Régis Passerieux, ancien secrétaire national du Parti socialiste pour les questions internationales.

Ce que nous allons découvrir, effarés et horrifiés, dans quelques semaines ou quelques mois sur ce qui s’est déroulé réellement en Iran pendant la semaine sanglante du 5 au 9 janvier va nous laisser pantois. Mais encore, une fois de plus, trop tard. Tout est pourtant devant nos yeux si nous voulons voir mais nous ne nous en donnons pas les moyens. Il faut dire que les Iraniens eux-mêmes, avec qui nous sommes en contacts étroits par les réseaux chrétiens souterrains, parviennent à peine à s’éveiller, à prendre conscience du choc, à réaliser la monstruosité de ce qu’ils vivent, tant un tel degré de sauvagerie leur paraît irréel. Ils sont stupéfaits, abasourdis, prostrés. Le pouvoir a verrouillé les communications internet mais les choses commencent à suinter de manière vernaculaire.

Les faits sont effroyables. Un matelot de la marine de Bouchehr, sur la côte sud de l’
Iran, vient d’appeler sa proche cousine, qui nous le répercute : il ne dort plus depuis deux jours. Lors de sa relève de quart, comme usuellement, il a droit à s’isoler pour aller pêcher sur une digue. Un essaim d’hélicoptères militaires s’approche alors et déverse dans les flots, sous ses yeux, une masse de cadavres, chacun lesté, pour les faire disparaître, dans un ballet incessant. Les familles, partout, dans des villes où de nombreux bâtiments publics ou des mosquées sont des ruines fumantes, recherchent désespérément des nouvelles de leurs enfants ou de leurs proches. À Rasht, dans le nord de l’Iran, des commerces qui avaient eu le tort, au bazar, de fermer pendant le mouvement pour protester ont été incendiés par les milices, mais à la manière d’Oradour-sur-Glane : ceux qui ont tenté de fuir les flammes étaient attendus pour être abattus par rafales de mitraillettes. À Mashad, un appel téléphonique d’un habitant voisin d’un terrain vague a vu que l’on enterrait des gens en groupes, a entendu des gémissements, et découvert que l’on enfouissait des blessés vivants, même si le bruit de rafales de mitrailleuses épisodiques laisse à penser que beaucoup étaient demi-achevés. Il faut dire que les « descentes » de brigades pour abattre dans les hôpitaux, ou à leur domicile parfois, les blessés des manifestations, semblent avoir été systématiques et commencent à être documentées. À Téhéran, les voitures des Bassidji roulaient, en avançant et reculant, sur la tête des blessés. Sur une vidéo aujourd’hui diffusée sur X, on voit des miliciens en groupe massacrer à la hache un manifestant pris seul dans un recoin. Systématiquement, le tir dans les yeux a été une méthode dupliquée du nord au sud et du sud au nord de l’Iran. Dans les prisons, comme usuellement, mais désormais de suite et sans exception, les jeunes de tous sexes sont méthodiquement violés. Les meurtres à huis clos ont remplacé les pendaisons, pour répondre aux injonctions de Donald Trump.

Quel est le bilan chiffré ? Les médias anglo-saxons, après enquête déjà sérieuse, énoncent un total de 300 000 blessés, 7000 aveugles, et 16 à 20 000 morts. Le pouvoir entreprend un travail systématique de gommage, dans l’obscurité du silence numérique. Les familles, sous menace, doivent déclarer leur enfant mort comme Bassidji. Les cadavres disparaissent à foison. Les Iraniens pour leur part, interrogés à distance, sont maintenant persuadés que la masse du massacre est totalement sous-évaluée, car autour d’eux, ce ne sont que gémissements, recherche de corps, pleurs, dans de très nombreuses familles. La réalité pourrait dépasser notre imagination.

Nos médias, nos responsables politiques, notre diplomatie, ne réalisent pas la situation. Nous ne sommes plus dans la situation de dommages collatéraux causés par des bombardements ou des combats urbains, comme en Syrie, ni dans le génocide d’une communauté. Nous sommes peut-être dans une autre nature de massacre de masse, inédit : celui d’un pouvoir contre son tout son peuple, avec une violence inouïe et une détermination planifiée. Il ne faudra pas faire mine de le découvrir un peu tard. Déjà, depuis des années, ce régime de terrorisme messianique décime sa jeunesse, torture et viole, abat les pasteurs chrétiens des églises souterraines, et pend à tour de bras sans émouvoir au-delà d’émotions convenues les chancelleries, les gouvernements et les autorités morales. Notre silence au long de ces années passées, notre pusillanimité, pèsent lourd face aux horreurs que ce régime s’autorise aujourd’hui. Il les a, dans une certaine mesure, rendus possibles. Réveillons-nous.

Voir aussi

Privacy Preference Center