Frédéric Rouvillois est professeur de droit public et essayiste français, spécialiste du droit constitutionnel.
Il collabore à plusieurs revues, notamment Réaction, Vu de France, Les Épées, Salamandra, Causeur et L’Incorrect.
Il participe aussi à des projets intellectuels et éditoriaux comme la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), la Fondation du Pont-Neuf et les Éditions de Flore.
Maxime Tandonnet, Le Ministère de l’ordre moral, avant-propos de Thibaud Tandonnet, postface d’Arnaud Teyssier, Paris, Éditions de Flore, 2025
Essayiste de talent, biographe reconnu, collaborateur régulier du Figaro et blogueur très suivi, Maxime Tandonnet, brusquement disparu en septembre 2024, n’avait jamais écrit de fiction, et ses plus proches amis le jugeaient trop sérieux pour cela jusqu’à ce que l’on découvre un peu miraculeusement, après sa mort, le manuscrit d’un texte inconnu, Le Ministère de l’Ordremoral.
Ce livre, il n’en avait parlé à personne, pas même à son épouse, à sa famille et à ses proches à personne, sinon à un petit éditeur dont l’engagement devait lui convenir et qu’il contacta en 2023 pour lui confier, sous le sceau du secret, qu’il venait d’achever un roman uchronique, l’intrigue se déroule entre 2065 et 2085 et dystopique dans une France qui part en lambeaux et où la République ne sait plus rien faire, sinon réprimer les libertés en proclamant le contraire. Mais ce livre, expliqua-t-il au téléphone, était aussi un roman à clés où beaucoup de ses anciens collègues des milieux politiques se reconnaîtraient sans peine, raison pour laquelle il préférait pour l’instant le garder secret, au moins jusqu’à sa retraite, d’ici quelques années. Un an plus tard, sa disparition brutale accéléra malheureusement les choses et permit au public de découvrir prématurément ce « conte politique » qui fait passer du fou rire aux larmes, et du malaise à la colère.
Car si Le Ministère de l’Ordre moral est l’unique roman de Maxime Tandonnet, c’est peut-être aussi le seul roman qu’il pouvait concevoir – nourri de références héroïques et littéraires, de souvenirs de montagnes et d’océans, plein de ses goûts et de ses dégoûts, de ses émerveillements et de ses révoltes. C’est en tout cas un roman que seul un « grand brûlé de la politique » comme lui était susceptible d’écrire.
Après l’ENA et une carrière brillante dans la haute administration, Maxime Tandonnet, ayant publié plusieurs essais sur l’immigration – notamment, en 2003, Le défi de l’immigration, et en 2006, Immigration : sortir du chaos , est en effet remarqué par l’entourage de Nicolas Sarkozy. Après 2007, il entre au cabinet du nouveau président comme conseiller immigration et intérieur. À cette place hautement stratégique et hypersensible, il est à même d’observer à la loupe le microcosme politique, et de constater peu à peu vivant une expérience assez proche de celle que Patrick Buisson décrit dans La Cause du peuple-, qu’il y a loin de la parole aux actes, des rodomontades et des mouvements de menton au courage politique. Malgré sa discrétion, la presse bien-pensante, de Libération à Mediapart en passant par Le Monde, ne mettra pas longtemps à le clouer au pilori, lui et « sa plume trempée dans l’extrême droite » (sic). C’est tout particulièrement le cas après le fameux « Discours de Grenoble » du 30 juillet 2010, dans lequel Sarkozy avait fait le lien entre immigration et délinquance, et dont on attribua la paternité à ce « pourfendeur du métissage » qui avait « fréquenté Chevènement, Pasqua puis Villiers » et osé dire que « la plupart des délinquants sont d’origine étrangère, relativement récente ». Après le lynchage – dont les initiateurs soulignent que Tandonnet a osé défendre le référendum de 2005 et affirmer que les traités européens entravaient l’action de la France en matière d’immigration-, c’est le lâchage. Le nouveau secrétaire général de l’Élysée ayant jugé Tandonnet « trop marqué » à un moment où la perspective des élections de 2012 conduit à aseptiser le discours, le mouton noir, au mois d’août 2011, est prié de faire ses cartons et de retourner dans son corps d’origine.
Ce n’est évidemment pas pour se « venger », avec quinze ans de retard, de cette expérience qu’il avait déjà relatée en 2014 dans Au cœur du volcan, que Maxime Tandonnet a entrepris l’écriture du Ministère de l’ordre moral. En revanche, c’est cette expérience vécue qui confère à son ouvrage un ton singulier, à la fois presque hyperréaliste, parce qu’il connaît par coeur ce dont il parle, et quasiment fantastique, tant ce qu’il décrit paraît dominé par le mensonge, l’imposture et la folie, comme un cauchemar sans fin.
Jadis, le philosophe Pierre Boutang avait employé, pour qualifier notre système politique, le terme de théatrocratie : de fait, c’est à cela que fait penser cette comédie tragique jouée par de mauvais acteurs qui ne croient pas en leur rôle, au premier rang desquels le président de la République, Pitroneau (Isidore), le leader charismatique du parti progressiste « Le Nouveau Monde ». Chez ce clone incertain de Macron et de Sarkozy, absolument tout est faux, le nom, le regard vert dont l’apparente profondeur n’ouvre que sur du vide, les divers artifices destinés à compenser la petite taille, les convictions, dont il se moque en privé, les références philosophiques, piochées dans un recueil de citations pour élèves de terminale, les enthousiasmes dopés aux drogues dures, la sexualité indécise, les amitiés qu’il trahit avec un plaisir obscène, les haines qu’il surjoue, les passions qu’il affecte. Tout est faux, usurpé, à l’exception d’un narcissisme pervers qui lui tient lieu de colonne vertébrale, avec le besoin d’être adulé et d’humilier les autres. Cette sinistre pitrerie s’étend comme de juste à son entourage, et d’abord, à la basse-cour qui compose son gouvernement : les courtisans finissent toujours par ressembler à celui qu’ils courtisent, c’est même à cela qu’on les reconnaît et qu’eux même se reconnaissent entre eux lorsqu’ils se croisent, hésitant alors entre ricanement complice et jalousie meurtrière. De là, l’imposture s’élargit encore aux structures de l’État, par exemple à l’intitulé des ministères : à côté de ceux qui portent bien leur nom, même stupide comme « le prestigieux ministère du Buzz » attribué à un certain Pilou Zorbitol, U-tubeur à la mode âgé de 21 ans, ce qui en fait « le plus jeune ministre de l’histoire de la Ve République », ou le « ministère de la Libre jouissance », confié aux bons soins d’une vedette de la télé-porno-réalité, la plupart ont été rebaptisés à l’envers : le ministère de la Défense devenant ministère de la Paix, celui des Affaires étrangères, ministère de la Mondialisation heureuse, celui de l’Éducation, ministère de la Déconstruction. Quant au ministère de la Laïcité, Pitroneau l’a attribué à la seule femme voilée du gouvernement, aux applaudissements émus du journal Le Bien Pensant, « le quotidien de référence des élites françaises », qui titre en première page : « Pitroneau bouscule les préjugés ! ».
Enfin, le mensonge et les faux-semblants glissent des acteurs et des structures jusqu’aux politiques qu’ils mènent, évidemment sans nul rapport avec leurs promesses électorales, sans même parler de l’intérêt national : « Et le bien commun, nous disent-ils, tous ces crétins ? Et l’intérêt général ? Pour rester poli, je m’en tape le coquillard ! ». C’est ainsi qu’est élaborée- morceau de bravoure du roman – l’inénarrable « Loi GAG », acronyme de « Grand Accueil Généreux » du 27 novembre 2063, en vertu de laquelle, la France étant ouverte sans limites aux immigrés mais dépourvue des moyens de les loger correctement, chaque Français étaitobligé, sous peine de lourdes sanctions pénales, d’accueillir chez lui un nombre de réfugiés proportionné à la taille de son domicile : « le fait d’être obligé à partager son logement avec les pauvres, y compris des exilés venus d’Afrique et d’Asie, devait être ressenti non pascomme une brimade – sauf à faire preuve de racisme de classe et de xénophobie – mais comme un enrichissement, une chance et un privilège ». Cette obligation prévoyant des dérogations réservées aux élites politiques et économiques, qui y échappaient totalement, « les chantres de ce régime d’exception », c’est-à-dire ses bénéficiaires, expliquaient que celui-ci était malheureusement indispensable, afin de protéger des métiers à responsabilité, mais qu’il les « privait du bonheur de partager leurs domiciles avec les victimes de la misère »…
La seule limite à l’usurpation, c’est son dévoilement : c’est le profanateur, celui qui crie le premier que l’empereur est nu, même lorsqu’il le hurle sans le savoir ou sans le vouloir. Dans ce grand carnaval du mensonge, arrive en effet le héros tragique du livre, François Lambert, jadis camarade de Pitroneau à Sciences Po, attiré par lui dans son parti « Le Nouveau monde », devenu député et finalement ministre de l’Ordre moral le fait qu’il soit marié à une catholique pratiquante étant censé attirer à Pitroneau les voix des conservateurs, puis immédiatement destitué, publiquement humilié et conspué par ses anciens collègues et soi-disant amis. Suivant une intrigue trépidante, il va contribuer à l’éclatement de la baudruche, mais sans parvenir à éviter le désastre, celui qui fait exploser la nation et l’État, victimes d’une guerre civile attisée par les communautarismes irréductibles, tandis que Lambert, poursuivi par toutes les polices du régime, a trouvé refuge sur la côté pluvieuse du Pacifique nord, dans une maison remplie de vieux livres perchée au sommet d’une falaise.
Tandonnet était le seul à pouvoir écrire ce roman, qui ressemble pourtant à tous les classiques du genre : la dystopie, depuis le Nous autres de Zamiatine ou le 1984 d’Orwell, ayant pour mission de démasquer les mensonges, de dénoncer ce qui arrive et d’obliger le lecteur à ouvrir les yeux. Vivre, c’est réagir : et plus exactement, c’est réagir à temps. Comme l’écrit Arnaud Teyssier dans la postface du roman de son ami, « d’instinct, nous sentons que le ministère de l’Imposture n’a pas rendu les armes. Loin de là. »
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