Au printemps 1917, à la suite de l’échec de l’offensive du Chemin des Dames qui avait été présentée à la France entière, à ses soldats et à son peuple de l’arrière, comme le dernier coup de collier à donner avant la victoire certaine, un nombre considérable de grandes unités (GU) (divisions) françaises se mutinent pour manifester leur désapprobation face à des offensives mal montées, trop ambitieuses et trop coûteuses en sang français, dont les généraux français ont pourtant parfaitement mesuré, depuis 1915, qu’il se fait rare et dont ils sont devenus plus économes. (l’année 1917 est l’année la moins meurtrière de tout le conflit chez les Français).
Le nombre de GU concernées est impressionnant. Selon les estimations les plus récentes, entre 59 000 et 88 000 soldats sont engagés dans 161 manifestations collectives.
Le mouvement commence le 29 avril, s’étend en mai 1917, à un moment où l’offensive Nivelle est terminée, et se poursuit en juin. La plus longue manifestation est le fait du 217ᵉ RI au camp de Mourmelon, qui ne s’achève que le 12 juin 1917.
Le mouvement ne sort pas du néant en 1917 et il a été largement anticipé par des signes patents depuis la fin de l’année 1914, avec des refus d’obéissance collective, notamment en 1915 en Artois et en 1916 à Verdun.
Le mouvement ne répond pas aux grilles traditionnelles obéissance/désobéissance de la culture militaire. Aux yeux des autorités, tant civiles que militaires de l’époque – toujours promptes à mettre en exergue des causes exogènes –, elles sont dues à l’influence de la révolution russe et à la propagande des socialistes révolutionnaires français. L’alcoolisation des mutins est aussi un facteur très fréquemment avancé lors des procès de l’été 1917, alors qu’elle n’en est que le désinhibiteur.
Le mouvement est-il un moment de renégociation de la hiérarchie au sein des unités militaires de base (sections et compagnies) ?
Un comportement frappe, à l’évidence : les chefs de contact (sous-lieutenants, lieutenants, capitaines) ne sont jamais pris à partie. Le service quotidien des unités est assuré, ce qui permet de remettre d’ailleurs en question le terme de « mutinerie », stricto sensu. Un historien a parlé aussi de « grève des tranchées ». Mais le terme n’est pas forcément approprié car les soldats de 1917 ne refusent pas de défendre leurs tranchées. Il s’agit plutôt d’un refus d’obéissance collectif face à une reprise d’offensive.
Par ailleurs, chez ceux qui refusent l’obéissance, la hantise, parfaitement fantasmée, de voir les troupes coloniales stationnées à Paris – « Sénégalais » et « Annamites » – réprimer les ouvrières parisiennes, voire les violer, constitue une motivation non négligeable. Se développe ainsi la crainte existentielle des combattants du front de se voir en situation de périphérie par rapport aux décisions – réelles ou supposées – de l’arrière. Les mutineries sont donc aussi l’histoire d’une coupure entre ceux qui sont « au charbon » et ceux qui y échappent.
Il s’agit surtout, pour les soldats-citoyens de 1917, de remettre en question non pas la guerre elle-même, mais une manière de la faire. « Nous n’attaquerons plus » est souvent un slogan manié par les « mutins ».
Comment l’historien de la Grande Guerre peut-il projeter ses analyses sur la situation actuelle ?
À nos yeux, une comparaison avec les montées en puissance des contestations face au consentement à l’impôt s’impose.
Elles viennent de différents horizons.
Les démarches de Sara Knafo, présentant un « contre-budget » et des mesures d’économie drastiques qu’elle chiffre à 80 milliards d’euros pour désendetter l’Etat, les attitudes d’associations telles que « contribuables associés », créée en 1990 sur le modèle des Tax Payer Associations américaines et qui revendique aujourd’hui 350 000 adhérents, ou encore l’IFRAP (Institut de la Fondation pour la recherche sur les administrations et politiques publiques) d’Agnès Verdier-Molinié, qui milite pour une moindre pression fiscale par recours à la lutte contre la fraude (estimée à 17,5 milliards en 2024) ou une diminution du nombre de fonctionnaires et une réorientation des dépenses (cf Les fonctionnaires contre l’Etat, Paris, Albin-Michel 2011, Où va notre argent, Paris, L’Observatoire, 2023) , vont dans le même sens.
Il ne s’agit pas de contester l’impôt. La lutte contre la pression fiscale est d’autant plus délicate qu’il peut difficilement y avoir refus de paiement, puisque l’impôt sur le revenu est désormais prélevé à la source. Mais les revendications communes de ces différents mouvements sont bien simplement d’indiquer que les élites décisionnelles ne peuvent plus attribuer à l’impôt des affectations sans avoir à en rendre compte.
À un moment où seulement 48 % des Français participent désormais à l’effort fiscal, n’est-il pas temps de répartager plus largement ce devoir national comme les mutins de 1917 ont manifesté leur envie de voir moins d’inégalité face à la mort de masse ?
Est-il encore raisonnable de contribuer au développement chinois quand la Chine est devenue l’usine du monde ? Est-il légitime de financer l’Algérie 64 ans après son indépendance ? Est-il légitime de financer l’accueil psychiatrique des clandestins quand le système hospitalier français est à bout de souffle, tout autant que l’Éducation nationale, la justice ou l’administration pénitentiaire ?
De la même manière que les refus d’obéissance de 1917 constituent un mouvement d’ampleur qui a pris sa naissance dès 1914, le mouvement antifiscal actuel s’ancre dans le temps moyen.
Les deux mouvements révèlent un refus de consentir à l’absurdité dans un réflexe citoyen. Hier, refus de consentir à l’absurdité d’offensives vouées à l’échec par la suffisance conceptuelles des grands chefs et l’insuffisance matérielle de la préparation.
Aujourd’hui, refus de consentir à l’absurdité de dépenses d’un pays qui se croit encore riche dans un État désormais endetté à 120 % de son PIB et qui continue de se comporter en pays producteur alors qu’il n’est plus qu’en état-providence pour la terre entière, doté d’un « modèle social » qui consomme près de la moitié des dépenses globales.
Nul projet révolutionnaire dans les deux mouvements, même si des drapeaux rouges sont exhibés en 1917 et que « L’Internationale » est entonnée. Mais un drapeau et un chant, utilisés comme symboles contestataires – tout comme des gilets jaunes – ne font pas un projet politique.
Simplement un refus de bon sens, qui passe aussi par une remise en question de l’expertise des élites.
Les deux mouvements – qu’il ne s’agit en aucune manière de comparer terme pour terme – symbolisent le constat d’échec de la faillite d’un mode de gouvernance de la guerre comme des dépenses publiques, tant l’argent est le nerf de la guerre.
Comment avait cessé le mouvement de refus d’obéissance en 1917 ?
Pétain arrivé à la tête des armées manie le bâton et la carotte.
Le bâton, c’est la répression. Pétain réprime sévèrement, mais s’en remet, prudemment, à la compétence civile du président de la République pour commuer l’essentiel des condamnations à la peine de mort en détention (3247 soldats renvoyés devant les tribunaux, 554 condamnés à mort, 49 exécutés réellement).
La carotte, c’est la dimension bien connue de l’amélioration des conditions matérielles des soldats-citoyens. Dans toute armée de conscription – et même professionnelle –, la gamelle et le traitement honorable de la dignité des troupes font le moral.
Les refus d’obéissance ont été la manifestation de la profonde inégalité face à la mort dans la Grande Guerre et d’une obligation de résultat. Mourir, oui, mais pour un résultat significatif.
La remise en question du consentement à l’impôt est le symbole de la contestation de l’inégalité devant l’impôt et d’une volonté d’en contrôler ses usages. Les composantes des deux comportements ne sont-elles pas finalement assez semblables ?
Bien entendu, comparaison n’est pas raison. Il s’agit ici d’un rapprochement intellectuel quelque peu provocateur à prendre pour ce qu’il est, sans plus.
Les deux mouvements ne sont similaires ni dans leurs manifestations, ni dans l’ampleur de leur expression, ni dans la gravité de la situation. Ce ne sont pas des vies d’hommes qui sont en cause aujourd’hui, contrairement à 1917, mais cependant l’avenir de la nation par le biais de son financement.
Une question mérite pourtant d’être posée. Y aura-t-il prochainement prise de conscience des élites nationales de la nécessité de renouveler le pacte civique face à l’impôt comme il y a eu renouvellement du pacte patriotique à l’été 1917 ?
François Cochet
François Cochet est professeur émérite d’histoire contemporaine de l’université de Lorraine-Metz. Il est spécialiste des guerres et de l’expérience combattante (XIXᵉ-XXIᵉ siècles) ainsi que des questions mémorielles des conflits contemporains. Il préside le conseil scientifique du Mémorial de Verdun et collabore régulièrement avec le musée de la Grande Guerre de Meaux. Il est l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages personnels ou en direction, dont 1914-1918, fin d’un monde, début d’un siècle, Paris, Perrin, 2014 et 2017 (prix Louis Marin de l’Institut) et Georges Catroux, un militaire bien diplomate, Perrin/Pierre de Taillac, 2025.
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