Jérôme Blanchet-Gravel est essayiste, journaliste, fondateur et rédacteur en chef de Libre Média, un média indépendant et libéral québécois. Spécialiste de l’Amérique latine, il est l’auteur de plusieurs livres parmi lesquels La Face cachée du multiculturalisme (Cerf, 2018) et Un Québécois à Mexico (L’Harmattan, 2021).  Au Québec, il a publié des textes dans La Presse et Le Devoir. Il publie aussi des analyses sur l’Amérique latine sur le blogue du Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM). 

Vous avez vécu au Mexique, poids lourd du continent américain. Comment l’Amérique latine a-t-elle réagi à la réactualisation par Donald Trump de la doctrine Monroe et à son application au Venezuela ? 

Jérôme Blanchet-Gravel : L’Amérique latine est bien moins surprise que le Canada par la capture de Maduro et par le déploiement d’une nouvelle doctrine Monroe. Habituée à l’ingérence américaine sous diverses formes depuis le début du 19e siècle, cette civilisation n’a sans doute jamais cru au repli américain, à la nouvelle modestie de la politique étrangère américaine. Pour l’Amérique latine, d’une certaine façon, et contrairement à l’Europe, le second mandat de Trump à la Maison-Blanche est moins vécu sous le signe de la nouveauté que sous celui de la permanence. Pour reprendre les termes que vous avez utilisés en entrevue à Libre Média*, au Québec, l’Amérique latine a peut-être saisi avant les autres que le trumpisme n’était pas un isolationnisme, mais un hémisphérisme… 

Ensuite, les réactions varient bien sûr en fonction des camps politiques. À gauche, on y voit la continuation de la traditionnelle vision prédatrice, impérialiste et « néo-libérale » de l’Oncle Sam, qui communique maintenant de manière décomplexée ses visées énergétiques et économiques au Venezuela. La capture de Nicolás Maduro a suscité l’indignation de dirigeants de gauche comme Claudia Sheinbaum au Mexique et Gustavo Petro en Colombie, qui étaient pourtant censés maintenir leurs distances avec lui en raison du trucage avéré des élections et des dérives dictatoriales du régime. Rappelons que Caracas était accusée d’ingérence dans plusieurs pays latino-américains, notamment au Chili, où l’enlèvement et l’assassinat d’un opposant vénézuélien ont été attribués à un réseau criminel lié au régime de Maduro, provoquant la colère du désormais ex-président de gauche Gabriel Boric.

À droite, et très à droite, le retour en force de l’interventionnisme américain dans la région est célébré, en autant bien sûr qu’il converge avec les intérêts de ce camp. Le président argentin Javier Milei et son homologue chilien José Antonio Kast ont publiquement applaudi la capture de Maduro. Sur les réseaux sociaux, plusieurs commentateurs de droite en vue se sont réjouis de voir un régime aussi symbolique être frappé : « le socialisme » reculerait et « la liberté » avancerait sur le continent, prélude potentiel à la chute du castrisme à Cuba. Il faut dire que le redéploiement de la doctrine Monroe coïncide avec un cycle favorable à la droite en Amérique latine (Argentine, Chili, Équateur notamment), mais toujours dans le contexte d’une mémoire historique hautement polarisante. 

Les pressions américaines sur le Canada (devenir le 51e État des États-Unis d’Amérique, hausse spectaculaire des droits de douane…) ont dominé les élections législatives du printemps 2025. Comment sont-elles perçues par l’opinion publique canadienne ?

Jérôme Blanchet-Gravel: L’administration Trump est extrêmement mal perçue dans l’opinion canadienne. Dans les médias traditionnels – et particulièrement au Québec – Donald Trump est devenu une figure obsessionnelle. L’actuel président américain est dépeint à l’envi comme une brute grossière et arrogante, ce qui n’est pas entièrement faux non plus… Pour les Canadiens, il y a des raisons évidentes de déplorer la « trahison » d’un proche allié et de son principal partenaire économique. Il devrait également être naturel de tenir à sa souveraineté face à des menaces répétées d’annexion. Le problème, c’est l’incapacité de l’establishment canadien à sortir de l’émotion pour renouer avec la raison et l’un de ses corollaires : la realpolitik. Ces dernières années, le Canada a adopté une posture essentiellement morale, voire moralisatrice – notamment sous l’influence d’un wokisme déchainé –, ce qui l’empêche d’affronter aujourd’hui le nouvel ordre international avec lucidité. Au printemps dernier, Carney a fait toute sa campagne sur la peur des États-Unis avec le soutien massif des médias traditionnels, sur un mode analogue à la propagande covidienne. Dans un pays profondément marqué par une pandémie à laquelle le fédéral et les provinces ont réagi par la normalisation de l’état d’urgence, la stratégie du clan Carney a été grosso modo de continuer à miser sur la peur. Non plus celle de la Covid, mais celle de la déstabilisation du pays par les États-Unis de Trump, afin d’offrir un discours rassurant et protecteur. La recette a bien fonctionné, surtout auprès des électeurs âgés. Contre toute attente, cette stratégie a permis à cet inconnu du grand public de battre le chef conservateur, Pierre Poilievre, donné vainqueur du scrutin quelques semaines avant par tous les sondeurs. 

En nouant un accord commercial avec la Chine pour réduire la dépendance du Canada au marché américain, le gouvernement de Mark Carney ne renoue-t-il pas justement avec une forme de réalisme ? Faut-il voir dans la nouvelle stratégie d’Ottawa la version canadienne de la politique de « non-alignement » pratiquée par de nombreux pays du Sud ?

Jérôme Blanchet-Gravel : À première vue, oui, mais avec nuance. À Davos, Mark Carney a eu le mérite de prendre de la hauteur par rapport à Justin Trudeau, ce qui n’était pas difficile à la base… Cela dit, c’est bien exécuté et, effectivement, le discours retient l’attention à l’international, d’autant plus qu’il semble déjà rapprocher Ottawa de pays « non alignés » comme le Brésil. À ce jour, Mark Carney demeure néanmoins une énigme, un oligarque aux ambitions opaques à la tête d’une « nouvelle» politique étrangère canadienne encore à ses balbutiements. Ancien gouverneur de la Banque du Canada (2008-2013) puis de la Banque d’Angleterre (2013-2020), détenteur des citoyennetés canadienne, britannique et irlandaise et ex-dirigeant du géant financier Brookfield, Carney entretient un flou persistant sur ses actifs et ses intérêts financiers personnels. Son parachutage à la tête du Parti libéral du Canada reste intriguant pour une partie du public canadien en rupture avec une certaine élite cosmopolite. 

Conséquemment, il est prématuré de qualifier d’« historique » l’orientation d’Ottawa. Cette troisième voie n’est pas nouvelle à l’échelle des Amériques. Depuis l’élection du président Andrés Manuel López Obrador en 2018 à la tête du jeune parti MORENA, on pense souvent au Mexique. La deuxième économie d’Amérique latine est tentée par une plus grande autonomie face à Washington, mais sans rupture réelle, tant la coopération bilatérale demeure structurante (économiquement mais aussi dans le dossier migratoire). Pour sa part, le Pérou affiche une coopération plus avancée avec la Chine, notamment sur le plan commercial et infrastructurel (pensons au mégaport de Chancay opéré par la société chinoise Cosco Shipping Ports). Quant à lui, le Salvador de Nayib Bukele illustre un pragmatisme aux allures paradoxales. Malgré ses affinités avec Trump sur la question sécuritaire, celui qui se qualifie de « philosophe roi » a accepté un don majeur de la Chine : la Bibliothèque nationale du Salvador (BINAES), inaugurée en 2023. Symbole d’un rapprochement concret avec Pékin, cette bibliothèque toute illuminée le soir est présentée comme l’emblème de la modernité retrouvée du pays.

La nouveauté réside donc plutôt dans le fait que le Canada semble désormais se rapprocher de cette troisième voie, ou du moins s’en nourrir. En ce sens, Trump a réussi à « latino-américaniser » le pays de l’érable. Reste à voir si ce « libéralisme réaliste » inspirera réellement les Européens, comme certains le prédisent avec un enthousiasme calculé, ce qui est loin d’être acquis. Pour l’instant, Carney demeure un personnage insaisissable, et l’on peine à voir comment le Canada pourra jouer la carte du non-alignement aux côtés de pays du Sud global tout en maintenant un soutien gargantuesque à l’Ukraine, qui dépasse déjà les 23 milliards depuis l’offensive russe.

Propos recueillis par Max-Erwann Gastineau

*Entretien de Jérôme Blanchet-Gravel avec Max-Erwann Gastineau, « Le trumpisme n’est pas un isolationnisme », in Libre Média, 21 janvier 2026.


Max-Erwann Gastineau

Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, Valeurs actuelles, ainsi que dans Front Populaire.

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