Mis en avant dans les discours les plus divers, le bien commun fait l’objet de contresens et de confusions. C’est à une entreprise de clarification et de remise en perspective sur le temps long, d’Aristote à François II en passant par Thomas d’Aquin que nous convient le philosophe Bernard Bourdin et la spécialiste d’études politiques Bénédicte Renaud-Boulesteix. Tous deux ont dirigé avec Émilie Tardivel un ouvrage collectif stimulant intitulé Bien commun. Quelle efficacité politique et économique de la prescription morale publié chez Hermann en 2025.

NRP : Comment définir le concept de bien commun cher à Saint Thomas d’Aquin et à ses disciples ?

Bernard Bourdin : Le concept de bien commun chez Saint Thomas est de provenance aristotélicienne, mais refondé à la lumière de la théologie chrétienne. Il est pour cette raison novateur en son temps. Thomas d’Aquin articule deux finalités à l’existence humaine : d’une part, le bien commun comme finalité morale et politique par le truchement de la vertu morale de justice et la loi pensée de façon analogique : Loi éternelle de Dieu, loi naturelle et loi humaine, loi de l’Ancien Testament et loi nouvelle du Christ. La théorie de la loi de Thomas d’Aquin n’est pas sans être redevable à Cicéron, mais en ajoutant le concept d’analogie : Chaque loi oblige, mais pas de la même façon et la loi humaine ne peut être juste si elle est détachée de toute référence à la loi de Dieu et à la loi naturelle. Cette théorie analogique de la loi détermine ainsi « le juste » dans la société politique et la finalité du bien commun.Un malentendu doit être éclairé sur ce qu’il faut entendre par bien commun : Il est conçu par Thomas d’Aquin comme une finalité formelle et jamais matérielle. Tout pouvoir politique digne de ce nom doit rechercher le bien commun, mais Thomas d’Aquin n’apporte jamais de définition matérielle, autrement dit un contenu. C’est sans doute pourquoi, on ne trouve pas dans la Somme théologique de traité, de questions et d’article intitulé « bien commun ». C’est donc un concept transversal à la loi et à la justice.

Le deuxième niveau de finalité recherché par les hommes est la béatitude en Dieu, finalité supérieure (surnaturelle) à celle du bien commun. C’est pour cette raison que le bien commun -naturel- a un statut théologique chez Thomas d’Aquin.

La conception catholique moderne a plutôt tendance à substantialiser le bien commun, comme réponse à d’autres approches « concurrentes » (socialisme à l’époque de Léon XIII et Pie XI).

En quoi le bien commun se distingue-t-il de l’intérêt général, des biens communs voire de la « Maison commune » dont il est parfois rapproché ?

Bénédicte Renaud-Boulesteix : La distinction de ces concepts est effectivement essentielle pour éviter des contresens ou des confusions. Le bien commun renvoie dans son acception temporelle à la question aristotélicienne de la vie bonne, d’une vie conforme au bien de notre nature. La recherche du bien commun est fondée sur l’épanouissement de la nature de chacun. Cette nature a pour caractéristique d’être fondamentalement sociale, ce que Thomas d’Aquin reprendra. En d’autres termes, la caractéristique du bien commun se caractérise par une relation transitive entre la vie vertueuse de chacun et celle de l’ensemble de la communauté. Le principe du lien social et donc du rapport à l’autre, de l’ouverture et de fraternité est inhérent au bien commun. Cette dimension, d’ailleurs, se retrouve dans la finalité surnaturelle du bien commun. Le principe d’articulation entre les deux niveaux et donc d’unité de l’existence individuelle et collective repose sur l’unique filiation des hommes en Dieu et donc de leur fraternité dans la cité temporelle et la cité divine. En ce sens, le concept de bien commun repose sur deux piliers essentiels : la justice, héritage grec et la charité, héritage catholique.

Si le bien commun ne reçoit pas de définition matérielle chez Thomas d’Aquin, la notion formelle appelle inévitablement une définition pratique de ce que peut être le juste et l’amour fraternel à un moment et dans un lieu donné. En d’autres termes, le bien commun invite inexorablement à sa déclinaison opérationnelle dans la cité temporelle. Et c’est ainsi que le singulier devient pluriel. La réalité du bien commun se décline dans les différents espaces de la vie sociale et politique. La déclinaison économique du bien commun illustre cette pluralisation d’un concept formel dès lors qu’il devient une finalité concrète d’une initiative commune. En ce sens, Gaston Fessard, à travers sa lecture dialectique du bien commun identifie parfaitement l’interdépendance entre le bien d’une communauté et le trait vertueux de cette même communauté : bien de communauté et communauté de bien sont intrinsèquement liés. Les biens communs couvrent tous les domaines de la vie humaine mais la maturité de leur identification diffère. Il est indéniable que l’économie, l’écologie, la culture ou la question des droits humains constituent des biens communs, des biens qui contribuent à l’épanouissement de la nature des hommes ou à leur perfection, si l’on accorde une dimension spirituelle à ce terme. Mais on peut considérer également que la question de paix internationale et civile, tout ce qui a trait à la sécurité collective constitue un bien commun qu’il s’agit de porter, défendre et parfaire. Ce dernier enjeu a revêtu une actualité critique durant tout le premier vingtième siècle. L’internationalisme catholique repose sur la volonté de décliner la doctrine sociale de l’Église aux relations internationales politiques et commerciales.

La période de l’entre-deux-guerres constitue pour l’Église la tentative de saisir la constitution d’un nouvel ordre international fondé sur une intégration économique naissante et sur la désintégration des empires centraux. Elle est en quelque sorte la source d’une mise à l’échelle internationale du commun. Cette évolution trouvera son expression aboutie dans certaines encycliques comme Gaudium et Spes : « le bien commun, c’est-à-dire cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée, prend aujourd’hui une extension de plus en plus universelle, et par suite recouvre des droits et des devoirs qui concernent tout le genre humain. Tout groupe doit tenir compte des besoins et des légitimes aspirations des autres groupes, et plus encore du bien commun de l’ensemble de la famille humaine »  (GS 26) et Laudato Si : « Le défi urgent de sauvegarder notre maison commune inclut la préoccupation d’unir toute la famille humaine dans la recherche d’un développement durable et intégral, car nous savons que les choses peuvent changer »  (LS,13). Si bien commun et maison commune ne se confondent pas, ces deux notions sont étroitement liées. La recherche du bien commune implique de travailler à la sauvegarde d’une terre que nous habitons tous et qui participe de notre nature et de notre existence temporelle sans laquelle il ne saurait y avoir de vie spirituelle. Il s’agit donc de préserver notre condition première et de promouvoir le caractère « habitable et durable » de notre planète, croisant ainsi des défis politiques, économiques et sociaux.

Ce long mais nécessaire détour sur la définition du bien commun permet ainsi d’éclairer sa distinction avec l’intérêt général. En tout premier lieu, il convient de rappeler les différences mot à mot : l’intérêt n’est pas le bien au sens de la vertu aristotélicienne et le général n’est pas le commun. L’intérêt général est l’expression de la volonté générale dans le sens rousseauiste, il exprime le dépassement des intérêts particuliers, donc des réponses aux besoins et aux ambitions individuels. Ce qui ne cesse de préoccuper Rousseau dans l’ensemble de son œuvre politique et philosophique, c’est le règne du particulier et avec lui de l’arbitraire au détriment de l’unité de la cité. Il serait tentant de considérer que l’intérêt général est en fait l’expression moderne ou libérale du bien commun. Mais il n’en est rien. La révolution libérale a mis dans l’ombre le bien commun, sans le critique d’ailleurs tout en faisant naître celui d’une nouvelle grammaire de la vie vertueuse, celle conforme à la justice et à l’intérêt. Il s’agit ainsi que les hommes se mettent d’accord pour faire émerger si qui répond à l’intérêt des intérêts, celui qui sera en mesure de répondre à leurs besoins en tant que membres de la cité, condition première la satisfaction de leurs intérêts propres. Comme on peut le voir, l’idée de général renvoie bien à la question d’une unité politique, d’un tout qui n’est pas la somme des individus mais l’actualisation permanente de la volonté générale issue de la délibération publique. L’intérêt général dépend étroitement de l’organisation institutionnelle qui garantit son intégrité et son existence. Au centre de cette organisation, l’État est l’organe qui permet de le préserver à la fois dans l’application des lois et dans l’interprétation contentieuse lorsque l’expression de cet intérêt général qu’est la loi est contestée ou non respectée.

Pour autant, si le bien commun et l’intérêt général sont distincts et renvoient à des héritages philosophiques spécifiques, ils ne sont pas nécessairement antinomiques. Il ne s’agit pas de les fusionner mais de faire dialoguer ces notions dans les questions politiques concrètes qui se posent aux hommes dans la cité. Pour autant, l’État libéral ne s’intéresse pas à la perfection de l’être et au bien commun, fruition de Dieu, mais il ménage un espace intime et social où cette recherche de la vie bonne et/ou de la connaissance de Dieu est possible.

L’ouvrage insiste à travers différentes contributions sur la confrontation entre bien commun et libéralisme. Quelle place peut-on envisager pour le bien commun dans une démocratie libérale ?

Bernard Bourdin : La question est difficile. En écho au risque de « substantialiser » ou « matérialiser », le bien commun ne doit pas être l’enjeu d’un « projet de société ». Ce qui reviendrait à en faire l’objet d’un savoir spécifique de la part des gouvernants et ce faisant à l’idéologiser contre ceux qui ont un projet de société opposé. En régime de démocratie, le bien commun doit être plus que jamais inappropriable en sorte qu’il ne soit confisqué par personne en « autorisant » ainsi la délibération propre à toute démocratie. Pour ce motif fondamental, la démocratie est tout le contraire d’une technocratie ou d’un gouvernement des experts « sachants »… En revanche, et en fidélité à l’enseignement de Thomas d’Aquin, les gouvernants sont tenus de rechercher le bien commun dans leur action sans prétendre en détenir le monopole sinon c’est l’idée même de « politique » qui perdrait tout son sens.

Tel est probablement tout le défi du libéralisme qui a été dès son origine (John Locke) porté par une tension entre le « commun » de la Terre et l’individualisation de ce « commun ». La sortie d’une conception holiste du lien social au profit d’une conception individualiste a transformé la finalité du bien commun. En témoigne, la substitution de ce concept à celui de « conservation de la vie ».  D’où l’avènement du grand adversaire du libéralisme qu’est le socialisme. Le pape Léon XIII en avait tellement conscience qu’il fera rédiger son encyclique sociale Rerum novarum.

De Thomas d’Aquin à Gaston Fessard et jusqu’à François II, comme du catholicisme social du 19ᵉ siècle aux débats contemporains sur l’entreprise ou sur l’environnement, le bien commun semble à vous lire un concept opératoire pour appréhender notre temps. En quoi est-il pertinent de s’y référer et quelles solutions peut-il apporter à la crise polymorphe que traversent nos sociétés et aux conflits auxquelles elles sont exposées ?

Bénédicte Renaud-Boulesteix : Le terme de bien commun connaît un regain d’intérêt et fait sens dans un contexte de multiplicité des crises que les sociétés et les États traversent. Nous pourrions considérer que ce n’est pas si nouveau mais ce qui l’est tient à la prise de conscience de la finitude de nos conditions de vie terrestre. Cette conscience de la finitude de la matière et de sa menace sur notre propre existence constitue un bouleversement philosophique et politique sans précédent, une forme de rupture équivalente à d’autres périodes de notre histoire. La pertinence du bien commun renvoie d’une part à son caractère inappropriable, il est en quelque sorte l’expression d’une révision de la notion de propriété individuelle et de gestion en commun de ressources nécessaires à la vie : l’eau, la préservation des écosystèmes et à son développement : l’éducation, la création culturelle, la science. D’autre part, elle tient à son caractère fédérateur, à une dynamique collective. Pour autant, les limites de ce terme apparaissent lorsqu’il s’agit de lui donner un sens concret, opérant. C’est tout le paradoxe d’un concept à la fois très puissant dans la dynamique qu’il créé : la nécessité d’un dépassement des contradictions pour se concentrer sur ce qui nous est vital, et très polysémique voire polémique dans sa traduction matérielle. Le bien commun n’évite pas le rapport de force mais il fait naître la nécessité d’une rationalisation du conflit des intérêts et des besoins au profit d’un commun supérieur dont la préservation conditionne notre vie sur terre.

La déclinaison des biens communs apparaît opérante dans un sens très précis. Elle définit la recherche d’une production et d’une jouissance durable et la plus juste possible à des domaines très concrets : la gestion d’un fleuve, des océans, de la qualité de l’air, des terres agricoles, des matières premières non-renouvelables, de la production de biens immatériels. Elle implique donc un cadre d’analyse et d’identification de solutions fondées sur le long terme, l’anticipation d’événements critiques et sur l’équilibre des rapports entre États et entre sociétés.

Le bien commun désigne à la fois un objet qu’il nous revient de définir et une méthode pour le faire advenir. Il mobilise également des pré-requis qui sont en eux-mêmes les biens communs premiers, originaires dont la préservation conditionne l’existence de tous les autres : la liberté et la justice.

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