La visite de Ségolène Royal à Alger, en ce début de l’année 2026, s’inscrit dans un contexte de crise diplomatique persistante entre la France et l’Algérie. Alors que les canaux institutionnels entre Paris et Alger peinent à fonctionner, mis à part sur les aspects sécuritaires, l’ex-candidate à l’élection présidentielle de 2007, désormais à la tête de l’Association FranceAlgérie, a choisi un itinéraire parallèle à celui des autorités officielles, plaçant sa démarche sous le signe de la médiation personnelle et non d’une mission d’État. 

En cinq jours, la présidente de l’Association FranceAlgérie a bénéficié de ce que la diplomatie officielle n’obtient plus qu’avec peine : entretien en tête à tête avec Abdelmadjid Tebboune, tribunes largement relayées et exposition maximale dans les médias proches du pouvoir. Devant la presse, elle salue un président qui « prouve sa volonté de dialogue dès lors que le respect et la considération sont au rendez-vous », reprenant sans les discuter les codes rhétoriques par lesquels Alger conditionne toute relation à un préalable : la reconnaissance publique de sa « souveraineté » malmenée par les médias, les juges et les responsables français jugés trop critiques. Tout ceci obtenu, cela dit, au prix du zèle et du culot qu’on lui connaît et d’une incroyable caresse dans le sens du poil sur le crâne d’un Tebboune, autocrate plus que jamais.

Ségolène Royal a agi, selon une tradition française, puisée dans la vieille culture françafricaine et elle a fait comme si dans ce monde de plus en plus petit, il n’y avait qu’elle, les intérêts français et la susceptibilité de Tebboune. Dans le logiciel de l’ancienne ministre, le peuple algérien n’existe pas, donc de fait, il n’existe pas de détenus d’opinion ni d’atteinte aux droits humains. Pas plus qu’il n’existe de dignité française, la presse aux ordres de Tebboune peut s’attaquer, en toute liberté, à la France, elle peut faire dans le complotisme antisémite, rappelons-nous de la « France Macronisto-sioniste » qui « s’offusquait de l’arrestation de Sansal », une dépêche de l’agence officielle de novembre 2024 dans laquelle le pouvoir de Tebboune a laissé libre court à ses haines. Dans l’esprit de la nouvelle présidente de l’Association France-Algérie, il n’y a pas de sujets relatifs à des délinquants et des islamistes sous OQTF que Tebboune ne veut pas reprendre. Et il n’existe pas de barbouzeries des services, commandités par Tebboune lui-même, contre des opposants sur le sol français. Fermons les yeux sur tout ! Tel est le slogan qui fait vibrer Ségolène Royal dès qu’il s’agit d’Algérie.

Face à l’impasse des canaux diplomatiques classiques, notamment depuis les tensions autour du Sahara occidental en 2024, l’ancienne ministre a entrepris un déplacement qui, bien qu’annoncé comme non officiel, a été accueilli au plus haut niveau d’Alger et mis en scène comme une tentative de désamorcer la crise. Elle s’est ainsi entretenue avec le président algérien Abdelmadjid Tebboune, échangeant sur des sujets allant de la coopération bilatérale à la question mémorielle, tout en se positionnant publiquement comme une interlocutrice engagée pour la « reconstruction de l’amitié entre les peuples ». 

Cette séquence intervient dans un contexte où le Parlement algérien discute une loi criminalisant la colonisation française, où l’État algérien instrumentalise la mémoire pour encadrer le débat public au moment où les relations bilatérales sont plombées par l’affaire Gleizes, mais aussi par l’affaire de la tentative d’enlèvement d’Amir DZ, toujours en cours d’instruction en France et les expulsions de diplomates. Dans ce climat, le déplacement d’une figure politique française partie plaider, à Alger, pour une « amitié réparée » fondée sur la restitution d’archives, de biens culturels et la reconnaissance des crimes coloniaux est, pour le régime, un capital symbolique inespéré. Là où l’urgence nécessite d’appeler le pouvoir de Tebboune à restituer leur liberté aux Algériens, l’on préfère nous parler de biens culturels. À chacun ses priorités ! Non pas qu’il s’agisse d’occulter les aspects symboliques et mémoriels, mais il est question de rappeler tout de même que la mauvaise gouvernance, outre le fait qu’elle empoisonne la vie à tous les Algériens qui ne font pas partie de la clientèle de Tebboune, appelle la France à ne pas se rendre complice avec un pouvoir prédateur, corrompu et antidémocratique.

Acheminer des messages politiques par des voies non officielles n’est pas en soi inédit dans les relations internationales ; cependant, l’aspect particulièrement médiatique et personnifié de ce voyage attire l’attention. En se positionnant publiquement comme interlocutrice entendue tant par Alger que par l’opinion française, des déclarations publiques et des prises de position critiques envers le gouvernement français, elle met en lumière l’existence d’une connivence tacite entre une partie du personnel politique français et les autorités algériennes, fondée non sur des canaux institutionnels, mais sur une dynamique politique personnalisée. 

La mécanique de connivence tient à cela étant donné que Ségolène Royal accepte de parler à voix haute de ce que Tebboune veut voir mis en avant et, dans le même mouvement, d’occulter tout ce qui est de nature à embarrasser le régime. Exit la répression des opposants, les détentions arbitraires, les interdictions de sortie du territoire nationale, les fameuses ISTN distribuées selon la volonté du maître absolu à Alger, verrouillage des champs politiques etmédiatiques, on passe même sous silence l’enlèvement et la séquestration, en dehors de tout cadre légal, d’un universitaire qui a eu le malheur de critiquer la politique économique du régime.

Ce n’est pas un accident, mais la manifestation d’une logique ancienne : une fraction des élites politiques françaises a longtemps entretenu avec le régime algérien une relation de connivence réciproque, parfois jusqu’à la nausée. Alger offre un statut, une certaine respectabilité, peut-être davantage, et, en retour, certains responsables français acceptent de relativiser la nature autoritaire du système, de relayer ses obsessions mémorielles ou de plaider, à Paris, pour une « compréhension » accrue des susceptibilités du pouvoir. Royal s’inscrit dans cette lignée : en validant publiquement, depuis Alger, la grille de lecture d’un régime qui se dit humilié par « les provocations françaises », elle ajoute sa voix à celles qui considèrent que le problème central n’est pas l’autoritarisme algérien, mais la manière dont la France en parle ou même la manière dont des médias qui agissent en toute indépendance traitent cette information.

Pour Alger, cette diplomatie de complaisance et de connivence est précieuse : elle affaiblit la capacité de la France à tenir un discours cohérent sur les droits et l’État de droit, et offre au régime des relais français prêts à plaider sa cause dans l’espace public hexagonal. Pour Paris, elle est un piège : chaque fois que l’un de ses anciens responsables se comporte, à Alger, en caution accommodante, il affaiblit ceux qui, en France comme en Algérie, Français, Algériens ou binationaux, tentent de bâtir une relation fondée non sur la connivence des élites, mais sur la vérité des faits et le respect des sociétés

L’Algérie de Tebboune a su exploiter cette initiative informelle pour lui donner une résonance politique : accueillir une figure politique française réputée, mettre en avant des déclarations de rapprochement et de dialogue, et utiliser ces éléments pour contourner le discours officiel français parfois plus critique. Cette stratégie fonctionne comme un levier de soft power, où la présence et les propos d’une personnalité française servent à légitimer une image de « dialogue », alors que les tensions bilatérales demeurent sur des dossiers sensibles non résolus. 

En s’abstenant, lors de ses prises de parole à Alger, de mentionner explicitement les détentions, les procès iniques ou les restrictions massives de libertés, Ségolène Royal contribue à entretenir cette fausse symétrie où chaque camp serait coupable de « maladresses » équivalentes qu’il suffirait de dépasser par un surcroît de bonne volonté. L’indulgence vis à vis d’un régime autoritaire ne se lit pas seulement dans ce que l’on dit, mais dans ce que l’on choisit délibérément de taire. Nous avons là une parfaite illustration de ce que peut être un mépris affiché à l’égard du peuple algérien. Il est, selon Ségolène Royal, condamné à subir les injustices et l’arbitraire produits par le régime… dans l’intérêt de la France. Peut-être même dans l’intérêt de Ségolène Royal.

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