C’est fait ! Boualem Sansal entre à l’Académie française. Rarement une élection sous la Coupole n’aura autant fait sens. D’aucuns eurent préféré qu’elle vienne plus tôt, au moment où ses amis se battaient pour sa libération. Les académiciens belges de l’Académie royale auront précédé leurs pairs du quai de Conti au plus fort du combat.

Pour autant, il ne faut pas regimber. Boualem sous la Coupole, c’est ce que sait faire de mieux la France quand elle lève la tête, dit fort les choses, ne plie pas l’échine et, à l’épreuve du danger, ne se tapit pas. Cela s’appelle le panache. Et c’est ce panache-là que porte l’écrivain franco-algérien en rejoignant les Immortels. Mais au-delà, c’est un souffle de liberté, d’anti-conformisme et d’universalité qui accompagne le nouvel académicien. Boualem Sansal est cet écrivain qui n’est pas détachable de son œuvre. Il est écrivain tel qu’il est dans la vie : sans posture, sans filtre, tout entier en sincérité et en adhésion complète avec ses convictions. Cet esprit aérien est grave. Son comportement en témoigne. Son incomparable douceur ne doit pas tromper : c’est un homme déterminé. Il le dit lui-même quand il professe que l’écriture est une tenue de combat. Les académiciens, en l’élisant, ont consacré un soldat : un soldat de la vérité qu’il n’a jamais cachée, qu’il a toujours traquée et qu’il a souvent débusquée. Comme il a tenu tête au dictateur algérien, il tient tête à tous ceux qui refusent ou nient le réel, ici même, chez nous en Occident. Ce qui lui aura valu, durant son année de détention, les atermoiements de nombre de pharisiens peu empressés à le soutenir, alors que, du fond de sa cellule, il nous exhortait à tenir debout, sans rien lâcher.

Il n’est pas si courant, dans ce monde de faux-semblants, qu’un intellectuel soit conforme à ce qu’il enseigne et que ce qu’il enseigne soit aussi fusionnel avec ce qu’il est. Cette qualité peu commune est celle des dissidents… et des honnêtes gens. Sansal, dont la NRP s’honore de le compter parmi ses membres, est de cette race rare des infatigables travailleurs. La littérature qu’il remet sans cesse sur le métier se hisse là où elle ne cède en rien aux facilités. Elle est difficile, accrochée aux aspérités de l’existence, lyrique parce que soucieuse de puiser au fond des généalogies enfouies et complexes de l’histoire, aussi épurée dans sa dramaturgie qu’elle est multiforme dans sa langue et dans ses thèmes. Mais elle nous ramène toujours à l’essentiel : pour être maître de son destin, y compris lorsque l’on est confronté à l’expérience de l’emprisonnement comme le fut Boualem, il ne faut cesser de regarder droit et loin. C’est ce regard-là qui tutoie désormais l’immortalité et qui rappelle que la littérature est bien plus qu’un véhicule artistique, mais une conduite de vie qui doit, selon les circonstances et les caractères, nous enjoindre à résister pour vivre libres et défendre la liberté. Le meilleur de l’esprit français, en quelque sorte, dont Sansal le Méditerranéen incarne tout autant avec malice qu’avec obstination l’âme toujours rebelle…


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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