Fin décembre 2025, la publication d’un rapport du Royal United Services Institute consacré aux capacités russes de production et de reconstitution des systèmes de défense aérienne dépasse d’emblée le cadre de la seule expertise stratégique. D’autant qu’elle est reprise, quinze jours plus tard, par la presse généraliste européenne, lui conférant une portée supplémentaire : signifier à Moscou que ses capacités industrielles, ses vulnérabilités et ses limites étaient désormais connues, évaluées et intégrées par les services de renseignement occidentaux. Ce déplacement du renseignement vers l’espace public n’est ni inédit ni anodin. Il renvoie à une fonction plus ancienne, souvent mal identifiée, que l’on confond fréquemment avec la communication politique ou la justification diplomatique : l’avertissement.
Le terme est aujourd’hui employé de manière extensive pour qualifier toute mise en circulation publique d’informations prétendument issues du renseignement. Or cette assimilation brouille l’analyse, comme le montre l’actualité relative à l’Iran et la promotion du prétendant impérial ou la fragilité du régime des mollahs. Communiquer, politiser ou avertir ne relèvent ni des mêmes logiques ni des mêmes finalités. L’avertissement, au sens strict, ne vise pas à convaincre des alliés ni à légitimer une décision ; il consiste à signaler à un adversaire que l’on connaît ses vulnérabilités et que l’on sait comment lui infliger un dommage significatif, sans nécessairement passer à l’action.
Cette fonction expressive du renseignement s’inscrit dans une généalogie plus ancienne, héritée de la Guerre froide, lorsque la stabilité stratégique reposait sur un équilibre délicat entre secret et transparence. C’est à partir de cette matrice que se sont structurées, puis parfois dévoyées, les pratiques contemporaines de mise en scène du renseignement.
La Guerre froide ou l’apprentissage de l’avertissement
La dissuasion nucléaire transforme durablement la fonction du renseignement militaire. La stabilité stratégique ne repose plus uniquement sur la possession de capacités destructrices, mais sur la certitude partagée que ces capacités sont connues, détectables et intégrées dans le calcul adverse. En un sens, il ne s’agit que de fixer avec certitude l’état des forces adverses, ce qui est la mission première du renseignement. Il en cesse néanmoins d’être un simple outil interne à la décision pour devenir un élément constitutif de la relation conflictuelle. Il participe à la construction d’un langage implicite entre adversaires, fondé sur la reconnaissance mutuelle des capacités d’observation et d’analyse.
Cette logique impose une visibilité minimale intentionnelle. Les essais nucléaires atmosphériques, la reconnaissance aérienne puis satellitaire, ou encore la diffusion contrôlée d’estimations stratégiques instaurent un régime de secret calibré : il ne s’agit pas de tout montrer, mais de montrer suffisamment pour dissuader. Le renseignement commence ainsi à remplir une fonction de signalisation, sans pour autant se confondre avec une communication publique.
La crise des missiles de Cuba (octobre 1962) marque un tournant décisif dans cet apprentissage. La présentation publique de photographies issues de vols de reconnaissance du célèbre avion U2 ne vise pas seulement à convaincre des tiers. Elle adresse avant tout un message direct à l’Union soviétique : ses installations sont identifiées, localisées et intégrées dans le calcul stratégique américain. Le renseignement devient alors preuve exhibable. Loin d’être une faiblesse, la révélation devient un instrument de contrainte destiné à réduire les marges de manœuvre adverses.
Cette visibilité contrôlée n’est toutefois pas exempte d’ambiguïtés. À mesure que le renseignement devient un langage stratégique, il tend à être mobilisé non seulement pour analyser, mais pour soutenir une posture politique. Au milieu des années 1970, l’épisode du Team B illustre ce glissement. En contestant les estimations officielles de la CIA, l’analyse se transforme en signal idéologique, destiné autant à l’adversaire qu’à justifier sa puissance au public intérieur. Le renseignement quitte alors le registre de l’avertissement pour entrer dans celui de la politisation.
De la communication à la politisation : les faux avertissements
Depuis la fin de la Guerre froide, l’internationalisation de l’outil médiatique favorise une confusion croissante entre avertissement stratégique et communication publique fondée sur le renseignement. Dans de nombreux cas, le renseignement est mobilisé pour produire un effet diplomatique : convaincre des alliés, préparer une décision, ou légitimer une action. L’adversaire n’est plus le destinataire principal ; il devient un objet du discours.
La préparation de l’invasion de l’Irak en 2003 par les autorités américaines constitue le cas-limite de cette dérive. Le renseignement n’y sert pas à avertir Bagdad, mais à construire un récit destiné à emporter une adhésion internationale. La connaissance est sélectionnée, sinon inventée, mise en scène et figée dans une logique performative. Le même schéma, à une échelle différente évidemment, se retrouve en 2013 lorsque la France publie une synthèse de renseignement sur l’emploi d’armes chimiques en Syrie : il ne s’agit pas d’avertir le régime syrien, mais de produire un effet de légitimation diplomatique que les États-Unis ne franchirent pas.
À la veille de l’invasion de l’Ukraine, les tentatives américaines de convaincre des Européens dubitatifs de l’imminence d’une attaque russe relèvent également de ce registre. Le renseignement est rendu public non pour signaler à Moscou ses vulnérabilités, mais pour aligner des partenaires hésitants. Dans ces configurations, parler d’« avertissement » est impropre : le renseignement est politisé, mis au service d’une stratégie de persuasion.
Avertir au sens strict : signaler la vulnérabilité
À l’inverse de ces usages diplomatiques ou politiques, l’avertissement du renseignement, au sens strict, répond à une logique spécifique. On se situe au niveau stratégique le plus élevé. Il s’agit d’un acte réfléchi et calibré, par lequel un décideur politique fait savoir à un adversaire qu’il connaît ses vulnérabilités et qu’il est en mesure de les exploiter. Le message n’est pas argumentatif ; il est démonstratif. Sa crédibilité repose sur la qualité de la connaissance révélée ou suggérée.
Cette forme d’avertissement peut emprunter des voies diverses : révélations ciblées, démonstrations de capacité, ou publications analytiques suffisamment précises pour rendre le message intelligible à l’adversaire. Le rapport du RUSI de décembre 2025 s’inscrit pleinement dans cette logique. En exposant les fragilités industrielles et capacitaires de la défense aérienne russe, il ne cherche ni à convaincre une opinion ni à justifier une action imminente. Il signale que ces vulnérabilités sont identifiées, suivies et intégrées dans le calcul stratégique occidental.
L’efficacité de cet avertissement tient précisément à sa sobriété analytique. Il ne dramatise pas la menace ; il rend visible la connaissance. Il rappelle à l’adversaire que le secret est relatif et que certaines lignes de vulnérabilité sont déjà connues. En ce sens, il s’inscrit dans la continuité des pratiques de signalisation héritées de la Guerre froide, tout en assumant leur inscription dans un espace médiatique élargi.
Les limites de l’avertissement
L’avertissement n’est toutefois pas universellement opérant, y compris lorsqu’il repose sur une connaissance fine de l’adversaire. Il suppose que l’adversaire intègre les coûts potentiels de l’exposition de ses vulnérabilités dans son calcul stratégique. Ou que l’allié calcule son bénéfice politique intérieur, comme les États-Unis en 2013. Le cas des organisations terroristes en révèle mieux les limites. Oussama ben Laden est identifié dès 1996 par les services occidentaux, mais cette connaissance ne se transforme pas en avertissement dissuasif, ni pour les Américains, ni pour les Européens. La médiatisation progressive de sa figure contribue même, en partie, à renforcer sa visibilité et sa capacité de mobilisation.
Ce cas souligne une limite structurelle : avertir ne produit d’effet que si l’adversaire partage les mêmes cadres de rationalité stratégique. Lorsque ce n’est pas le cas, la connaissance, même rendue publique, ne suffit pas à modifier les comportements. On le voit bien en Iran, où les menaces américaines n’ont pas inversé la situation. À l’inverse, dans des configurations étatiques classiques, l’avertissement conserve une efficacité relative, à condition de ne pas être absorbé par les logiques de politisation ou de justification.
L’avertissement par le renseignement ne se confond ni avec la communication publique ni avec la politisation du renseignement. Héritée de la Guerre froide, cette pratique repose sur un équilibre subtil entre secret et transparence, et sur la capacité à signaler à un adversaire que ses vulnérabilités sont connues et exploitables. La médiatisation contemporaine a profondément modifié les conditions de cet exercice, en multipliant les destinataires et en brouillant les registres.
À l’ère de l’exposition publique du renseignement, celui-ci n’est plus seulement une ressource cognitive ; il devient un acte de langage stratégique. Encore faut-il distinguer ce qui relève de l’avertissement proprement dit de ce qui n’est qu’une mise en récit politique de la connaissance. C’est à cette condition que le renseignement peut continuer à jouer un rôle stabilisateur, plutôt que de devenir un simple instrument de persuasion ou de justification.
Gérald Arboit est chargé de cours à l’Institut diplomatique de Paris et chercheur associé à L’UMR Sorbonne-Identités, relations internationales et civilisation de l’Europe (Paris I-IV). Docteur habilité à diriger des recherches en histoire contemporaine, il a été directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement. Il a également enseigné l’histoire contemporaine ainsi que les sciences de l’information et de la communication dans plusieurs universités françaises.
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