiper les dépendances, les vulnérabilités, les points de capture. Elle ne l’a pas fait.
À la place, elle s’est progressivement enfermée dans un discours défensif et incantatoire, dénonçant tour à tour la menace chinoise, américaine, allemande ou turque, sans jamais produire une doctrine opératoire capable de faire école. L’ennemi est toujours désigné à l’extérieur ; l’effondrement interne, lui, reste hors champ comme une fragilité structurelle, silencieuse, permanente.
Alstom, LMB et la faillite politique : le marché comme maître d’intelligence
Le cas Alstom marque un point de rupture. Héritier direct de la Compagnie générale d’électricité, privatisée en 1986, Alstom fut l’un des piliers de la puissance industrielle française dans l’énergie et le ferroviaire. Sa cession partielle à General Electric en 2014, validée au plus haut niveau politique, ne releva pas d’une contrainte inévitable, simplement d’un choix stratégique assumé.
Enfin, sans penser que cette opération transférait à un acteur américain des technologies critiques (notamment les turbines nucléaires Arabelle) tout en démontrant l’inefficacité des outils de protection brandis par l’État : participations temporaires, golden share, contrôle a posteriori. Une fois l’attention médiatique dissipée, les transferts de savoir-faire, d’information et de dépendance industrielle ont suivi leur cours.
LMB Aerospace s’inscrit dans cette continuité. Son rachat ne pose pas seulement un problème de propriété, mais un problème de maîtrise informationnelle et normative, notamment à travers le risque de contamination ITAR. Ici, le droit, la finance et l’industrie convergent pour créer un levier de pression stratégique, parfaitement intégré par les acteurs étrangers et manifestement sous-estimé côté français.
La responsabilité est double. Politique, d’abord : l’État prétend défendre une souveraineté industrielle qu’il a lui-même affaiblie par des décennies de renoncements, tout en affichant des objectifs de réindustrialisation démentis par les chiffres du PIB. Stratégique, ensuite : l’Intelligence économique, réduite à une rhétorique de vigilance face aux menaces extérieures, a échoué à produire une lecture cohérente des dépendances nationales.
La question n’est donc plus de savoir s’il fallait autoriser telle ou telle vente. Elle est bien plus radicale : comment un pays qui se veut puissance stratégique a-t-il pu laisser disparaître les conditions mêmes de son autonomie industrielle sans que son système d’Intelligence économique ne tire le signal d’alarme ?
Une nation à la merci de ses propres faiblesses
Le rachat de LMB Aerospace, comme la vente d’Alstom avant lui, n’est pas un accident. C’est le symbole d’un échec collectif, à la fois politique et stratégique. La désindustrialisation française n’est pas seulement un phénomène économique. C’est une défaite intellectuelle et stratégique. Tant que l’Intelligence économique continuera à réciter ses schémas sans interroger la réalité productive du pays, tant que le politique préférera la gestion symbolique à la reconstruction structurelle, les LMB d’aujourd’hui et les Alstom d’hier continueront de jalonner le récit d’un déclassement que plus personne ne sait réellement nommer encore moins combattre. Tant que cette cécité persistera, la France restera impuissante face aux transferts industriels critiques, condamnée à subir le marché plutôt qu’à le dominer, et incapable de transformer l’information en puissance réelle.
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