Le Canada vient de signer un accord historique avec la Chine. Selon le géopolitologue Max-Erwann Gastineau, qui a étudié à Montréal et travaillé en Chine, cet accord est caractéristique de l’avènement d’un monde multipolaire, « post-américain » (Zakaria, 2009). Il donne à l’Europe une leçon de réalisme géopolitique qui devrait inspirer sa réponse aux pressions américaines sur le commerce et le Groenland.

 

La France serait désormais « trop petite pour réussir seule », selon la formule consacrée, et l’Europe un « nain géopolitique », ne pouvant envisager sérieusement de rapports de force avec les États-Unis de Donald Trump… Et si ce déficit de puissance était, en réalité, une chance, un levier contre-intuitif mais précieux dans un monde désoccidentalisé, en voie de « multipolarisation » accélérée ?  La recherche en géopolitique rappelle que les puissances intermédiaires, dont les principaux États européens, ne sont pas condamnées à subir leur environnement. Trois options s’offrent à elles sur la scène internationale : BandwagoningBalancingHedging.

Les trois voies

Le « Bandwagoning » consiste à s’aligner sur la grande puissance dominante (les États-Unis ou la Chine, selon les cas). Le « Balancing » vise au contraire à contenir le plus fort, à contrebalancer une puissance dominante en se liant à d’autres États, comme dans le cadre d’alliances régionales.  Le « Hedging » vise à jouer des rivalités de puissance pour s’immiscer entre les blocs, à user d’ambigüités pour s’arroger davantage de marges de manœuvre que blotti sous le manteau d’une grande puissance.  Le Hedging est pratiqué par Singapour, qui entretient de bonnes relations avec l’Occident (base militaire américaine à Singapour) et avec la Chine, et d’autres démocraties du Sud comme le Brésil, l’Inde, l’Indonésie ou la Thaïlande, adeptes d’un « multi-alignement stratégique » revendiqué.

L’infirmité géopolitique de l’Europe s’explique facilement à travers ce biais méthodique. Les pays européens n’ont pas de stratégie commune. Ils pratiquent les trois stratégies en même temps à des degrés différents, faute de vision partagée. Beaucoup d’entre eux pratiquent le Bandwagoning (Pologne, pays baltes…), en se plaçant sous le parapluie américain ; tout en prétendant édifier une stratégie de Balancing dans le cadre d’une construction européenne appelée à s’autonomiser.  La France pousse pour construire cette « autonomie » mais apparaît bien souvent isolée, face à l’atlantisme foncier de ses partenaires.  La « troisième voie » incarnée par la stratégie dite de Hedging peine, quant à elle, à s’affirmer. La Hongrie, qui revendique la qualité de ses relations avec la Russie et la Chine s’y essaye, mais à l’intérieur d’un cadre européen limitatif.

Le gaullisme canadien

Le Canada du nouveau Premier ministre libéral Mark Carney, qui entend réduire sa dépendance commerciale à l’égard des États-Unis et s’émanciper ainsi d’un trumpisme agressif, a clairement opté pour le Hedging. Grâce à l’accord signé avec la Chine le 15 janvier dernier, Ottawa entend accélérer l’intégration du Canada à un « nouvel ordre mondial » dans lequel les différences politiques et culturelles ne doivent plus servir de prétextes à des logiques de bloc surannées (démocraties versus autocraties, « monde libre » et « Sud global ») mais incarnées l’opportunité de bâtir des relations plus « pragmatiques » et mutuellement bénéfiques.

« Le Canada et la Chine sont des pays différents. Nous avons des systèmes différents, des histoires différentes, des perspectives différentes. Nous respectons ces différences. Mais dans un monde des plus incertains, la prospérité appartiendra à ceux qui s’engagent avec force et pragmatisme (…). Cet accord [sino-canadien] reflète le monde tel qu’il est, non tel que nous souhaiterions qu’il soit. »

Ces mots prononcés par Carney ressemblent à ceux tenus par Pékin depuis le début des années 1990. La Chine ne veut pas renverser la table, le système multilatéral (ONU, OMC, OMS…). Elle prétend au contraire en revenir à la lettre. Elle est la réforme protestante de la religion dominante (« nos valeurs ») répandue par l’Occident ; le pays qui dit au monde que sa diversité intrinsèque doit être respectée et qu’elle est d’ailleurs constitutive des grands principes onusiens édifiés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, comme le rappelle l’article 2 de la Charte des Nations Unies consacré au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».  La Chine a fait de cette approche « diversitaire », baptisée « consensus de Pékin » (par opposition à l’uniformisateur « consensus de Washington »), une force de frappe universelle. Elle ne propose pas aux États avec qui elle entre en relation de changer de régime, d’adopter ses codes, mais de se concentrer sur le commerce et les perspectives de développement réciproques qu’il recèle. La Chine est ainsi devenue le partenaire commercial de nombreux pays proches des États-Unis, comme ceux d’Amérique du Sud. Ce que Washington entend questionner en établissant un cordon idéologico-sanitaire autour des démocraties (administration Biden) ou de « l’hémisphère occidental » (administration Trump), ou en créant un ordre international alternatif (Conseil de la Paix), mais au prix d’une vassalisation politique et commerciale accrue de ses alliés. Ce que le Canada refuse.

Le Hedging de Carney est une révolution historique.  Il est la première réponse concrète d’un chef d’État occidental à la fin de l’hégémonie américaine. Cette réponse aurait du, aurait pu être aussi portée par une France renouant avec l’héritage gaullien dans une séquence historique (multipolarisation, rivalité États-Unis-Chine, perte d’influence de l’Europe) qui s’y prête.  Mais la France a placé son destin dans les mains d’une construction européenne tombée dans le piège d’un « occidental-centrisme » suranné, la préparant mal à l’avènement d’un monde désoccidentalisé (90 % de la croissance mondiale dans les 20 prochaines années viendra des pays du Sud) et d’une Amérique révisionniste. Et qui doit aussi faire face à une autre faiblesse congénitale…

Les limites « mentales » de l’Europe

L’Europe ne forme pas un État.  Ainsi ne dispose-t-elle pas de l’unité nécessaire à l’institution de virages stratégiques majeures. L’Europe en fait la preuve sur le dossier groenlandais, où Paris pousse pendant que Berlin aspire lui à la désescalade. Au contraire d’Ottawa, dont l’accord avec Pékin incarne une version actualisée du « alliés mais pas alignés » cher au général de Gaulle dans les années 1960.  Un gaullisme géopolitique qui rappelle une autre leçon : ce n’est pas tant la taille d’un acteur qui fait sa puissance que son agilité et sa détermination.  La pratique du hedging suppose en effet une vive « conscience de soi » (Encel, 2023) et de ses intérêts, une confiance en ses propres ressources (facteur psychologique). Tout ce qu’il manque à l’Europe engourdie, à un Vieux continent tétanisé par les droits de douane trumpiens. Tout ce qu’il manque à une France oublieuse de ses précieux atouts.  Le Canada dispose du 10ᵉ PIB mondial et d’une population de 41 millions d’habitants.  Malgré tout, il a l’audace d’opposer aux États-Unis une stratégie de désenclavement post-occidentale, une ouverture de son horizon géostratégique au grand rival chinois. La France dispose du 7ᵉ PIB Mondial, d’une population de 70 millions d’habitants, du 2ème territoire maritime du monde et appartient au club restreint des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies. Mais c’est bien le Canada qui s’affirme et la France qui s’efface…

Le narratif, le récit, les « représentations » (Yves Lacoste), la manière dont vous vous représentez le monde, l’idée que vous vous faites de votre nation et de sa place dans le monde précèdent vos orientations géostratégiques, vos déboires et vos succès. Telle la grande leçon offerte par le réalisme géopolitique de Carney… Et qui pourra dire que ce Canada-là, moteur du progressisme occidental, dirigé depuis avril 2025 par un ancien directeur des banques centrales d’Angleterre et du Canada, cède aux sirènes autoritaires d’un populisme foncier mettant en cause les démocraties libérales ? L’idéologie a ses limites. La recherche académique et la réalité d’un monde divers les repoussent. Comme l’incarne le concept de Hedging que l’Europe devrait d’urgence s’approprier dans le sillage multipolaire de son grand allié du Nord.


Max-Erwann Gastineau

Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, Valeurs actuelles, ainsi que dans Front Populaire.

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