Alors que l’attention internationale se dissout dans une succession de crises, une région du nord-est syrien se retrouve livrée à une entreprise de destruction méthodique. Au Rojava, les Kurdes font face à une offensive dont le sens est limpide : effacer un peuple, un territoire et un modèle politique que beaucoup jugeaient exemplaire dans un Moyen-Orient ravagé par les fanatismes.
Cette offensive, dirigée par les forces djihadistes intégrées au « pouvoir de transition » à Damas et menées par Ahmed al-Sharaa, n’a pas commencé dans les territoires autonomes. Elle s’est ouverte à Damas, puis à Alep, où les quartiers kurdes ont été broyés sous les bombardements, les exécutions, les viols et les humiliations publiques. Les tombes de combattants tombés face à l’État islamique ont été profanées, les corps jetés de toits d’immeubles, et les vivants traqués. Rien n’a été épargné : ni la vie, ni la mémoire.
Tout cela se déroule dans un espace quasi vide. Le silence médiatique est massif, celui de la recherche aussi. Plus grave encore est le mutisme diplomatique européen. Paris, qui devrait se sentir redevable envers ceux qui ont joué un rôle majeur dans l’effondrement du califat, s’est enfermée dans une position prudente qui ressemble à s’y méprendre à un acquiescement.
Pendant ce temps, l’offensive progresse. La prise de la prison d’Al-Shadadi par les forces de Sharaa, soutenues par Ankara, a entraîné la libération de milliers de combattants de Daesh, dont un nombre significatif de francophones. La menace n’est plus abstraite. Elle est stratégique, sécuritaire et directement européenne.
Kobané, symbole mondial de la résistance contre l’État islamique, subit aujourd’hui de nouvelles frappes. Il n’est pas inutile de le rappeler : si le califat s’est effondré à Kobané, puis à Manbij, Raqqa et Mossoul, c’est en grande partie grâce au courage et au professionnalisme des Forces démocratiques kurdes. Sans elles, Daesh n’aurait jamais été brisé. Oublier cela relève au mieux de l’ingratitude, au pire d’une faute stratégique majeure.
Or une inflexion géopolitique se dessine. Washington, qui avait misé sur les Kurdes, valide désormais les recompositions djihadistes du régime. La Maison Blanche a reçu Ahmed al-Sharaa ; l’OTAN applaudit ; la Turquie se réjouit d’une perspective où toute projection kurde autonome est neutralisée ; Israël, surpris mais silencieux, observe le renforcement d’une Syrie intacte, là où il espérait un affaiblissement durable. Dans ce tableau, les Kurdes ne sont plus un allié, ils redeviennent une variable d’ajustement.
Au Rojava, la réponse est désormais existentielle. Représentants civils, commandants militaires, organisations féminines, jeunesse : tous ont pris les armes. Les dirigeants du Parti de l’union démocratique (PYD) et des Forces démocratiques syriennes ont rejeté l’accord de reddition que voulaient leur imposer les parrains occidentaux de Damas. L’enjeu n’est plus seulement territorial. Il touche à la survie d’un peuple et à la préservation d’un modèle.
Ce modèle constitue l’un des points les moins commentés — et pourtant essentiels. Deux visions s’affrontent frontalement au nord de la Syrie : celle de la domination religieuse islamiste de la charia, et celle, portée par les Kurdes, d’un système pluraliste, laïque, égalitaire, où les femmes gouvernent et combattent à parité avec les hommes. Ne pas soutenir ce modèle, aujourd’hui, c’est accepter que le seul avenir régional soit celui de l’obscurité et de la soumission.
La France se retrouve face à un choix. Elle peut poursuivre une politique désincarnée, alignée sur les volte-face américaines, qui sacrifie un allié précieux et prépare les conditions de nouveaux attentats sur son sol. Ou elle peut assumer une autonomie stratégique, rappeler ce que lui doit l’Europe entière, et soutenir ceux qui ont protégé le continent du pire des totalitarismes religieux du XXIᵉ siècle.
Les Kurdes ont payé leur engagement par des milliers de morts, hommes et femmes. Les abandonner ne fera pas disparaître cette dette, cela ne la rendra que plus lourde et plus infamante. Il est encore temps d’empêcher que l’histoire ne retienne notre époque non pour sa lucidité, mais pour son renoncement.
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.
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