Chacun doit s’interroger. Comment peut s’expliquer un tel décalage entre les forts civils et très lisses commentaires de la classe politique, médiatique, et intellectuelle française et la sauvagerie barbare qui se dévoile au fil des jours ?

Non. La fluidité des échanges téléphoniques réguliers de président à président, l’échange « détendu » des ministres des Affaires étrangères à l’ONU en janvier 2024, le jour de pendaison d’adolescents, la chaleur des conversations intimes et sans formalisme entre Jean-Yves Le Drian et le chef de la diplomatie iranienne, en marge du sommet de Biarritz d’août 2019, rétrospectivement, ne peuvent passer : toutes les informations sur la réalité de ce régime sont, et étaient, parfaitement disponibles.

Non. L’organisation des Gardiens de la Révolution, qui ne cache rien de tous ses actes depuis de nombreuses années, ne devrait pas échapper un jour de plus à l’apposition de l’étiquette de mouvement terroriste.

Non. Le filet tiède des protestations convenues du Parti socialiste n’est pas digne de l’histoire et de l’héritage de ce parti. La rédaction de l’Humanité ne devrait pas s’autoriser ce bond en arrière vers la congélation archaïque de la pensée, en réduisant ce qui est le hurlement désespéré d’un peuple à une protestation sur le pouvoir d’achat. Les appels à demi-mot à la négociation d’ambiguës « spécialistes de l’Iran », universitaires matois issus d’une gauche pusillanime, voire complice, ne devraient pas avoir table ouverte sur les chaînes télévisées, de BFM, de LCI comme du service public, pour oser prescrire indignement de transiger avec des bourreaux dont les mains dégoulinent d’un sang qui n’a même pas séché.

Non. Les mouvements féministes ne peuvent continuer ainsi à déconsidérer leur cause par leur impavide silence face au sacrifice et au courage des femmes iraniennes. Et les grandes associations, les ONG, les mouvements de jeunesse, les syndicats étudiants, les communes ne peuvent prolonger leur mutisme. La tour Eiffel devrait déjà être illuminée en rouge sang.

Car maintenant, c’est une ordalie de la jeunesse et de la féminité qui est en train d’être conduite en Iran. Mais une ordalie dans laquelle le jugement de Dieu a déjà été énoncé par ses vicaires. Les détails sordides de ce massacre de masse suintent désormais : les milices Bassidji assistées de brigades irakiennes, et de celles Fatemiyun afghanes et Zainabiyoun pakistanaises, mitraillent dans les rues, activent leurs snipers même en dehors des temps de manifestations, abattant à l’aveugle pour instiller la terreur. Elles poursuivent à leur domicile, ou dans les hôpitaux, les manifestants, pour les exécuter ou les achever de balles dans la tête. Leurs chefs réclament alors des sommes faramineuses pour donner les corps, jusqu’à l’équivalent de 10 000 euros, ou menacent sinon de les jeter à la fosse commune, et demandent des gâteaux en complément pour fêter ostensiblement et narquoisement leur victoire.

Viendra le moment où des comptes devront être demandés, ici dans notre pays. Car comment assumer collectivement, dans nos consciences de citoyens, la position lénifiante et pusillanime de notre diplomatie, et de nos responsables publics, alors que les atrocités qui dégorgent maintenant à flot de gros bouillons, coulent à jet continu depuis des décennies ? Ceux qui pouvaient, et devaient, les voir, ne peuvent en aucun cas faire les ignorants. Il n’y a pas de surprise : il s’agit d’un aboutissement. Il ne faut pas s’étonner que tous ceux qui ont accompagné de leur silence parlent bas aujourd’hui.

 

Mais il faut donner champ à la raison : comment expliquer un décalage aussi criant entre la crudité des faits et les paroles publiques ?

D’abord la volonté de ne pas se déjuger. Les élites du pays ont cotisé depuis un long moment à l’idée d’une négociation possible avec les dirigeants iraniens, et ont entretenu avec eux, au long d’années et d’années, une certaine connivence ; en niant les ressorts même du régime, sa texture. Car ce régime est une secte messianique, morbide et maladive, inéduquée, ignare, qui croit en sa mission universelle, et à son droit divin par prédestination du sort à plonger sa main dans toutes les richesses du pays. Un pays qui n’est in fine que le support à tous ses fantasmes. La mort est son vertige, le sommet de son appétit de sensations. Doté de l’arme nucléaire, il n’hésiterait pas à l’employer. Il s’agit bien plus que d’une dictature, mais d’une mafia déséquilibrée, qui a le gout du supplice. Elle viole les femmes et les adolescents en prison, abat les avocats à leur domicile, fait durer le plaisir des pendaisons, sans ciller, avec jouissance. Tout se voyait. Comment a-t-on pu se mentir et mentir à ce point ? Comment, face à cette violence inintelligente, exercée au vu et au su de tous, avoir pu croire, ou faire semblant de croire, à la fine couche de maquillage d’une diplomatie qui ne se cache pas, sourire en coin, d’être vicieuse et rusée ? De réformateurs, il y a longtemps qu’il n’y en a plus, et les quelques très rares exceptions, comme Mohammad Reza Khatami [1], le frère de l’ex-président iranien, un temps président d’un parti démocrate, ont fait un détour par la case prison, et ont baissé la tête, avant de revenir au bercail, et de couvrir de leur aménité la bestialité du régime. Il n’y a jamais eu d’interlocuteur réformateur. Non, il n’y a pas d’excuses : celui qui voulait voir devait voir. Aujourd’hui, comment assumer, en dénonçant avec vigueur ce régime, de s’être trompé à ce point, sinon en reconnaissant avoir trompé ?

Ensuite la peur. Les réseaux terroristes iraniens dormants en Europe sont bien connus des services de sécurité. Un des responsables des services de contre-terrorisme belge me confiait en 2017 qu’ils étaient à Bruxelles les plus nombreux et les plus actifs. Et c’est le cas partout en Europe. Ils recrutent, très structurés, bien au-delà du chiisme et des Iraniens, surtout dans les cercles les plus radicaux sunnites. Ils sont très préparés à l’action. Le pouvoir iranien a clairement signifié par plusieurs canaux qu’il n’hésiterait pas à les activer en cas d’une position excessivement ferme et concrète de la France.

Enfin la compromission. Celle de tous les clients des pétromonarchies du Moyen-Orient, du généreux Qatar d’abord, qui est, de fait, un proxi iranien, mais aussi des régimes du Golfe, et d’ailleurs, qui n’ont aucune envie de voir chuter un régime autoritaro-islamiste au profit d’une démocratie laïque et tolérante, potentiellement puissante dans la région, et demain amie d’Israël, représentant un peuple éduqué. En les privant au surplus de l’argent noir des caciques du régime. Compromission d’une gauche aussi qui, en prolongement de son attitude vis-à-vis de Boualem Sansal, confond sciemment, par radicalisation idéologique et/ou bas clientélisme, régime autoritaire au nom de l’Islam et religion musulmane. L’Iran nous l’a dit : l’attaquer, c’est attaquer l’islam. Et la gauche, par sa gêne, en donne désespérément implicite confirmation.

La plus grande probabilité des jours à venir est celle de l’exécution discrète, dans les geôles, sous la torture, et après le viol, de milliers de jeunes, faute, temporairement, de pouvoir pendre. Nous nous dirigeons vers un exode massif, via la Turquie, de pans entiers de la société iranienne, que nous saurons, je l’espère, accueillir. Car, tôt ou tard, elle prendra possession de son pays.

Nous sommes aujourd’hui, la France, amour déçu, honnie par la jeunesse et le peuple iranien. Et il faut malheureusement constater, tristement, que nous le méritons.

 

Régis Passerieux est ancien secrétaire international du Parti socialiste et partenaire éditorial de la Nouvelle Revue Politique.

[1] Rencontré en 2023 à Téhéran au siège de son parti, alors majoritaire au parlement, en bilatéral dans une rencontre dans laquelle je représentais le PS, il n’hésitait pas à demander, devant témoins locaux courroucés, la démocratie, même au prix de la disparition explicite de la République Islamique.

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