L’Union européenne a classé les Gardiens de la Révolution iraniens comme organisation terroriste, tandis que des manifestations à Paris expriment une forte solidarité avec le peuple iranien réprimé. La France est-elle prête à reconnaître sa responsabilité passée et à agir clairement aux côtés du peuple iranien aujourd’hui ? Loris Chavanette appelle à la création d’un monument dédié aux martyrs iraniens à l’occasion des prochaines élections municipales à Paris.
Le jeudi 29 janvier, l’Union européenne, à l’initiative du gouvernement italien, a inscrit le groupe des Gardiens de la Révolution en Iran sur la liste des organisations terroristes. Cette mesure entraîne notamment le gel des fonds et avoirs financiers des Pasdarans dont les mains sont tâchées du sang de leur peuple. Il faut espérer que ce ne soit qu’un début. Depuis la terrible répression s’étant abattue sur la population iranienne par le régime terroriste des Mollahs, les manifestations en soutien au peuple iranien aspirant à la liberté et à une vie digne ont honoré le pavé parisien. Que ce soit le 17 janvier sur le parvis de l’église Saint-Augustin et la place du Panthéon, ou dès le 11 janvier entre les places Victor Hugo et du Trocadéro, des milliers de personnes ont voulu exprimer leur solidarité pleine et entière avec les Iraniens avec lesquels les Français ont marché main dans la main. Oui, espérons qu’on n’en reste pas là.
La France fait-elle assez en soutien aux Iraniens tombés par milliers sous les balles des terroristes ? Il est vrai que la présidente de l’Assemblée nationale a inauguré, le 23 janvier dans le hall de l’hôtel de Lassay, un buste de Mahsa Amini, la martyre de la Révolution iranienne assassinée pour une mèche qui dépassait de son voile. Le bronze la représente sous les traits d’une Marianne des temps modernes, une chaîne fissurée sur l’épaule, avec pour inscription sur le socle ce cri de la révolte de 2022 : « Femme. Vie. Liberté. ». Sur les réseaux sociaux, Yaël Braun-Pivet y allait de son commentaire à la pertinence rarement égalée : « c’est super important pour moi »… L’hôtel de Lassay n’est pas ouvert au public puisqu’il est la résidence de la présidence de l’Assemblée. Le buste n’est donc pas visible du public et a la valeur d’un symbole relégué dans les coulisses du pouvoir. D’évidence, cela est insuffisant, largement insuffisant. La France doit faire beaucoup plus, car elle a beaucoup à se faire pardonner. N’a-t-elle pas accueilli, protégé et nourri le père de la révolution islamique iranienne, l’ayatollah Rouhollah Khomeini dans son exil de Neauphle-le-Château entre fin 1978 et début 1979, juste avant de s’embarquer pour Téhéran où, après la chute du Shah, il put mettre en place son régime terroriste. Non seulement le gouvernement français applaudissait à ce changement de régime, mais aussi nombre d’intellectuels de l’époque, tels que Jean-Paul Sartre et Michel Foucault, vibrant d’une espérance islamiste nouvelle. Oui, nous avons beaucoup à nous faire pardonner, car cela demeure une tâche de honte indélébile sur le manteau de notre Vᵉ République.
C’est pourquoi, en plus de soutenir l’initiative américaine au Moyen-Orient visant à déstabiliser le régime des mollahs afin de le mettre au pas, l’humilier un bon coup et, peut-être, lui faire rendre gorge de ses crimes, il peut paraître naturel et souhaitable que l’appui à la jeunesse iranienne ne se fasse pas en catimini mais publiquement, sous la lumière du ciel de Paris. Il n’y a guère que Jean-Michel Blanquer, ex-ministre de l’éducation nationale, qui a senti le sang assez bouillonnant dans ses veines, pour monter sur l’estrade dressée place du Trocadéro et appeler ses concitoyens à s’unir par la voix et par la foi au peuple iranien martyrisé. J’étais dans la foule ce jour-là et j’ai pu entendre la Marseillaise entonnée et chantée à plein poumon par la communauté iranienne de Paris nous invitant à réveiller nos consciences sur les horreurs commises aujourd’hui dans l’ancienne Perse. Sur une pancarte, on pouvait lire ces mots de notre histoire de juillet 1789 écrits en persan : « Ce n’est pas une émeute, c’est une révolution ». N’est-ce pas un appel au secours assez clair ?
Or les élections municipales à Paris peuvent être l’occasion d’une clarification, à la saveur d’un pardon. La dalle de Paris pourrait s’embellir d’un monument public dédié à l’héroïsation des hommes et femmes martyrs de la révolution en faveur d’un renouveau de liberté en Iran. Par dizaines de milliers, ils sont tombés sous les balles des Pasdarans, ces assassins à moto ouvrant le feu sur la population civile et osant demander de l’argent aux familles des victimes pour récupérer les corps des leurs, criblés de balles dont ils voulaient faire payer la livrée de la façon la plus immorale et abjecte qu’il soit… comme les terroristes qu’ils prouvent chaque jour être.
Nous avons bien des monuments pour nos résistants de 1940, des statues à la mémoire des victimes du génocide arménien, un jardin devant l’hôtel-de-ville de Paris en souvenir des victimes du Bataclan, et tant d’autres traces des moments de notre histoire où notre cœur s’est soulevé d’effroi devant le mal qui nous terrorise et nous glace, et que nous devons regarder en face en pleine conscience de ce qui se joue, au nom d’un idéal de liberté que nous avons, un jour, fait nôtre. Les Iraniens sont le visage, aujourd’hui, de la résistance à l’oppression, et il serait peut-être juste et beau de graver ces visages anonymes dans le marbre de Paris, au nom de la France.
Loris Chavanette
Docteur en histoire, spécialiste la Révolution française et du Premier empire, auteur notamment de Quatre-vingt-quinze. La Terreur en procès (CNRS éditions, 2017, prix de l’Assemblée nationale et de l’Institut de France), Danton et Robespierre. Le choc de la Révolution (Passés composés, 2020), Le 14 Juillet de Mirabeau. La revanche du prisonnier (Tallandier, 2023), La Tentation du désespoir (Plon, 2024). Paraît en février 2026 toujours chez Tallandier : Les femmes entrent en Révolution. 5-6 octobre 1789
Voir aussi
30 janvier 2026
Boualem Sansal : l’immortalité d’un homme libre
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire4 minutes de lecture
18 janvier 2026
Noëlle Lenoir et Arnaud Benedetti – Iran : que la France se réveille !
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire5 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
22 novembre 2025
Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme
par Robert RedekerPhilosophe et professeur agrégé de philosophie.
Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !
0 Commentaire7 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture