Depuis le théâtre Le Contrescarpe, la pièce Terre des hommes rend hommage et redonne vie et densité chaque semaine à Saint-Exupéry. On y retrouve la puissance de ses mots et la grandeur de ses actes avec le talent et la sensibilité de Pierre Devaux. Interview par Mathilde Aubinaud.
« Sentir le siège, l’odeur du cockpit, l’avion. » Nous voici, d’emblée, plongés dans l’univers du pilote. Comment êtes-vous rentré dans votre personnage ?
Pierre Devaux : Quand j’ai commencé à adapter Terre des Hommes au théâtre, je ne connaissais que Terre des Hommes et Le Petit Prince : pour l’adaptation et travailler le rôle, je me suis plongé dans les écrits de Saint-Exupéry (Courrier Sud, Vol de nuit, Pilote de guerre, Lettre à un otage, Lettres à sa mère, Lettre au général X, Citadelle…). Je suis également allé à Toulouse pour voir/sentir les lieux dans lesquels Saint-Exupéry vivait à ses débuts (Montaudran, l’hôtel du grand balcon), j’ai fait mon baptême de l’air… Et puis le cœur du travail a été ensuite avec Thierry Harcourt, le metteur en scène, qui m’a aidé à mêler l’histoire de Saint-Exupéry et la mienne pour gagner en authenticité au plateau.
Votre regard sur l’œuvre de Saint-Exupéry a-t-il évolué ?
Mille fois ! Je projetais sur Saint-Exupéry un écrivain poétique, parfois mélancolique. J’y ai découvert un homme d’action, un camarade d’une fidélité sans borne. Antoine de Saint-Exupéry a commencé à écrire des romans reconnus à partir du moment où il a piloté : il avait besoin d’action, de se mesurer aux obstacles, de frôler la mort pour se rappeler qu’il est en vie et toucher à ce qui peut ressembler à quelques vérités humaines. Il a été pilote, certes, mais aussi représentant de commerce, contrôleur qualité dans une usine, « diplomate » à Cap Juby puis à New York dans un tout autre contexte, militaire, mari : c’est un homme dont la (courte) vie a été d’une intensité folle.
« Les hommes ne savent pas ce qu’est une orange. » En quoi ces mots résonnent-ils dans notre société ? Que disent-ils de notre rapport à l’essentiel ?
Lors d’un voyage en Amérique du Sud, Saint-Exupéry assiste à un accident de la route et s’indigne de l’indifférence qui règne : personne ne vient soutenir les blessés, les badauds attendent sagement les autorités sans s’impliquer. Il s’indigne alors de l’indifférence générale qui règne : il parle d’Hommes-îlots, indépendants les uns des autres, déliés. Saint-Exupéry, comme pour l’orange, a le souci de ne pas se perdre dans la multiplication des expériences, des activités, mais de revenir à l’essence des choses : le goût d’une orange qui aurait poussé peut-être sur un autre continent, fruit du travail d’autres Hommes, la densité d’une relation humaine. Comme il le redit dans Terre des Hommes : « la grandeur d’un métier est peut-être avant tout d’unir des Hommes ». L’orange est un prétexte pour nous émerveiller de ce qui nous est donné dans la nature, le métier est un prétexte pour se relier les uns aux autres. Privilégier l’intensité plutôt que l’extensivité, l’éparpillement. On retrouve aussi cette thèse dans le dernier chapitre de Pilote de guerre.
Comment définiriez-vous le lien tissé avec André Prévot ?
Il y a une vraie complémentarité entre Saint-Exupéry et Prévot : là où, au décollage, Saint-Exupéry est exalté, angoissé, concentré, Prévot est flegmatique et détendu. Prévot a le gage de l’expérience : il est marié, il a deux filles, il aime ce qu’il fait, mais sans l’ambition conquérante que peut avoir Saint-Exupéry à ses débuts. Puis arrive l’accident et le rapport s’inverse. Saint-Exupéry devient maître à bord et Prévot le suit, pensant à celles qu’il pourrait laisser derrière lui. Saint-Exupéry est un véritable oiseau migrateur, Prévot, lui, tient plutôt du canard domestique ! L’un et l’autre, face au désert, acceptent leur condition de survivant et se relient comme deux frères : différents mais unis.
· En quoi cette pièce est-il un hommage à Saint-Exupéry ?
Olivier d’Agay, le petit-neveu de Saint-Exupéry et président de la succession Saint-Exupéry, est venu voir le spectacle et a partagé son enthousiasme sur la fidélité à l’œuvre de l’auteur. Grâce à la mise en scène épurée, suggestive, subtile et les lumières de Thierry Harcourt, grâce à l’univers sonore apporté par Tazio Caputo, nous emmenons les spectateurs dans la chambre de jeune pilote de Saint-Exupéry à Montaudran, puis dans le cockpit avec Prévot au-dessus des Pyrénées, puis en Afrique de nuit au-dessus du Sahara, puis en pleine nuit dans un ciel étoilé unique, puis dans l’aridité du désert, etc. Tous ces lieux, personnages, anecdotes sont bien réels et ont été marquants pour Saint-Exupéry : l’hommage se situe dans l’authenticité. L’hommage à Saint-Exupéry, c’est avant tout un hommage à la vie, un hommage aux Hommes (cette pièce porte bien son nom..!)
Terre des hommes – tous les samedis jusqu’au 30 juin au Théâtre Le Contrescarpe.
Mathilde Aubinaud
Diplômée du CELSA et ancienne auditrice de l’École de Guerre, Mathilde Aubinaud est communicante. Après Foxintelligence (Nielsen), le ministère de l’Économie des Finances et Deloitte, elle est directrice associée chez Havas Paris et dirige le think tank #NEWDEAL. Elle enseigne depuis 2014 la communication et l’étude des médias dans l’enseignement supérieur. Elle a écrit plusieurs livres dont La Saga des Audacieux (VA Editions).
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