Le Pr  Jean-Didier LECAILLON , Professeur des Universités émérite – Université Panthéon-Assas , auteur notamment de « Économie politique contemporaine », Ed. De Boeck Supérieur (2024) et « La famille au cœur de l’économie », Ed Salvator (2024), donnera mercredi 11 février à 19h30 une conférence à l’institut Ethique et Politique (https://www.ethique-politique.fr/) sur « Investir dans la famille ? » . Il a bien voulu, en avant-première, se confier à la NRP.

 

NRP : L’INSEE vient de rendre publiques les données démographiques de 2025 et elles sont très préoccupantes. Vous aviez écrit « L’économie de la sous-population » en 1977. Estimez-vous qu’on y est arrivé ? Que vous inspire à la fois ceux qui, avec le Club de Rome, vantaient les mérites de cette « sous-population » dans les années 70, et cette sous-population était-elle inéluctablement un « sens de l’histoire » ?

Jean-Didier Lecaillon : En 1977, le néo-malthusianisme reste dominant. Dans les années soixante-dix du siècle dernier donc, les thèses du Club de Rome sont largement répandues, le mythe de la surpopulation en particulier. Dès 1968, les Américains Paul et Anne EHRLICH avaient publié un livre catastrophe : The Population Bomb ! La limitation des naissances est proposée, quand elle n’est pas imposée, comme condition préalable au développement.

Dans ce contexte, le titre de mon ouvrage peut sembler provocateur, voire risqué, d’autant plus qu’il s’agit d’une première publication au tout début d’une carrière d’enseignant-chercheur… Plus exactement, pour mieux en comprendre la portée et la capacité prévisionnelle, il s’agit d’une étude tirée d’un mémoire en Histoire de la Pensée économique dont l’objet était de regarder comment la variable démographique avait été, ou pas car il y a aussi des enseignements à tirer d’une absence, intégrée dans les modèles visant à expliquer la croissance économique. Ce fut aussi l’occasion de m’interroger sur la possibilité que des considérations plus idéologiques que scientifiques se glissent dans les différentes approches considérées. N’étant pas démographe moi-même, je dois bien reconnaître que ce contact avec la science de la population m’a permis de faire évoluer ma façon de faire de l’économie, en espérant que c’est dans le bon sens !

S’agissant toujours du titre, autour duquel tourne votre question, il se voulait, dans le cadre d’une publication susceptible de toucher un plus large public que les lecteurs de mémoires universitaires, plus accrocheur et il peut être compris de 2 façons, non exclusives d’ailleurs : faire l’« économie » de quelque chose c’est en réduire l’usage, donc ici « éviter » la sous-population ; mais on peut aussi comprendre que l’ouvrage traite de la situation économique dans un monde sous peuplé… Et bien, c’est un peu des deux et cela me permet de vous répondre aussi précisément que possible.

Selon la première acception, je n’ai pas été entendu. En expliquant pourquoi la baisse de la natalité pourrait se poursuivre après avoir rejoint celle de la mortalité, infirmant en quelque sorte le modèle de la transition démographique, je pouvais espérer que des mesures efficaces auraient été prises pour éviter une situation guère positive d’un point de vue économique comme je l’analyse également, justifiant ainsi la seconde signification de mon titre. Nous pouvons au passage nous interroger sur le critère permettant d’apprécier la qualité d’une expertise : l’expert doit il permettre d’éviter une situation négative en faisant en sorte que des mesures soient prises en considérant l’état de ses prévisions, ou est-ce un bon expert parce que ce qu’il a annoncé arrive ? Il me semble que le scientifique doit être au service du politique et il est d’autant plus utile qu’il permet d’éviter un malheur. Je ne me félicite pas d’avoir envisagé dès les années soixante-dix une possible sous-population, hypothèse de plus en plus avérée d’après les statistiques. Que les faits me donnent raison n’est pas pour moi une satisfaction. Désormais, la thèse néo-malthusienne de l’explosion (la « bombe P ! ») est caduque comme je l’avais envisagé dans mon ouvrage. L’implosion reste une hypothèse sérieuse même si les experts de l’ONU retiennent toujours à terme, l’échéance étant variable selon les projections, celle d’une stabilité de la population conforme au fameux modèle : transition entre deux états d’équilibre, l’un caractérisé par des taux de mortalité et de fécondité élevés, le premier jouant un rôle moteur en incitant les populations à compenser par la natalité, l’autre au prix de taux faibles. Sauf qu’il arrive un moment où la mortalité ne peut plus baisser ce qui n’est pas le cas de la fécondité. Le démographe français Adolphe Landry l’avait envisagé dès les années trente du siècle dernier en parlant de « révolution » plutôt que de « transition » démographique. Telle est désormais l’alternative. Les chiffres actuels, qui s’inscrivent dans une longue série, ne rendent pas optimiste, mais il est encore temps d’agir, disons tant que le désir d’enfant reste suffisant pour assurer le remplacement comme c’est le cas aujourd’hui. Rien n’est inéluctable. Je ne crois pas à un sens de l’histoire. Notre raison d’être, en tant que scientifique, est de repérer des risques, en expliciter les raisons pour inciter les responsables politiques à prendre les mesures adéquates pour les éviter. Je travaille pour permettre à chacun de prendre ses responsabilités et d’adopter des comportements fondés sur la raison. C’est quand j’annonce que l’avenir risque d’être sombre et que cela ne se réalise pas parce que les hommes ont réagi que je considère avoir fait œuvre utile…

Mon apport essentiel n’est pas de dénoncer Malthus que je considère comme un grand économiste qui, à son époque et avec les moyens à sa disposition, a eu le mérite de souligner les liens entre population et économie. Il l’a fait en privilégiant l’influence de la seconde sur la première et cela a du sens. Nous pourrons y revenir ultérieurement en préconisant un accompagnement des familles y compris sur le plan matériel. Mais Malthus ne s’est pas intéressé à l’autre sens de la relation à savoir l’influence de la population sur l’économie. Des auteurs du courant néo-classique, citons en particulier Alfred Marshall au début du 20ème siècle, ont bien ouvert la porte à cette problématique en considérant les avantages d’une population plus nombreuse. Mais ce n’est que dans la seconde moitié du 20ème siècle, avec le développement de la théorie du capital humain en particulier, que cette dimension a été prise en compte avec des résultats très utiles pour l’avenir. Ce qui me trouble, ce n’est pas Malthus, c’est de rester aujourd’hui sur une vision largement dépassée au risque de sacrifier l’avenir. 

 

Le titre de votre dernier ouvrage, « La Famille au cœur de l’économie » (2024), semble renfermer deux étonnements pour tout économiste, parler de « famille » et d’ « économie » ? Expliquez-vous si c’est un paradoxe, une provocation ou un changement de paradigme que vous prônez ?

Les trois à condition d’apporter quelques nuances et de s’entendre sur le sens de ces expressions !

 Paradoxe au sens où les économistes ne s’intéressent pas à la famille telle que nous pouvons la vivre. Ils parlent d’ailleurs de « ménage » et non de « famille ». Et ce n’est pas seulement une question de langage. Dois-je rappeler que seuls 60% des Ménages sont qualifiés de ‘familiaux’ ? Sous ce vocable nous trouvons, vivant sous le même toit, les couples sans enfant, les couples avec enfants et les adultes seuls avec enfants. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que derrière ce découpage, il y a le souci d’étudier la seule consommation considérée comme la fonction principale des ménages. Dit autrement, les ménages familiaux ne font que consommer, comme le font d’ailleurs les célibataires ou des colocataires ; ils ne produiraient rien… Cette méthodologie mise en œuvre dans le cadre des études économiques me semble en effet paradoxale, fort éloignée de la réalité en tous les cas.  

 Provocation, j’espère que non sauf s’il s’agit, comme Malthus d’ailleurs dans la première édition de son Essai sur le Principe de population, utilisant une image, celle du grand banquet de la nature auquel les pauvres n’avaient pas de place, pour inciter ses contemporains à réagir en les provoquant… Mais il les a plutôt choqués conduisant son éditeur à retirer cette mention dans les éditions suivantes ! J’espère donc ne pas être considéré comme un provocateur, d’abord parce que je ne suis pas Malthus, ensuite parce que ce dernier n’a finalement pas atteint son but par ce moyen. Je ne cherche pas à choquer si c’est la conséquence de la provocation. En revanche, j’espère que mes propos seront suffisamment incisifs pour que le maximum de nos contemporains puissent en tirer une leçon positive. Retenons que la recherche scientifique n’a pas pour objet de provoquer. Elle doit pousser à se poser des questions car à la base, c’est le doute qui guide nos recherches.

 Changement de paradigme pourrait avoir ma préférence au risque de paraître prétentieux. En effet, en conclusion de mon livre La famille au cœur de l’économie que vous avez l’amabilité de citer, j’appelle à une révision profonde en considérant qu’il faudrait reconnaître que les familles sont productrices de richesse et intégrer la production domestique dans les statistiques publiques. En quelque sorte, je m’interroge sur le bien-fondé d’une révision profonde de notre définition de la richesse. S’agit-il d’un changement de paradigme ? Je vous laisse le soin de le dire.

 

Vous expliquez souvent qu’il ne faut pas confondre politique publique « familiale » et politique « sociale » ; expliquez-nous en quoi la confusion a été faite, à partir de quand et en quoi serait-elle néfaste ?

Chaque politique a un objectif, et toutes n’ont pas le même. C’est évident mais trop de confusions subsistent à ce sujet. C’est dommageable car qui dit objectif différent dit modalités d’action et critères d’évaluation différents… Il en est de même d’ailleurs en matière fiscale. La question centrale est donc bien d’abord celle de l’objet d’une politique familiale.

Ainsi, pour répondre à votre question, je rappelle que la politique sociale a pour objet d’accompagner les personnes qui subissent un mal (maladie, handicap, chômage, etc.), le but étant, dans un premier temps de les soulager, et si possible finalement de les sortir de la difficulté. Sauf à considérer la famille comme une source de souffrance, il apparait clairement que la famille ne peut que très partiellement être l’objet d’une politique sociale. D’ailleurs, le critère d’efficacité de la politique sociale est sa disparition (le mal a été corrigé) alors que, comme nous pourrons y revenir, la politique familiale doit s’inscrire dans la durée. Les changements continuels en matière de politique familiale sont sans doute une raison des résultats insuffisants régulièrement mentionnés en oubliant de préciser qu’une politique dont l’objet n’est pas défini a peu de chance de réussir. Cette confusion est la conséquence d’une insuffisance déjà relevée : les politiques ne considèrent la famille que comme un coût…

Concrètement, la politique familiale est devenue une politique sociale lorsque les critères de ressources sont devenus majoritaires. Il est significatif de constater que c’est en général le ministre des Affaires sociales qui a également en charge la famille ! Je rappelle qu’il y a deux façons de traiter les inégalités : verticale ET horizontale. La première, référence principale en matière de politique sociale, consiste à comparer des individus (ou des groupes) en bas de l’échelle avec d’autres situés au sommet, le but étant d’écraser la hiérarchie. Dans l’optique horizontale, celle d’une véritable politique familiale, il s’agira de comparer deux personnes de même niveau de revenu, l’une célibataire sans enfant, l’autre ayant charges de famille, le but étant d’apprécier les conséquences, sur le plan matériel, de la situation familiale de chacun.

Certes, il y a une dimension sociale de la politique familiale, ne serait-ce que parce que les familles sont sur-représentées dans les personnes les plus pauvres. Le résultat n’est donc pas totalement néfaste. Néanmoins, nous pouvons nous interroger sur le fait que si les politiques natalistes engagées par de nombreux pays européens sont moins efficaces qu’espéré, c’est peut-être justement parce qu’il ne suffit pas d’encourager les naissances. Il faut aussi assurer la formation de capital humain ce qui suppose stabilité et confiance.

 

Quelle est la préconisation n°1 en tant qu’économiste que vous feriez pour retrouver un « printemps démographique » ?

Je sollicite la possibilité de donner 2 préconisations n°1 ! Non pas que je sois hésitant mais en fonction de deux priorités possibles : agir vite ou en profondeur ?

D’un côté, par réalisme, nous pourrions commencer par remettre en œuvre ce qui a marché et qui ne pose pas de difficultés techniques. Seulement un peu de volonté politique. Il s’agirait en quelque sorte de tirer parti de l’expérience passée sans attendre un changement de paradigme. La France a eu une politique familiale ambitieuse ; elle était même un modèle en la matière. Elle s’est ensuite réduite à une politique sociale comme nous l’avons vu. Très modestement, respectons le principe d’universalité en supprimant les conditions de ressource pour l’attribution des allocations familiales, cessons de plafonner le quotient familial, remettons en place un véritable congé parental…

D’un autre côté, si nous considérons que le numéro 1 doit viser la réforme la plus importante, alors reconnaissons que la production domestique est une création de valeur, de richesse. La priorité serait alors une réforme méthodologique de base consistant à considérer que les dépenses démographiques sont un investissement.

En parallèle, cela ne serait pas très coûteux pour anticiper sur la réponse que j’ai souvent entendu de la part d’hommes politiques qui me disaient être favorables à la famille mais que cela coutait trop cher, ce que nous pouvons comprendre dans le contexte actuel des finances publiques, n’y aurait-il pas quelque chose à faire, en termes de communication, pour que la famille, et les enfants, ne soient pas systématiquement présentés comme une source de contrainte ? Les médias, les responsables politiques et/ou associatifs, nous même dans nos échanges, ne pourrions-nous pas intégrer le fait que la famille peut aussi être un mode de vie assurant notre épanouissement ? La famille n’est-elle pas considérée comme « cellule de base de la société » ? Si les mots ont un sens peut-être faudrait-il l’assumer. Pourquoi ne pas valoriser à égalité le travail à l’extérieur et celui effectué au sein de la famille ? Pourquoi la maternité avec tout ce qu’elle représente est-elle autant dévalorisée, par les hommes sans aucun doute mais aussi et même souvent par certaines femmes ?  

Pour conclure et en restant bien conscient que je ne traite qu’un aspect d’une question très complexe, je souhaiterais mettre en avant un résultat pratique que je tire de mon approche économique.

L’objet d’une politique familiale n’est pas seulement d’aider la famille au titre de la solidarité, mais de la promouvoir parce que toute la société, individuellement et collectivement, en tire un avantage. Ce n’est pas de l’assistance que réclame les familles, c’est de la reconnaissance. Il ne s’agit pas de montrer du doigt ceux qui ne veulent pas d’enfant, à plus forte raison ceux qui ne peuvent pas en avoir, il s’agit de reconnaître que ceux qui mettent au monde des enfants et qui les éduquent participent aussi au bien-être et même au développement économique. A une époque où les injonctions se multiplient sur les bons comportements, il est curieux que ceux qui ne veulent pas d’enfant soient mieux compris que ceux qui en veulent. Certes, on ne met pas au monde un enfant pour rendre service à la société. Mais dans la mesure où cette décision qui relève de l’intimité de chacun est bénéfique pour tous, il faudrait en tirer quelques conséquences pratiques. L’énergie déployée pour sauver telle ou telle espèce animale ne pourrait-elle pas aussi l’être en faveur de l’espèce humaine ?


Christophe Eoche-Duval

Christophe Eoche-Duval, né en 1961, est Conseiller d’État (s’exprimant à titre personnel). Spécialiste de volumétrie normative, du droit de la déontologie des professions de santé et de droit maritime, il publie régulièrement dans les revues juridiques. Essayiste, il est l’auteur, notamment, de L’inflation normative (Plon) et Le prix de l’insécurité (Eyrolles).

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