Michel Monier, membre du Cercle de recherche et d’analyse de la Protection sociale -Think tank CRAPS, est ancien DGA de l’Unédic.

Le modèle économique et social n’est pas malade de son volet social. La non-soutenabilité du volet social est une conséquence et non pas la cause de l’appauvrissement de la France. La cause de notre appauvrissement c’est la faiblesse de l’économie. Le mythe des Trente Glorieuses est tenace parce que l’on a oublié que ce qu’il a de glorieux, ce ne sont pas les avancées sociales (effet) mais la production (cause) qui permettait de les financer. L’État n’a jamais été providence, c’est l’Économie qui l’était.

Quand la France a été mise par l’Union Européenne, sous procédure pour déficit public excessif, le gouvernement et son administration s’en expliquaient par le manque de dynamisme des recettes. Pour la Haute fonction publique de ce XXIᵉ siècle, digne héritière des fermiers généraux, ce n’est pas la dépense publique mais le trop peu d’impôt qui est cause des déficits.

Au premier rang en matière de prélèvements obligatoires, la France est 7ᵉ en termes de PIB et 25ᵉ pour son PIB/ habitant. L’industrie compte 3,3 millions d’emplois et pour 10% dans le PIB. Le salariat est « smicardisé ». L’emploi public, avec 5,8 millions d’agents, représente un quart de l’emploi. Le chômage des jeunes reste désespérément bien au-delà des 15%. La promesse d’un fabless qui devait permettre de développer une économie de la connaissance n’a pas été tenue. L’Éducation nationale, amène « une génération au bac » mais a abandonné les mathématiques et alimente la massification universitaire qui délivre des diplômes « démonétisés ». Il en résulte une offre de travail faiblement qualifiée et insuffisamment adaptée aux enjeux d’une économie de la connaissance (cf. Rapport « Éducation et croissance », Philippe Aghion et Élie Cohen, 2003- CAE).

La conjoncture nous explique les crises, autant qu’elle explique les rebonds de croissance, sans jamais faire changer la tendance de long terme qui est celle de l’extension du champ de l’action publique et du « grand déclassement » de l’économie française.

Avec la première crise du pétrole, avec la fin du « planisme raisonnable » de Jacques Rueff qui donnait un horizon, avec le secours du déficit public, l’économie à la française s’est faite économie de l’appauvrissement. Le chômage structurel de masse en a été la première manifestation. L’Administration de l’économie, car c’est bien d’administration qu’il s’agit et non pas de politique économique, experte dans l’art du keynésianisme, inventait un keynésianisme à la française, un keynésianisme social, un keynésianisme de fonctionnement et non d’investissement. Rien ne le résume mieux que cette formule de Simon Nora : le keynésianisme est une façon polie de faire du socialisme. « Nous sommes subrepticement, engagés dans un processus de décrochage qui peut nous conduire, si rien n’est fait, à une situation, à terme d’une dizaine d’années, difficilement réversible » : cette alerte date de 2004 (rapport Camdessus, « le sursaut : pour une nouvelle croissance pour la France ». Le sursaut n’a pas eu lieu, encastrée dans, et par, le Politique l’économie à la française est restée sur la route de la servitude à la dette. Depuis une quarantaine d’années les avancées sociales anticipent sur les gains de productivité. Le Politique donne des injonctions sociétales à l’Économie. C’est un État normateur qui a fait inventer l’entreprise à mission, socialement responsable des défaillances de l’action publique.

Bien davantage qu’un modèle social coûteux, c’est un modèle d’appauvrissement qui a été inventé par simple refus d’une réalité : il faut d’abord produire suffisamment pour pouvoir (re)distribuer et consommer. Le choix qui a été fait est celui de la redistribution : la préférence pour le chômage, les aides aux bas salaires en sont les conséquences. Cela ne suffisait pas. Les produits et services low cost, importés des usines du monde, sont venus opportunément soutenir le pouvoir d’achat sans que cela ne coûte un euro de dépense publique, mais privent de recettes fiscales et sociales. Au keynésianisme social, l’économie low cost a ajouté l’inversion de la boucle inflationniste « salaires-prix », ce sont les bas prix qui tirent les salaires vers le bas. Il ne restait qu’à inventer les néojournaliers et les néocanuts. C’est fait avec les livreurs à vélo et chauffeurs de VTC qui sont ces nouveaux journaliers et les autoentrepreneurs et autres freelance qui sont ces nouveaux canuts ; des formes d’emplois qui contribuent faiblement au financement de la … Finances publiques.

L’État providence n’est providence que pour les Finances publiques, il est devenu contrainte pour l’outil de production et illusion pour le Français aujourd’hui moins riche que l’européen moyen. Il est illusion et s’efforce à le rester quand les faits nous disent que le modèle français est celui d’une économie d’appauvrissement.

Nous avons appris que le libéralisme « c’est mal », nous le savons sans jamais l’avoir « essayé ». Réfléchissons cependant à cette remarque du néolibéral Hayek : « il existe un planisme de sécurité qui se propose de protéger des individus ou des groupes contre la diminution de leurs revenus (…) Il n’est pas étonnant que le privilège de la sécurité prenne aux yeux des hommes de plus en plus d’importance (…) On finit par la désirer à tout prix, même au prix de la liberté. » La morale de la sécurisation économique de l’individu n’a-t-elle pas mis en branle une machine à déresponsabiliser qui s’autoentretient avec la politique de l’offre (!) de prestations sociales diverses ?

À ce stade de déclassement, qui touche autant les actifs, du secteur marchand et des services publics, que les non-actifs, il ne reste, parce que les économistes ne sont pas entendus, que le secours de recettes simples. La première est de prendre conscience qu’il n’existe pas de repas gratuit, la deuxième est que redistribuer ne fait pas grandir le gâteau, la troisième est que l’on remonte plus vite du fond de la piscine avec un coup de pied qu’en continuant la brasse coulée. Cette dernière recette peut être réalisée de deux manières : se donner à soi-même le coup de pied ou le recevoir.

L’appauvrissement de la France n’est pas seulement un problème économique, c’est d’abord un risque démocratique. Les 21 millions d’actifs du secteur marchand peuvent-ils accepter longtemps encore de financer la consommation de leurs 48 millions de concitoyens ? Ces actifs producteurs accepteront-ils longtemps encore de ne conserver qu’une part toujours plus fine du gâteau qu’ils fabriquent ? Le communautarisme qui nous menace n’est-il pas celui qui opposera les producteurs de PIB à tous ceux qui le consomment ?

 

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