L’excellente revue en ligne, le Grand Continent, a publié il y a peu, une étude notable sur la « fierté française » : un ample sondage quantitatif et une large étude qualitative, analysée en profondeur par Laurence de Nervaux et Raphael Liorca. Résultat : la civilité et la mémoire françaises sont bien vivantes chez nos compatriotes, bien moins divisés qu’on ne le dit. Reste pendante la question de la politique, dans le pays réputé politique par excellence…
3000 personnes sondées, 6 groupes de discussion : l’étude menée par « Destin commun » et analysée par nos deux auteurs dans le Grand Continent, nous permet d’actualiser et si l’on ose dire, de rafraichir, la nature du regard des Français sur leur pays. Et sur le fameux « vivre ensemble ».
Quand on parle de la France, les mots fracture, archipel, déclin, perte, viennent (trop ?) facilement à la bouche. Nos auteurs ont eu l’idée de « neutraliser, autant que possible, la variable politique » dans leur étude et questions posées, pour contourner l’impact du débat public, qui ne souligne selon eux que les conflits et divisions, « prisme déformant ». Les auteurs ne nient pas ces dernières : certains de leurs résultats confirment la prégnance d’un déclin perçu et la perte d’identité. Mais elles invisibilisent trop le « commun » des Français, qui se vit au quotidien. Et leur rapport à leur pays, fondé sur la fierté. Une autre lecture de la France est donc possible.
Trois régimes de francité
La fierté est en effet au cœur de l’identité nationale, montrent-ils : 78% des Français se disent fiers d’être français (dont 37% « très fiers » !) et la nationalité est la première dimension citée de leur identité personnelle, avant la génération et les particularités sociales. Une fierté « patriotique » et non « nationaliste », soulignent-ils, le nationalisme (qu’ils mesurent à l’aune d’une question : « les Français sont meilleurs que les autres nationalités »), ne réunissant que 32% des sondés. Fierté que les Français éprouvent par le regard (positif ou négatif) que renvoie l’extérieur, entre cérémonie d’ouverture des JO, grand vecteur de fierté, et les casses et dégradations, motif de honte. Et aussi quand la France, par la voix de son président, tient une place singulière.
Les auteurs distinguent de façon très convaincante les trois régimes d’après lesquels l’identité nationale se vit et auxquelles la fierté se mesure : le régime du contrat, celui du patrimoine, celui des valeurs enfin.
Le régime du contrat est celui des droits et des devoirs, celui de payer ses impôts ou de respecter la loi, mais aussi de s’engager et de voter. Ici les auteurs soulignent le rejet ancien qui parcourt les études d’opinion depuis 20 ans : le rejet des « assistés », comme celui des exilés fiscaux ; deux figures repoussoirs, l’une du « bas » de la société, l’autre de son « haut ». Le régime du patrimoine est celui d’un d’une mémoire et des acquis français, que l’on pourrait résumer par un triptyque de notre cru : cathédrales, bonne bouffe et sécu. Un condensé de la France où se mêle haute culture, art de vivre et protection de l’État. Un héritage à préserver selon les sondés ! Enfin, le régime de l’idéal français, une « identité idéaliste » fondée sur des valeurs, droits de l’homme, tolérance et liberté d’expression, mais qui peut servir d’étalon pour mesurer des déceptions, celles des discriminations vécues en particulier.
50% des sondés, constatent néanmoins nos auteurs, jugent que « nos différences sont trop importantes pour que nous puissions continuer à avancer ensemble », « Crise de confiance » commentent-ils, « dans la possibilité même du commun ». Crise qu’ils analysent comme conséquence d’un « surmoi national » très puissant, qui fait de l’unité du pays un quasi-absolu existentiel, alors que ce qu’on pourrait appeler une nouvelle convivialité française, qu’ils mettent en évidence, montrera au contraire que « les Français sont loin d’être aussi divisés qu’ils ne le pensent ». Là est selon eux, la « matrice du malaise français ».
La nouvelle convivialité française
Car l’autre grand mérite de cette étude est de faire apparaître une communauté de mœurs, de goûts, d’habitudes en effet très largement partagées. Qui se manifeste à travers nos préférences culinaires, filmographiques ou musicales. L’humour des comédies au cinéma rassemble : de la « Grande vadrouille » à « mission Cléopâtre », d’ « Intouchables » au « Père noël est une ordure ». Les Français ont aussi une « bande-son » commune et transpartisane, de Goldman à Sardou, d’Aznavour à Halliday, de Brassens à Piaf. La gastronomie, « modèle implicite du vivre-ensemble » est le lieu d’un « patriotisme sensible » (et métissé, ajouterai-je), qui cultive autant le tajine que la choucroute. Or « les contenus culturels, disent nos auteurs, peuvent jouer le rôle de remède collectif à notre angoisse de la désunion ».
Angoisse qui se prolonge en crainte d’un « grand remplacement symbolique », remarquent-ils. D’où une demande d’un réinvestissement des symboles de l’identité nationale : drapeau plébiscité, Marseillaise assumée pleinement au-delà du sport. Et puis les Français voudraient plus encore de fêtes qui les réunissent, comme celle de la musique (Philippe Muray doit se retourner dans sa tombe). Fêtes et « small talks » du quotidien, font le tissu de ce vivre-ensemble anonyme et vital que le culte du conflit dans le débat public ne veut pas voir. Le « plébiscite de tous les jours » dont parlait Renan pour définir une Nation, est là, dans les liens ordinaires, les goûts culturels communs et ce besoin de fêtes et de symboles nationaux, nous dit l’étude.
Reste une question, que ne font qu’effleurer nos deux coauteurs. Si la France est bien moins fracturée qu’on ne le dit, si la Nation est l’objet d’une fierté réelle, comme ils le soulignent, que devient la politique ? Une politique aujourd’hui désinvestie, mais qui avec l’État depuis la monarchie, a construit ce pays. La politique, c’est-à-dire l’art du clivage et du rassemblement mêlés, expression dialectique des diversités française et de son besoin en effet organique de rassemblement et d’unité.
Cette étude invite à privilégier un patriotisme renouvelé et actualisé – patriotisme que la gauche a trop souvent méprisé, au nom d’une défiance erronée. Et à repousser un nationalisme identitaire bien trop étriqué, que cultive une partie de la droite, Patriotisme que le Centre enfin a trop souvent négligé, fasciné par le rêve européen et de la globalisation – astres imaginaires qui ont bien pali… Il reste donc à inventer une politique qui fasse écho à cette fierté française dont cette étude a le mérite de souligner la profondeur et le renouveau.
C’est ce que les Français, ces bons vivants, attendent à l’évidence.
Philippe Guibert
Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.
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