Le soulèvement qui gagne les rues iraniennes est de ceux qui pourraient bousculer en profondeur les équilibres non seulement régionaux mais, plus largement, de l’ensemble de la scène internationale. En 1979, la révolution islamiste avait consacré, dans la relative bienveillance d’une partie de l’intelligentsia et la naïveté occidentale, une nouvelle menace dont la dangerosité ne manquerait pas de se profiler très rapidement : un État islamiste, revendiqué comme tel, puisant aux sources du frérisme sunnite son modèle opérationnel. Cette jonction latente et hybride entre les deux grands courants, rivaux, de l’islam (chiisme et sunnisme), sans éteindre évidemment leurs oppositions autant théologiques que géopolitiques, débouchera sur l’émergence décomplexée d’un nouvel ennemi des démocraties occidentales. Celui-ci, à côté des totalitarismes communistes déclinants, prendra progressivement la place d’ennemi numéro 1 de nos valeurs de liberté, de démocratie et d’égalité. L’islamisme agressif, expansionniste, a trouvé dans la matrice iranienne son point de départ, quelles que soient ses différentes formes qui incarneront, tout en se combattant par ailleurs, une identique détestation des Occidentaux.
Ce qui se joue depuis plusieurs jours en Iran est la remise en cause de cette genèse et de ce mur porteur de l’islamisme. Les combattants de la liberté qui défient, au prix de leurs vies, le régime des mollahs pourraient, s’ils parvenaient à renverser la dictature qui les opprime, créer les conditions d’un événement d’égale ampleur à ce que fut la chute du mur de Berlin en 1989.
Alors que des massacres à grande échelle se perpétuent sur l’ensemble du territoire iranien, force est de constater que l’Occident, à ce stade, tout en condamnant, hésite, y compris côté américain, nonobstant l’avertissement de Donald Trump au guide suprême de la révolution islamique, Ali Khamenei. Plusieurs facteurs expliquent sans doute cet attentisme : les enseignements d’un passé récent, tout d’abord, qui ont démontré le chaos produit par des interventions directes ; la pression ensuite exercée par plusieurs pétromonarchies sur Washington dans le but de ne pas déstabiliser les marchés du pétrole ; enfin un état d’esprit plus général empreint de realpolitik, de relativisme résigné, d’indifférence complice…
C’est ce dernier point qui pose in fine le plus problème et qui, de facto, introduit une sous-évaluation pour le moins dramatique de la tragédie iranienne. Les stratégies d’accommodement implicite, sous couvert de réalisme, outre qu’elles se résignent à une violation criminelle des droits humains, ne sont pas plus efficientes politiquement qu’elles sont acceptables sur le plan moral. Le court-termisme de la tempérance ou de l’inaction face à des régimes agressifs, déstabilisateurs, a, sur la durée, un coût. C’est ce coût dont il faut avoir désormais conscience, et d’une manière urgente, en aidant les Iraniens à trouver une issue à leurs aspirations démocratiques : pour eux, tout d’abord, mais aussi pour se débarrasser d’un verrou qui nuit depuis plus de quatre décennies à la stabilité de la scène internationale. La cause des démocrates d’Iran est la nôtre. Il faut le dire, l’assumer et agir en conséquence.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
Voir aussi
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
1 décembre 2025
Le politique, plus que jamais !
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
La vocation de la NRP est de penser pour agir, de comprendre pour maîtriser, de débattre pour aider à décider aussi. Nous assumons des choix.
0 Commentaire4 minutes de lecture
3 décembre 2025
Shein au BHV : autopsie d’un renoncement politique et économique
par Bernard Cohen-HadadEntrepreneur, président du Think Tank Étienne Marcel.
Shein au BHV : ce mariage contre-nature acte un renoncement politique. Entre urbanisme punitif et iniquité fiscale, Bernard Cohen-Hadad dénonce le sabotage de notre industrie textile et exige la fin des privilèges accordés à l'ultra-fast fashion.
1 Commentaire6 minutes de lecture
5 décembre 2025
Les leçons à tirer des affaires Sansal et Christophe Gleizes
par Xavier DriencourtAmbassadeur.
Le journaliste français Christophe Gleizes a finalement été condamné à 7 ans de prison. Contre toute attente et alors que la plupart des observateurs s’attendaient à un acquittement ou une condamnation très légère de manière à ne pas envenimer le contentieux avec la France.
0 Commentaire5 minutes de lecture