Il fut l’une des figures de l’AREMA, sénateur et soutien fidèle de Didier Ratsiraka, l’amiral rouge. Aujourd’hui spectateur attentif du processus de Refondation, Benjamin Vaovao observe avec confiance les premiers pas du colonel Michaël Randrianarina.
Dans quel état se trouve Madagascar au moment de la chute d’Andry Rajoelina ?
Un pays en panne, des routes dégradées, une population et donc une force de travail qui augmente mais une production qui diminue. A Madagascar, on achète du riz à l’extérieur. Et puis des besoins de base non assurés, je veux parler de l’eau, de l’électricité. C’est la vraie origine du mouvement, les étudiants ne pouvaient plus préparer leurs examens. Il fallait parfois parcourir 500 mètres, 1 km pour trouver de l’eau potable. Andry Rajoelina a été piégé par son propre jeu. Il a fait fonctionner le périphérique pendant la visite du président de la SADC. Consommation estimée à 150 litres de carburant par heure.
Donc une situation sociale explosive. Sur le plan politique, quel était l’état des lieux ?
Un pays entièrement vérolé et sous coupe réglée. Pas d’élection provinciale ou régionale durant ces 7 dernières années. Des décisions monopolisées par le pouvoir central. Une paupérisation des régions côtières, celles qui cultivent par exemple la vanille. L’agrément est attribué par le pouvoir central et tout le monde n’en profite pas. Au niveau national, pas de contrepouvoir alors que nous sommes dans un régime parlementaire où théoriquement le chef du gouvernement est responsable devant l’Assemblée nationale.
Lors de ses vœux, le président de la Refondation de la République, a évoqué la décentralisation. Est-ce que c’est à vos yeux l’un des outils pour retrouver un meilleur équilibre entre Tana et le reste du pays ?
Absolument, la décentralisation équitable est la clef de notre unité nationale. La réconciliation nationale passe à Madagascar par un équilibre régional au niveau de chaque instance de notre Nation. Cela permettra de rassembler la population. La notion d’équilibre est fondamentale : équilibre provincial et partage des bénéfices, équilibre culturel aussi entre nos dix-huit tribus qui ont leur culture propre, équilibre dans le domaine économique, dans celui de l’enseignement, équilibre dans les recrutements. Aujourd’hui il y a une confiscation de tous les secteurs de l’économie et un hyperclientélisme dans les concours aux emplois de l’État.
Lorsque l’on évoque la question de la décentralisation, il existe plusieurs schémas possibles. Lequel vous semble le plus adapté à la réalité malgache et à cet équilibre que vous préconisez ?
Chaque région et chaque entité ethnique se trouve face à un choix. Les côtiers sont plutôt favorables à une forme de fédéralisme. Nos richesses (or, saphir, pétrole encore à exploiter, terres rares) se trouvent dans ces régions. Les populations des hauts plateaux sont face à une problématique différente et craignent ce système qui pourrait les pénaliser car ils disposent de moindres richesses naturelles. Il y a même une peur d’un séparatisme.
Aujourd’hui, la décentralisation équitable que j’évoquais est fondée sur l’idée que toutes les richesses du pays doivent profiter à tout le monde. La décentralisation ne va pas détruire le haut plateau. Elle va consolider les régions côtières. Tout cela doit être débattu et expliqué. Il y a un problème d’éducationcitoyenne, de pédagogie. On a longtemps divisé pour régner ; aujourd’hui, il faut unifier pour régner. Et l’unification passe par la régionalisation.
Madagascar traverse une période de refondation. Comment voyez-vous ce processus en termes de refonte des institutions ?
Après une phase de collecte des idées dans les différentes provinces, il faudra nécessairement une appropriation des nouvelles institutions par le peuple. Certains partis politiques évoquent l’idée d’une Constituante. Ce qui est certain, c’est que le projet de constitution devra être approuvé par référendum.
Le président de la Refondation de la République, Michaël Randrianirina a été porté au pouvoir par un mouvement contestataire. Vous semble-t-il la bonne personne pour conduire ce processus ?
Le président Randrianirina me semble différent des autres, ne serait-ce que par son intégrité. Il exerce des responsabilités dans son Église et jusqu’à présent, il incarne une forme d’exemplarité. Il démontre son attachement à la pédagogie. Depuis son retour d’Afrique du Sud, il multiplie les comptes-rendus à la Nation. Je pense qu’il doit aller toujours davantage dans l’explication de son action. Sur tous les grands sujets, les gros dossiers, il faut montrer de la transparence et préciser quels seront les partenaires. Je pense à la société Secren de Diego Suarez : avec qui va se constituer le capital ? La question se pose également pour ce qui concerne le ferroviaire ou encore Air Madagascar.
On a vu le président dans plusieurs apparitions publiques. Qu’est-ce qui vous a marqué ?
Son souci constant de pédagogie. Un exemple : cette fouille de ses bagages à l’aéroport alors qu’il partait pour Abu Dhabi. On le voit souriant devant des douaniers qui inspectent sa valise. Davantage que d’un acte de communication, il s’agit d’éducation. Il explique que tout président qu’il est, il est soumis aux mêmes règles que les autres citoyens malgaches. C’est à rapprocher de sa phrase au moment de sa prise du pouvoir : « j’entre au rang de colonel, je sors au rang de colonel ». Il applique à la lettre notre devise nationale « Ny Firenena, Ny Lalàna », « la Nation et la loi ».
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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