À l’approche des élections municipales, alors que la défiance envers les institutions nationales n’a jamais été aussi forte, la figure du maire continue de bénéficier d’un niveau de confiance singulier. Il est considéré À l’instar du chef d’entreprise comme le tiers de confiance préféré des Français, seul capable de peser sur le cours des choses, de transformer et d’améliorer notre vie au quotidien. Ce décalage dit beaucoup de l’état de la démocratie française et des tensions qui traversent aujourd’hui l’action publique.
Le titre de notre ouvrage en résume la tension centrale : l’écharpe tricolore, symbole de la légitimité républicaine, a été exposée à des tempêtes d’une intensité inédite. Le mandat qui s’achève aura été un « mandat de choc ». Gestion de la pandémie de covid-19, conséquences économiques et sociales de la guerre en Ukraine, inflation, flambée des prix de l’énergie, crise du logement, montée de la pauvreté, dégradation des finances publiques : rarement les maires auront été confrontés à une telle accumulation de crises, souvent exogènes, toujours urgentes.
À ces bouleversements se sont ajoutées des transformations plus profondes du rapport politique. Des administrés plus exigeants, parfois plus défiants : « on a eu l’enfant roi, le client roi. Maintenant c’est l’administré-roi avec un citoyen qui consomme du service public… » rappelle Christophe Bouillon, maire de Barentin ; une judiciarisation croissante de la décision locale ; une gouvernance nationale instable, marquée par la dissolution de 2024 et la discussion sans fin sur le budget national ; et un rapport à l’État central de plus en plus asymétrique : « Le maire est souvent pris en étau entre un État surdimensionné aux directives parfois absurdes et des citoyens qui se comportent en consommateurs de services publics », affirme André Laignel, le maire d’Issoudun. Dans ce contexte, le maire est souvent apparu comme l’ultime recours, sommé de répondre à des attentes qui excèdent largement ses compétences et ses moyens.
Pourtant, un constat s’impose : les maires ne tiennent ni un discours nostalgique ni un discours plaintif ; le maire de Grigny, Philippe Rio, rappelle que dans sa ville « on a toujours su gérer la pénurie et mon travail est de ramener le service public au plus près de mes concitoyens ». Rarement la tentation du « c’était mieux avant ». Beaucoup décrivent au contraire un mandat éprouvant mais structurant, qui les a contraints à se réinventer, à renforcer l’écoute et à retisser des liens concrets entre les habitants et les services publics. Pour Pierre Hurmic, le maire de Bordeaux, « 2020-2026 a été un mandat de crise… qui nous a conduit à nous réinventer ». Là où le politique national semble parfois abstrait ou lointain, l’action municipale demeure tangible, quotidienne, immédiatement lisible. « Si la démocratie veut être aimée, elle doit être efficace », rappelle Michaël Delafosse, maire de Montpellier.
Cette résilience ne doit cependant pas masquer une réalité plus préoccupante. Dans de nombreuses communes, notamment rurales, l’usure est profonde. Certains maires envisagent de ne pas se représenter, non par désengagement civique, mais par épuisement. Pour ceux qui choisissent de repartir, deux motivations dominent : la volonté d’achever les projets engagés et celle de continuer à servir l’intérêt général. Le débat parlementaire sur le statut de l’élu local prend ici tout son sens. Mieux concilier mandat et activité professionnelle, reconnaître un statut pour l’élu étudiant, valoriser les acquis de l’expérience : ces avancées sont nécessaires si l’on veut éviter que l’engagement local ne devienne socialement et professionnellement dissuasif.
La séquence municipale qui s’ouvre s’annonce néanmoins incertaine. Jamais l’écart n’a été aussi marqué entre la défiance à l’égard du pouvoir national et la confiance accordée au local. Mais cette confiance s’accompagne d’une exigence accrue. Tout d’abord, dans la perspective du scrutin de mars prochain, les citoyens projettent désormais sur l’échelle communale des attentes largement nationales : santé, sécurité, services publics, fiscalité, dette. Les thèmes nationaux se localisent. Ils deviennent déterminants dans des élections où la reconduction des sortants apparaît moins automatique qu’autrefois. D’autre part, cet « empêchement » du politique national conduit à son incapacité à produire des imaginaires, des récits et un futur désirable pour notre pays. Le principal imaginaire spontané est celui du déclin, qui se cristallise sur la situation des deux grands services publics que sont l’hôpital et l’école. Parallèlement, le discours des Français attachés à la sphère locale recèle un imaginaire centré sur la qualité de vie, célébrant le local à la fois refuge, lieu de protection et de solidarité. La rencontre de ces imaginaires (local et national) peut fragiliser les certitudes de nos concitoyens au moment du vote.
À cette localisation du national, à cette confusion des imaginaires, s’ajoute l’irruption de l’international dans les campagnes municipales. « Ces municipales peuvent servir de soupape politique avec la religion, l’immigration, mais aussi le conflit israélo-Hamas », affirme Arnaud Robinet, le maire de Reims. Décisions prises à Washington, guerre en Ukraine, flux migratoires, crises environnementales, Mercosur ou tensions géopolitiques influencent désormais les perceptions locales. Les conflits lointains, du Proche-Orient à l’Afrique du Nord, irriguent les débats municipaux et redéfinissent les déterminants classiques du vote. L’international s’invite dans nos foyers. L’époque où l’international ne suscitait l’intérêt que des plus diplômés est révolue. Une nouvelle logique d’opinion s’est mise en place, instrumentalisée par certains partis politiques comme le conflit israélo-palestinien après les éléments tragiques du 7 octobre, les conséquences géopolitiques des décisions de Donald Trump, le conflit diplomatique entre la France et l’Algérie, la guerre en Ukraine… Quoi qu’il en soit, lors de l’analyse des résultats des élections municipales, nous ne pourrons pas faire l’économie de ce facteur pourtant si exogène aux déterminants classiques du vote.
Dans ce contexte de défiance, de fragilité institutionnelle, de bouleversement de l’ordre international, la commune apparaît comme le dernier « amortisseur » démocratique, le refuge des solidarités. Pour autant, si la défiance des Français venait à s’accroître, voire à contaminer la sphère du local, quel signal le pays enverrait-il ?
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