Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques et chercheur associé, spécialiste des relations euro-arabes et de la géopolitique du Moyen-Orient. Enseignant, conférencier et consultant en stratégie politique et communication, il est affilié notamment à l’ULB ( Université Libre de Bruxelles), à l’UQAM ( ’Université du Québec à Montréal ) ainsi qu’à plusieurs centres de recherche européens et nordiques. Intervenant régulier dans les médias, ses travaux portent sur le terrorisme, la radicalisation, les pays du Golfe et les enjeux euro-méditerranéens. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence, dont Donald Trump, retour vers le futur, paru en janvier 2025 aux éditions Mareuil.

Trump, la fin du « regime change » et l’émergence d’une doctrine du « untopping » ? 

Depuis l’Irak, depuis la Libye, depuis la Syrie, une certitude s’est imposée pour les Occidentaux et en particulier les Américains : le « regime change » ne fonctionne pas. C’est bien d’en tirer peut-être enfin les leçons. Il ne produit ni stabilité, ni démocratie, ni alignement durable, mais du chaos, des États faillis et des radicalisations en chaîne. C’est ce constat qui semble désormais structurer la posture de Donald Trump. Non plus exporter un modèle, non plus reconstruire des États, mais neutraliser, déplacer, contourner les régimes jugés problématiques en cherchant à organiser, ou au moins rendre possible, des transitions limitées, pragmatiques, sans effondrement systémique. Le cas vénézuélien récent de capture de Nicolàs Maduro, et donc de couper la tête du régime bolivarien, prend ici valeur de précédent stratégique et pourrait faire école. 

Le Venezuela : le « untopping » plutôt que le changement de régime

L’enlèvement de Nicolás Maduro ne relève pas d’un changement de régime classique. Il n’y a ni invasion, ni occupation, ni projet de refondation politique pour le moment en tout cas. Il s’agit bien d’une opération ciblée, personnalisée, presque juridico-militaire : Trump ne renverse pas un système, mais retire un homme devenu toxique, illégitime, dangereux pour la sécurité des Etats-Unis et pour les Vénézuéliens en premier. La logique n’est pas idéologique mais fonctionnelle. Maduro ne tombe pas parce qu’il est dictateur , il l’était depuis longtemps, mais parce qu’il est devenu un facteur de désordre stratégique. C’est le « untopping », on fait juste sauter la tête. La nouveauté n’est donc pas l’usage de la force, mais son format : ciblé plutôt que massif, personnalisé plutôt que systémique, réversible plutôt qu’occupationnel. On ne prétend plus reconstruire le Venezuela, on cherche simplement à le rendre gérable et Trump n’engage ainsi pas le pays dans un conflit qui aurait pu être durable. Ce n’est pas un projet de démocratisation, c’est un projet de stabilisation minimale avec des négociations avec celle qui succède à Maduro, son ex vice-Présidente, de toute évidence plus ouverte aux Américains désormais par stratégie pragmatique. 

Iran : la tentation puis la retenue

Tout semble pourtant pousser à une intervention en Iran : répression massive, affaiblissement régional du régime, colère populaire, isolement croissant. Et pourtant Trump hésite toujours et pourrait reculer. Parce que l’Iran n’est pas le Venezuela. C’est un État structuré, doté de capacités de riposte, intégré dans des réseaux militaires et idéologiques denses. Une extraction ciblée n’y produirait pas une transition mais une implosion, et une implosion iranienne ne serait pas régionale mais systémique. A tout le moins Trump pourrait éliminer Ali Khamenei, le guide suprême comme les Israéliens avaient fait avec le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah.  La doctrine implicite n’est donc pas morale mais coût-bénéfice : on n’intervient pas là où l’effondrement serait pire que le régime. Ce qui ne posait pas de problème avant comme avec la catastrophe irakienne et le renversement de Saddam Hussein en mars 2003. 

Cuba et les transitions par érosion

Cuba illustre cette logique. Régime vieillissant, épuisé économiquement, isolé diplomatiquement mais encore socialement structuré, il ne se prête ni à une rupture brutale ni à un renversement militaire sans chaos. Trump attends que le fruit tombe. Une transition y passerait davantage par une recomposition progressive : ouverture économique partielle, renouvellement générationnel, intégration graduelle dans les circuits régionaux. Une transition par érosion, pas par explosion.

Trump tirerait- il les leçons de l’histoire ?

Il serait bien le premier des Présidents américains contemporains à le faire. Trump n’est ni un exportateur de démocratie ni un bâtisseur d’États. Il se préoccupe surtout des Américains et du monde à moindre frais. Il est un gestionnaire brutal de rapports de force qui cherche moins à transformer le monde qu’à le rendre temporairement compatible avec les intérêts de son pays. La doctrine qui émerge n’est pas celle du changement de régime, mais celle de la neutralisation ciblée et de la transition imparfaite qui pourrait essaimer un jour. Elle ne produit ni des démocraties solides ni des États modèles, mais des équilibres instables et , ce qui finira par devenir une marque de fabrique trumpienne: le gel des conflits, les transitions de régime par la bande et le provisoire qui dure.

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