Philippe Poirier, professeur de sciences politique, titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires, Université du Luxembourg

La révolution silencieuse du matérialisme ou l’origine du réalignement politique

À la fin des années 1970, Ronald Inglehart, dans un ouvrage, The Silent Revolution: Changing Values and Political Styles among Western Publics (Princeton, NJ : Princeton University Press, 1977), avait montré que la transformation des clivages socio-politiques, socio-économiques et socio-culturels au sein des sociétés occidentales engendrait un réalignement électoral et politique progressif au détriment des partis dits de « gouvernement » qui les dominaient depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Selon cette analyse, le versant matérialiste dudit clivage reposait sur la centralité de la croissance économique, l’importance du travail dans le développement personnel, l’attachement à l’identité et à la culture nationale comme socle de la cohésion sociale, ainsi que sur la volonté de préserver un ordre politique et social clairement établi à partir de l’héritage du judéo-christianisme.

L’autre versant était constitué par le post-matérialisme, caractérisé par une valorisation accrue des libertés individuelles, parfois dans leurs formes les plus radicales et libertaires culturellement, une attention prioritaire portée à l’environnement et à la soutenabilité des modèles de développement, y compris à travers des formes de modération ou de décroissance économique, ainsi qu’une conception de la démocratie moins strictement adossée à une lecture juridico-constitutionnelle et à la démocratie représentative. Dans le versant post-matérialiste, la démocratie ne serait plus uniquement fondée sur des procédures et des normes, mais sur une pratique quotidienne, participative et délibérative, marquée également par le traitement égal de toutes les revendications individuelles et/ou communautaires, au nom d’un relativisme culturel et politique assumé. Le versant post-matérialisme pouvait conduire aussi les individus qui s’y reconnaissaient à accepter plus facilement les nouvelles de prise de décision politique dans une optique de gouvernance plus globale. 

L’articulation de ces valeurs matérialistes et post-matérialistes, et leurs oppositions, a entraîné l’apparition de nouvelles formations politiques, soit sur l’axe gauche-droite (mouvements radicaux, écologistes, libertaires, souverainistes et/ou identitaires, soit à l’intérieur même des structures partisanes traditionnelles de gouvernement, à l’exemple du Parti républicain et du Parti démocrate aux États-Unis. La nouvelle articulation a ainsi contribué à une fragmentation sans cesse croissante des systèmes politiques, le plus souvent au détriment des partis héritiers de la démocratie chrétienne, du centre libéral de gauche, de la social-démocratie ou encore du centre-droit libéral, économique et fédéraliste, selon des configurations politiques distinctes aux Amériques et en Europe.

Plus particulièrement, l’émergence, le renforcement et l’enracinement électoral de partis relevant des droites conservatrices libérales, nationales, libérales-nationales ou dites populistes- selon des qualificatifs tantôt laudatifs, tantôt péjoratifs, en fonction de la position occupée dans le champ académique et/ou politique illustrent aujourd’hui l’un des versants majeurs de cette recomposition selon nous. Ils donnent à voir la persistance, voire le retour en force, du référentiel matérialiste au sein des sociétés occidentales contemporaines, articulé autour des enjeux de sécurité économique, de stabilité sociale, d’identité nationale, de contrôle de l’immigration et de performance de l’action publique, sans oublier une profonde redéfinition des pratiques et des conceptions de la démocratie, sans y renoncer, bien au contraire. Le Gouvernement représentatif est leur régime politique préférentiel a contrario des mouvements post-matérialistes qui soutiendraient plus facilement le régime de la Gouvernance. 

Les trois conceptions de la démocratie et la révolution silencieuse

La théorie des clivages ne saurait faire l’économie d’une analyse de la nature, des conceptions et de la pratique de la démocratie.

La première est celle de la démocratie procédurale, telle qu’analysée notamment par C. B. Macpherson (Democratic theory: Essays in retrieval. Oxford, UK : Clarendon Press, 1973) Cette forme de démocratie est commune à l’ensemble des régimes démocratiques contemporains et repose sur le primat du droit : une démocratie par le droit et dans le droit. C’est cette conception que promeut, par exemple, la Commission de Venise du Conseil de l’Europe, pour laquelle seul le respect du cadre juridique permet de garantir la démocratie. Dans cette perspective, les institutions de l’État, les partis politiques, les organisations non gouvernementales ou encore les syndicats ont pour fonction première de garantir, d’encadrer et de promouvoir l’exercice des droits qu’il s’agisse des droits politiques individuels, des droits collectifs, des droits électoraux, constitutionnels ou parlementaires.

Or, l’idée selon laquelle la démocratie pourrait se réduire à une technique juridique apparaît de moins en moins suffisante aux yeux des sociétés européennes et latino-américaines. Sans être remise en cause dans ses fondements, cette conception procédurale ne parvient plus, à elle seule, à répondre aux attentes sociales contemporaines, notamment en matière de participation, de reconnaissance et de performance de l’action publique.

La deuxième forme est celle de la démocratie normative, remarquablement analysée par José Woehrling (Les constitutions et la protection des droits fondamentaux, Montréal, Éditions Thémis, 1998). Toutes les démocraties libérales reposent sur des corpus normatifs (traités internationaux, déclarations de droits et constitutions) qui se réfèrent, explicitement ou implicitement, au modèle démocrate-libéral issu de la Révolution française et de la Révolution américaine. Ce modèle est garanti par les cours constitutionnelles ou les cours suprêmes et s’appuie sur une conception exigeante des droits fondamentaux, des libertés individuelles et de l’État de droit.

Toutefois, cette démocratie normative ne saurait être idéalisée. Elle est également une démocratie de la compétition normative, au sein de laquelle différents acteurs politiques, sociaux et institutionnels cherchent à imposer leur propre hiérarchie de valeurs et leur interprétation légitime des droits. Une part significative de la crise politique que traverse l’Europe s’explique par ce décalage : bien que fortement attachées à la Convention européenne des droits de l’homme ou à la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, de nombreuses sociétés européennes considèrent désormais que d’autres systèmes de valeurs doivent également être pris en compte afin de garantir la cohésion sociale, la paix civile et l’identité collective.

Les votes en faveur des formations de droite nationale et, dans d’autres configurations, de la gauche radicale, selon des logiques d’appropriation et de revendication distinctes,  illustrent ce déplacement des contours de la démocratie normative, en contestant la prétention exclusive des cadres constitutionnels existants à définir les valeurs légitimes de la vie démocratique.

Enfin, une troisième forme de démocratie s’impose avec une force croissante : la démocratie rédemptrice, conceptualisée par Margaret Canovan (The People, 2005). Celle-ci repose sur l’idée d’un peuple conçu comme une entité morale et homogène d’un point de vue socio-culturel, animé par le désir de participer pleinement, directement et continuellement à la vie politique. L’état de la Loi doit être l’état de la société. Elle s’exprime à travers les pétitions, les manifestations, les dispositifs de démocratie participative et délibérative, les référendums, les initiatives populaires, mais aussi par des mécanismes de contrôle permanent des élus, tels que le recall, pratiqué notamment dans certains États des États-Unis et qui figurent notamment à la fois dans les programmes de certains partis politiques de la droite nationale comme celui de Javier Milei ou de Jean-Luc Mélenchon.  Cette exigence de démocratie rédemptrice est d’autant plus puissante que les technologies de l’information et de la participation facilitent sa mobilisation et son amplification. Elle nourrit une attente accrue de proximité, de contrôle et de correction immédiate du pouvoir politique, souvent en tension avec les temporalités longues et les médiations institutionnelles propres à la démocratie représentative.

Ces trois formes de démocratie procédurale, normative et rédemptrice coexistent et s’entrecroisent, tout en portant des regards différenciés sur l’état de la démocratie représentative. Or, cette dernière, fondée sur l’élection, la délégation, l’autonomie de la loi et la responsabilité politique, apparaît aujourd’hui fragilisée. Il ne s’agit pas ici de rappeler une nouvelle fois les limites de l’offre politique ni de les réduire à leur lien avec l’abstention. Il convient, au contraire, de souligner que l’ensemble des démocraties européennes et américaines est confronté à un passage progressif du gouvernement à la gouvernance.

Ce déplacement s’accompagne d’une dilution des responsabilités politiques et d’une multiplication des niveaux de décision, qui contribuent à l’affaiblissement relatif du gouvernement représentatif, sans qu’aucune des autres formes de démocratie ne soit, à ce stade, en mesure de s’y substituer pleinement dans le cadre de la gouvernance contemporaine. Celle-ci peut être définie, comme nous l’avions proposé en 2013, comme un ensemble d’institutions et d’acteurs concourant à la définition et à l’énonciation du politique, sans que l’action de ces composantes soit entièrement redevable du principe de légitimation démocratique.

En d’autres termes, la gouvernance renvoie à une situation d’interdépendance entre les pouvoirs des institutions publiques engagées dans l’action collective, tout en intégrant des réseaux d’acteurs privés. Elle repose sur l’idée qu’il est possible d’agir politiquement sans s’en remettre exclusivement à l’autorité de l’État démocratique ou d’un gouvernement souverain. Pour autant, la gouvernance ne saurait être assimilée à une privatisation de l’activité politique. Elle correspond plutôt à une logique de concurrence et de complémentarité dans la définition et la mise en œuvre de l’action publique entre institutions publiques et organisations privées.

Cette concurrence peut également s’exercer entre les institutions publiques elles-mêmes, en particulier à différents niveaux de gouvernement national, régional et local. La gouvernance apparaît ainsi comme une alternative partielle aux modes traditionnels de régulation politique et économique fondés sur l’État-nation et l’État-providence. Toutefois, loin de neutraliser les tensions démocratiques, elle tend à exacerber les clivages relatifs à la responsabilité politique, à la légitimité de l’action publique et aux modalités de représentation, en reconfigurant en profondeur les cadres classiques du gouvernement démocratique (Poirier & de Moulins-Beaufort, 2013).

Portugal : un exemple de redéfinition des clivages pour l’état du Politique en Europe

Le premier tour de l’élection présidentielle au Portugal, en date du 18 janvier 2026, illustre, une nouvelle fois, la transformation profonde des valeurs, des comportements électoraux et des rapports à la politique dans l’ensemble des sociétés et démocraties dites occidentales. Plusieurs enseignements peuvent être retenus.

Un premier enseignement majeur tient au niveau particulièrement élevé de l’abstention. Moins de 53 % des électeurs portugais se sont déplacés. Ce phénomène, désormais récurrent lors des scrutins présidentiels et législatifs, est révélateur d’un rapport distancié, parfois désenchanté, à la représentation politique classique et à ses formes institutionnelles établies. L’offre politique, pourtant renouvelée par une nouvelle articulation des gauches radicales, principalement autour du Bloc de gauche, par l’émergence d’un nouveau centre fédéraliste et libéral européen (l’Initiative libérale)  et par la refondation des identités politiques des deux partis qui se sont alternés au pouvoir depuis la Révolution des Œillets de 1974, le Parti socialiste et le Parti social-démocrate (ce dernier est membre du Parti populaire européen de centre droit), transformés en catch-all party, ne suffit pas à mobiliser durablement les citoyens.

Deuxièmement, la progression du mouvement de la droite nationale, Chega, dont le fondateur et candidat aux présidentielles, André Ventura, lui-même issu du centre-droit, est arrivé en deuxième position au niveau national avec 23,5 % des suffrages exprimés, et même en tête dans certains districts comme Faro, traduit l’existence d’une contestation durable, quoique partielle, des cadres politiques dominants. Cette contestation ne vise pas seulement les équilibres internes du système politique portugais ; elle s’inscrit également dans une critique plus large du fonctionnement de l’Union européenne et des formes contemporaines de gouvernance. La souveraineté de la loi du Parlement portugais, sans partage, y est réaffirmée face à un système de décision à niveaux multiples caractérisant le régime politique de l’Union européenne.

Troisièmement, ce scrutin met en lumière la fragmentation croissante du centre-droit. Celui-ci apparaît désormais partagé entre, d’une part, un centre-droit traditionnel associant conservateurs, démocrates-chrétiens et diverses sensibilités internes au Parti social-démocrate et, d’autre part, des courants libéraux de nouvelle génération, porteurs d’un rapport renouvelé à l’économie, à l’État et aux libertés individuelles, parfois dans des formes plus radicales, comme l’Initiative libérale. Une partie des citoyens est ainsi habitée par une double dynamique, en apparence contradictoire. D’un côté, s’exprime une revendication croissante- parfois une radicalisation- de l’individualisme libéral, fondée sur l’autonomie personnelle, la liberté de choix et la défiance à l’égard des contraintes institutionnelles traditionnelles. De l’autre, se manifeste la volonté de dépasser le cadre de l’État-nation afin de construire de nouvelles structures politiques et décisionnelles décentralisées, à l’image de l’Union européenne, notamment dans l’élaboration de la gouvernance économique.

L’Europe centrale et orientale en 2025 ou le triomphe du versant matérialiste et souverainiste

En République tchèque, les élections législatives de novembre 2025 ont confirmé la position dominante du mouvement ANO, dirigé par Andrej Babiš, un entrepreneur qui a remporté 81 sièges sur 200 à la Chambre des députés. Au Parlement européen, le mouvement appartient au groupe Patriotes pour l’Europe, présidé par Jordan Bardella (Rassemblement national).

Les partenaires d’ANO sont également issus de la droite nationale. Le Parti de la liberté et de la démocratie directe (SPD), dirigé par Tomio Okamura, a enregistré un léger recul électoral, tout en conservant 13 sièges. Ancien allié du RN au Parlement européen, le SPD appartient désormais au groupe Europe des souverainetés, aux côtés notamment de l’AfD allemande et de Reconquête en France. À ces forces s’ajoute le mouvement Motoristé sobě (« Les automobilistes pour eux-mêmes »), formation issue des mobilisations contre les taxes écologiques et la hausse des prix de l’énergie, qui dispose de 12 sièges, ainsi que de députés indépendants ou dissidents issus du Parti civique démocrate (ODS), membre du groupe ECR au Parlement européen et allié de Giorgia Meloni. Le contrat de coalition est clairement la volonté de restaurer la souveraineté législative et budgétaire de la République tchèque et la volonté de se distancer de toute forme du versant post-matérialiste particulièrement la transition énergitique prévue dans le Green Deal adopté lors de la première Commission européenne d’Usrsula Von der Leyen. 

En Pologne, l’élection présidentielle de mai 2025 a été marquée par une polarisation accrue et renouvelée. Karol Nawrocki, candidat conservateur soutenu par le parti Droit et Justice (PiS), membre par ailleurs du groupe ECR au Parlement européen, l’a emporté de justesse au second tour avec environ 50,9 % des voix face au maire libéral de Varsovie, Rafał Trzaskowski. Ce scrutin a mis en évidence la persistance d’un clivage profond entre une conception essentiellement procédurale et libérale de la démocratie et une vision plus majoritaire et rédemptrice, fondée sur l’affirmation directe de la souveraineté populaire et nationale polonaise dans la fabrication de la Loi.

En Roumanie, les élections présidentielles des 4 et 18 mai 2025 se sont déroulées dans un contexte institutionnel exceptionnel. Nicușor Dan a remporté l’élection face à George Simion, candidat de la droite nationale, dont le parti est également membre du groupe ECR de Mme Meloni et se montre particulièrement critique à de la gouvernance économique européenne et de l’agenda réel ou supposé libertarien de celle-ci. Si la victoire de Dan a confirmé la capacité du bloc libéral, européen et écologiste  à s’imposer électoralement, elle révèle néanmoins l’existence d’une base électorale significative pour des discours relevant de la démocratie rédemptrice et du versant matérialiste des valeurs. 

Ces élections succédaient par ailleurs à une intervention sans précédent et controversée de la Cour constitutionnelle roumaine. Le 6 décembre 2024, celle-ci avait annulé les résultats du premier tour du scrutin présidentiel du 24 novembre, à la veille du second tour. La Cour avait fondé sa décision sur plusieurs éléments : l’usage de technologies numériques non transparentes, le recours à des outils d’intelligence artificielle dans la campagne électorale, des violations présumées des règles de financement de campagne du candidat arrivé en tête, ainsi que des informations déclassifiées faisant état d’opérations de désinformation et de cyberattaques attribuées à des acteurs étrangers, notamment russes. Cette intervention exceptionnelle a profondément affecté la confiance dans les institutions démocratiques, suscitant des protestations et une polarisation accrue du débat public, tout en ravivant des controverses théoriques sur le rôle des juridictions constitutionnelles entre souveraineté populaire et protection de l’intégrité électorale face aux menaces hybrides contemporaines.

Une recomposition qui dépasse l’espace européen : l’Amérique latine (2024–2025)

Entre 2023 et 2025, plusieurs élections majeures se sont tenues en Amérique latine, confirmant que les dynamiques observées en Europe s’inscrivent dans une évolution plus globale, touchant des sociétés aux trajectoires démocratiques distinctes mais confrontées à des tensions comparables entre matérialisme, légitimité, représentation et gouvernance.

En Bolivie, les élections générales du 17 août et du 19 octobre 2025, ont constitué un tournant historique. Elles ont mis fin à près de vingt ans de domination du Mouvement vers le socialisme associé à l’héritage politique et économique d’Evo Morales qui avait prétendu concilier les deux versants du clivage économique et culturel identifiés par R. Inglehart. Paz Pereira, sénateur centriste du Parti démocrate-chrétien, l’a emporté devant l’ancien président Jorge Quiroga, candidat libéral national prônant l’ouverture mesurée de l’économie bolivienne alors que le vainqueur privilégiait lui aussi la croissance économique mais le cadre d’une gouvernance économique renouvelée du Mercosur. 

En Argentine, les élections législatives du 26 octobre 2025 ont consacré la domination parlementaire du parti du président Javier Milei, La Libertad Avanza, qui a remporté une majorité significative de sièges tant à la Chambre des députés qu’au Sénat. Ce résultat a consolidé la position de l’exécutif, malgré de fortes critiques et une abstention notable, et a confirmé l’effondrement relatif des équilibres partisans traditionnels entre conservateurs sociaux et péronistes.

Le gouvernement de Javier Milei se caractérise à la fois par la mise en œuvre d’une politique économique explicitement inspirée de la théorie de l’école autrichienne (notamment des travaux de Ludwig von Mises et de Friedrich von Hayek) et par la volonté affirmée de restaurer une pleine souveraineté fiscale, en se dégageant de la tutelle des organismes de gouvernance économique mondiale tels que le Fonds monétaire international. Cette orientation s’accompagne également d’une réaffirmation de la souveraineté territoriale, notamment sur la question des Malouines, inscrite dans une logique plus large de souveraineté continentale visant à limiter les formes de dépendance économique, en particulier face à l’influence croissante de la Chine dans les Amériques.

Enfin, au Chili, les élections présidentielles des 16 novembre (premier tour) et 14 décembre 2025 (second tour) ont marqué un tournant majeur. José Antonio Kast, candidat de l’ensemble des droites, a remporté l’élection présidentielle en battant Jeannette Jara, candidate communiste soutenue par les gauches, au second tour. Cette victoire constitue l’une des avancées les plus nettes d’une droite à la fois socialement très conservatrice et économiquement libertarienne dans l’histoire démocratique chilienne depuis la fin du régime d’Augusto Pinochet. Elle est intervenue après les échecs retentissants des réformes constitutionnelles portées par des conventions citoyennes inscrites dans une logique délibérative et participative en 2021 et 2022, caractéristiques d’un projet post-matérialiste impulsé par le président sortant de gauche libertaire et socialiste, Gabriel Boric.

Synthèse

L’analyse des élections de 2025 et 2026 en Europe et aux Amériques sont autant révélatrices de fragmentations internes des systèmes politiques que de la diversification des pratiques et des conceptions démocratiques. Des clivages socio-économiques et socio-culturels traversent l’ensemble des sociétés démo-libérales quels que soient leur niveau de développement économique, leur ancienneté démocratique ou la path dependency de leurs régimes politiques. Les situations de la Bolivie, de l’Argentine ou du Chili diffèrent profondément de celles du Portugal, de la Pologne ou de la Roumanie en termes de structures productives, d’emploi, de diversification économique ou d’intégration dans les secteurs liés à la quatrième révolution industrielle. Pourtant, toutes ces sociétés partagent une préoccupation commune : le retour au versant matérialiste, entendu comme exigence de sécurité économique, de souveraineté de la Loi du Parlement de reconnaissance de leurs identités particulières alors même de l’emportement technologique et global. 

Surtout, on ne saurait, en effet, bâtir une démocratie durable sans que les besoins matériels fondamentaux soient assurés. Une partie des élites – ou, plus exactement, de groupes sociaux se percevant comme tels gagnées au post-matérialisme a longtemps négligé cet agenda fondamental en politique. Or, comme l’a montré Karl Polanyi dans The Great Transformation (The Great Transformation: The Political and Economic Origins of Our Time (2nd ed.). Boston, MA: Beacon Press, 2021 (édition originale en1944), les transformations économiques profondes entraînent toujours des réactions sociales et politiques, sous la forme de contre-mouvements. De nouvelles formations politiques, notamment à droite, mais pas exclusivement, s’emparent alors du pouvoir, à l’instar de ce que furent, en leur temps, les partis socialistes et sociaux-démocrates lors de la révolution industrielle, puis au moment de l’apparition de la société de consommation de masse après 1945. Dans la politique moderne, l’oïkos s’inscrit dans la politéia, et, il ne faut pas l’oublier.

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