Voici 30 ans, François Mitterrand disparaissait. Que reste-t-il de l’œuvre du quatrième président de la Vᵉ République ? Georges-Marc Benamou, qui fut tout à la fois son ultime confident et mémorialiste, revient dans son dernier ouvrage, paru le 8 janvier 2026, « Dans le secret de Mitterrand », sur l’homme, sa mémoire, la résonance de son parcours à l’épreuve de notre époque. Un témoignage intimiste et politique. Passionnant. Ce texte est publié avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur Plon.
Il m’avait appelé, après deux semaines sans nouvelles de lui, de son état de santé, et de l’avancement de nos entretiens. « Demain, que faites-vous ? C’est mon dernier conseil des ministres. On pourrait peut-être déjeuner ensemble… J’ai quelque chose qui m’ennuie, je l’annule, et on déjeune ensemble si vous voulez bien… » Vous pensez que si je voulais…
Ce 3 mai 1995, je le trouvai, triomphant, alors que la rumeur le donnait moribond une fois encore. Il était allongé sur son fauteuil antidouleur, le crâne rasé, l’air d’un bonze heureux dans cette chambre vide de son appartement de l’Élysée qu’on déménageait. Il me fit partager sa maigre pitance de malade (œufs mollets-hachis parmentier). Il était un recordman fourbu, et faisait penser à ce nageur français, un peu fou, dont on parlait à l’époque, qui venait de traverser l’Atlantique à la nage en 55 jours. « Ça y est… C’était mon dernier conseil des ministres… Mille trois cents conseils, ce n’est pas donné à tout le monde. » Comme pour souligner l’exploit, il avait ajouté : « Sur la fin, ce n’était pas évident. »
C’est ce jour-là, durant ce dernier déjeuner à l’Élysée, qu’il me fit cet aveu mémorable, et scandaleux. À un moment, il baissa la voix, son regard aigu sollicita ma totale attention, avant de lancer benoîtement son verdict sur cette époque qui se refermait sur lui : « En fait, je suis le dernier des “grands Présidents”… Je veux dire dans la lignée de De Gaulle… Après moi, il n’y en aura plus d’autres en France. À cause de l’Europe… À cause de la mondialisation… À cause de l’évolution nécessaire des institutions… Dans le futur, ce régime pourra s’appeler Ve République, mais rien ne sera plus pareil… »
Je suis le dernier des grands Présidents…
La formule est connue ; elle a été popularisée par Michel Bouquet, incarnant le dernier Mitterrand, dans le film de Robert Guédiguian. Elle a pu choquer. Les esprits étroits se sont moqués, ont crié à la mégalomanie ; mais le plus grand nombre a compris. Nous allions changer de millénaire, changer de monde et de France ; Mitterrand, en vieux chef gaulois, le savait ; alors il tentait à toute force, avec une gourmandise inquiète, et une longue-vue, d’envisager le cours de l’Histoire, sans lui, après lui.
Après Chirac, passeur entre deux époques, à qui il avait fait la courte échelle, comme on le verra, ce fut en effet la cavalcade de ces « petits présidents ». Sitôt élus, aussitôt périmés ; réduits, comme rétrécis par le quinquennat, l’Europe et une mondialisation pas si heureuse. Sarkozy, « le Kennedy français » qui ne parvint pas à se faire réélire, ce qui eût été facile avec le quinquennat, et qui aura été mis en prison. François Hollande, président si « normal », qu’apeuré par une poignée de frondeurs et de mauvais sondages, il céda sa place à son jeune conseiller, dont il avait ignoré durant toutes ces années qu’il rêvait de devenir vizir à la place du vizir… Emmanuel Macron, ce « Mozart de la finance », à la tête d’un État en faillite, qui est en train de méthodiquement déglinguer les rouages pourtant bien huilés de la Vᵉ République, et dont on se demande, à l’heure où j’écris, s’il pourra terminer son mandat.
C’est sur les décombres de cette Ve République que je revisite ces textes, ces « choses vues » auprès du dernier Mitterrand. Le voyage temporel est troublant. Ses paroles me reviennent et me poursuivent, elles résonnent et prennent tant de sens au moment où la France officielle se défait, comme jamais on ne l’aurait imaginé dans ma génération. Effondrement de la République ; déclassement économique vertigineux ; perte d’influence en Europe et dans le monde ; triomphe des partis, et même des groupuscules ; l’extrême droite aux portes du pouvoir ; les socialistes de 2025 plus médiocres encore que ceux de la SFIO conquise par le jeune Mitterrand ; et surtout, ces Français qui ne s’aiment pas ; ces tribus qui se chamaillent…
Les décombres… L’œuvre cumulée de tous ces « petits Présidents » qu’il imaginait venir après lui. « Petits Présidents » qui, une fois la conquête passée, s’isolent, gouvernent sans cap, n’ont pour boussole que les sondages, le marketing, ou des « visiteurs du soir » qui pensent faux. De « petits Présidents », qui, après six mois d’idylle, deviennent mal-aimés des Français, prennent peur, s’isolent plus encore et qui, au moindre vent fort, à la moindre colère française, n’ont pour réponse que de gros chèques. À chaque incendie, on arrose… Ce qui en grande partie explique l’accroissement vertigineux de la courbe de notre dette.
Mitterrand, au soir de sa vie, avait dû imaginer les décombres dont je parle. Au cours d’une autre conversation, il avait voulu se justifier du fameux, de l’historique reproche : avoir écrit à 48 ans Le Coup d’État permanent, puis vingt ans plus tard s’être si bien accommodé de ces institutions jadis honnies. Il avait tenu à ajouter comme un codicille à sa pensée de jeunesse : « Dans les institutions de la Ve République, le Parlement est tenu en lisière… Trop… Mais le jour où il se fâchera, la tentation sera grande de retourner aux désordres de la IVᵉ… Un jour, ils se révolteront ! Et ce Président sera fragile. Il sera obligé de cohabiter avec une assemblée qui aura accumulé bien des rancœurs, et des rivalités, et qui, à tout moment, pourra se rebeller. Et ce sera la cohabitation permanente, une sorte de retour à la IVᵉ. »
Il avait appuyé ses mots d’un geste qui disait l’étouffement : le constat d’un praticien après l’exercice du pouvoir en quelque sorte.
Un jour, ils se révolteront. Nous y sommes.
C’est ainsi qu’il faut lire, ou relire, les textes qui suivent. Un voyage dans le monde d’hier, autant que des leçons de vie pour temps politiques dangereux.
On l’entendra, on le lira ici, comme s’il intervenait parfois dans nos débats. Comme s’il avait posé dans ces derniers entretiens des cailloux blancs à l’usage des générations à venir. L’exhortation à la gauche, aux socialistes du futur, à ne pas retomber dans la médiocrité de la SFIO ; à jouer la conquête ; à ne pas oublier la classe ouvrière et les salariés, comme c’est le cas depuis François Hollande, et la ligne « woke » inspirée par la fondation Terra Nova. Tant d’évidences oubliées qui mériteraient d’être entendues ici et maintenant par ses successeurs lointains. Mais aussi les mises en garde du grand républicain (qui valent pour nous) sur la fragilité des démocraties, les retours en arrière possibles en matière de libertés publiques ou de médias ; par temps calme, il redoutait la tentation autoritaire. Nous y sommes, là encore.
Fulgurances d’artiste du politique ; visions de vieux chefs gaulois ; et surtout, j’en ris en me souvenant, ses formidables traits balzaciens. Il connaissait les hommes, les femmes, les futurs vieux, les socialistes de carrière, et les bourgeois orléanistes, les splendeurs et les misères de la politique à la manière d’un romancier du XIXᵉ siècle qu’il avait décidé de ne pas être à 30 ans « faute d’imagination », comme il me l’avait confié.
Non qu’il y eût chez lui quelque pensée magique ; on verra que sur l’Europe, notamment, ses illusions auront hélas été contredites par les faits ; mais pour le reste, en homme de vieille culture, il voyait juste, et loin. Il savait les caprices du temps comme les grandes permanences ; il connaissait la République, la Ve République et les précédentes ; et surtout, il connaissait l’âme de la France et ses penchants. Il avait reniflé ce déclassement, cette rétractation du pays que déjà on sentait à l’œuvre au XXᵉ siècle. Comme de Gaulle, il avait entrevu la pente vers laquelle glissait le pays ; cette « portugalisation » de la France dans le futur que le Général évoqua devant Alain Peyrefitte. De Gaulle, avec quelques rêves de rupture, s’insurgea contre cette pente qu’il jugeait fatale, parfois même il désespérait : « Comment pouvez-vous lutter pour un pays qui est en train de se dissoudre, de s’en aller, de s’abandonner ? On ne peut pas tenir un pays malgré lui. »
Mitterrand, lui, se figurait qu’on arriverait à masquer ce déclin grâce à l’Europe. Il imaginait, par tempérament peut-être, une pente douce ; pas la « portugalisation » qui gendarmait de Gaulle. Vu d’ici, des décombres, je me demande si Mitterrand le fataliste ne s’illusionnait pas…
De l’importance de finir, et bien finir son règne.
C’est aussi de cela qu’il est question, dans ces choses vues. J’y repense, là encore, en écho de ce à quoi nous assistons à présent. Ce président institutionnellement mort qui s’agite, entend encore briller, faire une illusion, pauvre étoile déchue… C’était le terme d’un long règne français. Il avait tenu bon jusqu’au dernier jour, la dernière seconde, comme il l’espérait, en dépit d’un cancer galopant, des affaires, des balladuriens pressés de le voir mourir, de Jospin, de ce Brutus, des juges, des investigateurs, de tous ces « rôdeurs sanguinaires »… Il s’était mis à dresser, à haute voix, en m’oubliant parfois, le bilan de son destin. Cinquante ans de vie publique. Vingt-trois ans dans l’opposition, à mener une vie de chien, à dormir à même le sol dans les Micheline de la SNCF entre Paris et Château-Chinon, et à subir, dans son fief, les humiliations des préfets du pouvoir gaulliste ; et l’autre face, quatorze ans en monarque à la tête de la Vᵉ République, l’artiste que saluait le Libé de Serge July, au moment de sa triomphale réélection de 1988.
En prévision de sa sortie de scène, il avait dû se mettre à jour ; ainsi, ce jour-là, il faisait et refaisait des comptes, et la liste de ceux qui l’avaient précédé. Il remontait l’histoire de la République, ses Présidents, les grands et les oubliés, et leur durée au pouvoir… Entre Vincent Auriol et Albert Lebrun, il n’avait pas hésité à caser Pétain, et ses quatre années de service… Quand la liste des concurrents « républicains » s’épuisa, il était passé sans hésiter, là encore, aux rois de France et autres empereurs…
Au bout du compte, il n’était pas mécontent de lui.
Roi élu par deux fois et – j’avais fini par le comprendre – se considérant plus légitime, et bien plus oint, que la plupart des Valois, des Bourbons, ou autre roi héréditaire.
Je suis le dernier des grands Présidents… Quatorze ans de monarchie républicaine… Un peu moins que Napoléon III ; il le regrettait, mais sa fin fut si piteuse. « Napoléon le Petit », sur lequel il s’était promis, dans les années 1960, d’écrire un livre dénonciateur, et qu’il avait fini par ne pas détester. Mais, coquetterie suprême de « vieux chefs gaulois », plus longtemps au pouvoir que son grand rival de Gaulle. Quatorze ans ; quatre de plus, et sans la rue, sans Mai 68 pour le chasser, lui. C’est ainsi que nos monarques se calculent.
Vu d’ici et maintenant, on imagine que ce fut un privilège d’avoir été le dernier confident ; rien de plus faux sur le moment. Ces trois années furent comme un exil pour moi. Il était un monarque finissant et, pour la plupart – surtout ceux qui s’étaient courbés à sa Cour –, était à présent infréquentable. En devenant son dernier confident, je le fus aussi. Je partais avec lui pour Sainte-Hélène en quelque sorte. Il n’était plus rien ; il cherchait à survivre. Il avait perdu le pouvoir au profit de la droite ; il était rongé par son cancer et cerné par les siens autant que par les « rôdeurs sanguinaires ». On me traita alors de courtisan ; pauvre Cour réduite à rien à cette époque… Ce fut une longue et éprouvante cérémonie des adieux, dont j’allais être le témoin et, parfois même, l’otage consentant, comme le montre bien Guédiguian dans son film Le Promeneur du Champ-de-Mars, où le jeune héros perd tout, sa femme, son travail, son sommeil, ses amis « de gauche », tant il est captivé par le vieux monarque.
Le portrait du confident de Mitterrand que fait Guédiguian dans son film est exact. J’étais jeune, impulsif, flatté autant qu’ému par le vieux Président. J’étais sentimental. J’ai toujours aimé les vieux, mes grands-pères et ceux que je me suis choisis, Albert Cohen, mon ami de Genève à mes 20 ans, Mitterrand, que j’aimais à 8 ans tel un Victor Hugo sur ma télévision en noir et blanc, Daniel Cordier, qui m’aura fait vivre – autant que possible – la Résistance de sa jeunesse avec Jean Moulin… Avec eux, je retrouvais la sensation perdue de l’enfance : être à l’abri du monde et de sa course. Je n’ai d’ailleurs connu que le dernier Mitterrand. Ma fréquentation de Mitterrand a été tardive dans le règne. Nos échanges se situent surtout entre février 1992 et le 1ᵉʳ janvier 1996, après le fameux dernier réveillon aux ortolans, cinq jours avant sa mort. L’autre, le splendide, le jeune Mitterrand, qu’on voit en jeune ministre conquérant dans les années 1950, ou plus tard en tribun de l’union de la gauche, rhabillé de velours chic par le Nouvel Obs des années 1970, je ne l’ai pas connu ; je ne l’aurais peut-être pas aimé.
Je m’étais donc embarqué sans hésiter, sans réfléchir dans cette aventure. Lui savait, et très vite, alors que nous allions nous mettre à travailler sur ses Mémoires interrompus, il m’avait prévenu : « Si vous décidez de devenir mon ami maintenant, sachez que vous serez bien seul. »
Je croyais à un propos de fin de déjeuner, c’était un samedi, au sortir de chez Lulu ; je ne l’avais pas écouté ; ce n’est que bien plus tard que je comprendrai sa mise en garde affectueuse et lucide.
Il ne pensait pas si bien dire. J’allais me retrouver si seul, dans ce tête-à-tête de trois ans. C’est peut-être ce qu’il voulait : avoir toute mon attention, toute ma vie. J’allais larguer les amarres, et en effet je fus happé.
J’allais le comprendre, le payer.
Sur le moment, cela paraît comique vu d’ici : je devenais moi aussi un paria dans Paris ; je n’avais pas hurlé avec la meute ; je restais « son ami », comme Élisabeth et Robert Badinter ou Hubert Védrine, avec lesquels j’échangeais à l’époque ; pire, son dernier confident. J’étais « contaminé ».
À ce moment-là, le Tout-Paris, les deux bourgeoisies dont parlait de Gaulle, celle du Figaro comme celle du Monde, s’alliaient. De Sollers à Alain Minc, des ex-maos autant que dans le « cercle de la raison », ils accouraient vers leur nouveau maître, le providentiel Édouard Balladur, tandis que moi je m’embarquais pour un Sainte-Hélène insensé avec ce vieil homme accaparant.
Sur le moment, je mesurais mal l’impact de tout cela sur ma vie future : la solitude, l’isolement professionnel, le silence et la littérature, les polémiques sur ce livre, les jalousies de la gauche, l’ostracisme de la droite, mais aussi le succès inattendu d’autres livres, l’aventure cinématographique du Promeneur du Champ-de-Mars, les heureuses bifurcations de la vie… Bref, la trace de cette amitié singulière sur ma vie future.
Tout ne fut pas lugubre, bien sûr, dans ce Saint-Hélène symbolique. Il y eut aussi les rires, les fous rires de bistrots à l’évocation des tours pendables qu’il jouait, durant cette cohabitation, à Chirac ou Balladur ; ces soirées à l’ambiance de Carbonari, qui lui rappelaient sa jeunesse, quand les juges ou TF1 (l’adversaire d’alors) le serraient de trop près ; ces moments à la Feydeau aussi, celui par exemple où ma présence imprévue à un déjeuner familial rue de Bièvre lui servit à amortir la colère de Danielle Mitterrand au lendemain de la révélation publique par Paris Match de l’existence de Mazarine ; sans oublier les souvenirs (et les conseils !) du vieux Casanova… Il y eut tous ces moments où, curieusement, l’âge est aboli, et où il retrouvait sa jeunesse, et surtout (il y tenait), son alacrité… Mais aussi combien de moments difficiles, pendant les offensives de la maladie en 1994. Là, il se sentait cerné, à bout, menacé d’assassinat « car la droite était pressée qu’il s’en aille » ; cerné par la mort autant que par les affaires qui resurgissaient avec la violence du refoulé, comme toujours en fin de règne. C’est durant cet « automne des tempêtes », que je décris plus loin, qu’il se décida à mettre de l’ordre dans sa vie, comme disent les notaires ; dans son cas surtout à purger « les affaires qu’on pourrait lui accrocher plus tard… ».
Face à ces menaces, le vieux président cancéreux était redevenu combattant, et il mit sa dernière énergie à les régler, ces affaires, à « sortir par le haut », et aussi, comme on le lira, à « mourir par le haut ».
C’est ce qui me frappe, en relisant ces textes : le spectacle, et les coulisses, de cette « sortie de scène » impeccablement maîtrisée, en dépit des obstacles, et de la mort qui rôde.
Il n’avait jamais été un amateur. Il fut méthodique là encore.
Côté privé, il avait « outé » Mazarine in extremis. Des rendez-vous secrets s’étaient tenus entre le patron de Paris Match, Roger Thérond, et Roland Dumas. Ces Vautrin, ces corsaires urbains dignes de Balzac avaient tout pour s’entendre… Qui manipulait qui ? Si l’opération « Mazarine » s’était correctement déroulée, il n’en allait pas de même avec le reste, les affaires publiques. Mitterrand et les socialistes « traqués » par les juges et leur « putsch antirépublicain », selon son expression ; ces mêmes socialistes, menés par Lionel Jospin, bientôt candidat à la présidentielle de 95, qui le reniaient haut et fort et évoquaient – s’en souviennent-ils ? – une fin à la Bourguiba. Et, comme si cela ne suffisait pas, une énorme bombe mémorielle venait d’exploser. Un livre de Pierre Péan révélait en juin 1994 la plus terrible des zones dans sa biographie : la présence du jeune Mitterrand, 26 ans, échappé du stalag, à Vichy comme fonctionnaire du régime. Tout cela était connu, surtout depuis le formidable Le Noir et le Rouge de Catherine Nay, mais avait été occulté par les servants du régime. Comme l’a dit Régis Debray, un temps conseiller à l’Élysée : en évoquant « une “hypnose” collective à l’égard de certains aspects du passé de Mitterrand ». Mais cette fois, pour ajouter à ce maréchalisme de jeunesse ; pour aggraver son cas, Pierre Péan révélait son amitié avec l’organisateur français de la rafle du Vél’ d’Hiv’, René Bousquet, ancien secrétaire général de la police de Vichy, et grand argentier de sa première campagne présidentielle, en 1965.
Un samedi, après le déjeuner rituel chez Lulu, alors que nous descendions le boulevard Raspail, direction la librairie Gallimard, il se demandait à haute voix s’il serait encore en vie en mai, au terme de son mandat. J’étais encore vert et, je dois l’avouer, attristé devant cette funeste perspective. Je restai muet ; désemparé devant sa manière d’envisager sa mort, sa légende après la mort, tandis que lui, sans pudeur aucune, et avec une curiosité presque gourmande, poursuivait en énumérant la liste de « ces affaires qu’on lui accrocherait plus tard ». Urba et les affaires d’argent du Parti socialiste… ? Le testament empoisonné de François de Grossouvre, son âme damnée qui venait de se suicider au palais de l’Élysée… ? Le suicide de Bérégovoy… ? La fronde de Jospin et des socialistes qui ne voulaient même plus citer son nom… ? Mazarine, le scandale de la double vie… ? Vichy et les révélations de Péan… ?
À l’angle de la rue de Rennes et du boulevard Raspail, il s’arrêta net, comme si, enfin, il avait fait le tri entre toutes ces misères posthumes : « Non, les affaires d’argent du PS ne me colleront pas… Chirac et la droite ont fait bien pire que moi, vous verrez… ». Je lui lançai alors : « Et Vichy ? Et Bousquet ? »
Les klaxons de l’angle de la rue de Rennes et du boulevard Raspail interrompirent opportunément (pour lui) la conversation. Nous y reviendrons longuement et douloureusement, sur cette question Bousquet, comme on le lira.
Cette trilogie nous parle du « Monde d’hier » ; en direct de cette fin de XXᵉ siècle, si lointaine pour le peuple nouveau, toutes les générations, X, Y ou Z ; et toujours proche pour moi qui étais alors ce jeune homme à qui il arrivait de répondre agacé lors de nos conversations sur Vichy, Papon et Bousquet : « Jeune homme, vous ne savez pas de quoi vous parlez. » Au moment où je devins, à l’occasion de la rédaction de ses Mémoires interrompus, le dernier confident du dernier Mitterrand, les réseaux sociaux n’existaient pas ; pas plus que les nombreuses chaînes d’info qui, mieux que les tabloïds anglais, rythment désormais nos vies, nos passions, nos pulsions. Comment aurait-il pu y survivre, ce Casanova qui ne vivait que par le secret, les coups politiques et les nuits aventureuses ? Jusque dans ses années de maladie, on pouvait croiser une belle, ou une actrice, sortir de sa chambre à coucher… Dans ce « Monde d’hier », la gauche restait la gauche, même abîmée par le pouvoir, et la droite restait la droite « la plus bête du monde », selon lui, à l’exception de Philippe Seguin, le seul homme politique qu’il considérait comme un grand, « le plus grand », m’avait-il dit un jour.
En ce temps-là, Jean-Marie Le Pen faisait peur et le sénateur Mélenchon, le plus mitterrandolâtre d’entre nous, n’était pas transformé en un Doriot acharné à vouloir éteindre les Lumières de la République.
En dépit de cela, du passage du temps, de ce peuple nouveau, de ces médias nouveaux, de ces pulsions nouvelles et de nos vieux refoulés, les grandes permanences subsistent.
Mitterrand est de celles-ci. Comme de Gaulle, après de Gaulle qui pour jamais le domine devant l’Histoire avec le 18 Juin ; sur la fin, Mitterrand avait fini par le reconnaître, mais de mauvaise grâce. Il incarne cette permanence française : la vieille histoire ; la géographie particulière de ce pays ; sa lente sédimentation ; l’histoire des hommes, leurs passions, leurs intérêts, et leurs vieilles religions… Il n’est pas étonnant que les plus beaux textes sur la France, et les plus habités, aient été écrits par ces deux hommes d’action.
En ce sens, il fut bien un de nos vieux chefs gaulois ; je le comprends mieux encore vu d’ici. Il incarnait une certaine éternité française, qu’il vivait dans ces dernières années, à l’abri des regards, avec une rare intensité mystique.
Il y a, dans Le Dernier Mitterrand, une scène à laquelle je suis particulièrement attaché. Il s’agit de cette visite de Mitterrand à la basilique Saint-Denis. Il me raconta sa visite là-bas, il insista pour que je m’y rende par la suite. Et sur place, à Saint-Denis, j’ai fini par comprendre que c’est au cœur de cette église glacée, en cette crypte étroite et dépouillée, tandis qu’il cheminait entre les corps de pierre, qu’il poursuivait son dialogue avec le pays, avec la mort, à travers tous ces rois, ses collègues, couchés là…
Le choix du lieu dit tout du vieux chef français, à sa fin.
Tandis qu’il me racontait ses promenades mystiques à Saint-Denis, je le voyais, évitant la pierre blanche trop dure de certains gisants, aller sous la crypte, gratter le sol rouge râpeux, friable des soubassements de la basilique où gisent les premiers rois de France, et conserver cette terre. La poussière sous l’ongle, rassurante éternité…
Mais pas de trivialité, en allant saluer les gisants de Saint-Denis, ce dernier Mitterrand ne pensait pas banalement à réussir sa mort, une mort d’apparat. On a souvent parlé, à son propos et à tout propos, de sa « folie monarchique » ; l’image est paresseuse, inexacte. Je n’ai pas vu là, ni dans nos échanges, la mégalomanie d’un roi capricieux qui tenait à son cérémonial. Il faut être précis. Il s’agissait de quelque chose de plus rustique. Roi de France, il aurait été plutôt de ces rois paysans, de ces malotrus, de ces rois méconnus, mérovingiens ou premiers capétiens…
Vu d’ici, après bientôt trente ans et revenu de mes fascinations de « jeune homme », le vieux chef français reste, et s’impose, avec ses sentences, sa relation folle, tellurique, barrésienne, trop selon certains, à la France, ses paysages et ses hommes. Mais il n’était pas que cela, et c’est peut-être ce qui le rendait plus attachant que bien d’autres chefs. Durant cette période, j’ai vu un autre homme, un simple et pauvre humain face à la mort, qui la voyait venir et qui ne se cachait pas ; un Ivan Ilitch, selon Tolstoï ; cet être ordinaire qui, confronté à une mort imminente, entrevoit, peut-être un peu tard, la vérité et la compassion…
Longtemps, je me suis demandé pourquoi les ortolans.
La polémique est connue. En clair, on m’accusa d’avoir « inventé » cette scène où le Président déguste avec bonheur, le soir du 31 décembre 1995 lors de son dernier réveillon, ces fameux ortolans.
Pourquoi une partie du clan Mitterrand m’entretient-elle sur cette anecdote, sans intérêt, croyais-je en l’écrivant, et à laquelle je n’ai rien à retrancher ?
Pourquoi s’acharner sur ce livre, alors que le public, et quelques écrivains considérables, le saluèrent ? Étais-je assez léger, inconscient, si peu professionnel, pour « inventer » une cérémonie à laquelle participèrent une vingtaine de témoins ?
Il est vrai que nous nous attendions à quelques secousses, Olivier Orban, mon cher éditeur et ami, et moi. J’avais donc été méticuleux sur tous les sujets sensibles. Sur la cohabitation avec Édouard Balladur. Sur la scabreuse affaire du mont Beuvray. Sur Vichy, sur Bousquet, et tout ce qui gênait, recoupant mes sources et mes informations jusqu’à l’épuisement. J’avais craint d’être pris en défaut sur l’affaire Mazarine, ou, qui sait, sur les tractations entre Mitterrand et Chirac, cette connivence dont je fus le témoin, ou sur sa supposée incapacité à gouverner à l’automne 1994. Non, sur tous ces points, rien.
La fatwa tomba sur la dangereuse question des ortolans.
Rien n’est inventé, je le confirme.
La scène se déroula bien cette année-là, le 31 décembre 1995, on pourra la lire en tête du Dernier Mitterrand.
Ce réveillon aux ortolans doit beaucoup à Henri Emmanuelli, l’homme qui apporta les oiseaux réclamés, d’Égypte, par le vieux Président alors qu’il passait le Noël à Assouan, avec Mazarine. Pour cette raison, et aussi parce qu’il était alors le chef du Parti socialiste, il fut ce soir-là celui que l’on attendait. Emmanuelli savait où trouver les ortolans, chuchotait-on dans la bergerie. Il avait ses réseaux. Peut-on concevoir un président du Conseil général des Landes, digne de cette fonction, qui ne sache pas comment se procurer ces petits oiseaux rares et interdits ?…
Lorsque la scène fut connue, et mise en exergue par Le Monde, les défenseurs de la nature hurlèrent au scandale. Brigitte Bardot se mit de la partie. M. Allain Bougrain-Dubourg, et la Ligue pour la protection des oiseaux, parlèrent de « bavure gastro-landaise ». Et la droite d’« infraction gastronomique ». Seul Alain Juppé défendit Mitterrand et les ortolans. Premier ministre en exercice, quatre jours après la sortie du Dernier Mitterrand, il avoua avoir, lui aussi, mangé des ortolans ! Les chasseurs se trouvèrent dérangés dans leurs pratiques rituelles, le Sud-Ouest s’affola, la famille prit peur. Il fallait éteindre l’incendie. On effaça les ortolans de l’histoire. On forgea une version officielle. Ensuite, on se mit à y croire…
Admettre implicitement que le vieux président avait consommé des ortolans, c’était, pour le clan Mitterrand, faire de lui un hors-la-loi, un délinquant pour l’éternité. À la trappe donc, le pastoureau.
Un de ceux qui me poursuivirent de sa vindicte, Roger Hanin, mit cinq ans avant de reconnaître publiquement qu’il y avait bien eu des ortolans à ce dernier réveillon, et qu’il les appréciait.
La véritable raison de cette tentative de « lynchage littéraire » ? J’avais donné à voir « la mort du roi », et son dernier festin.
Au fond, c’était là le vrai scandale pour les bien-pensants : l’avoir montré aussi libre dans son dernier bon plaisir. Croquer les petits oiseaux surveillés par Bruxelles était non seulement illégal, mais immoral aux yeux de la morale commune. L’ortolan, n’était-ce pas, de La Fontaine à Balzac, « le mets des rois » ?… Le symbole invariable du luxe et de la luxure ? « Plus goûteux que le foie gras et plus cher que le caviar », peut-on lire à son propos dans les vieilles encyclopédies. Le secret de ce rite, la fascinante pratique de la cagoule sous laquelle s’abrite le goûteur d’ortolans, firent le reste. Scène insoutenable par sa violence sexuelle : le chef de la tribu meurt, mais il dévore la vie dans un dîner totémique. Ce moribond enfournant l’oiselet, cet ogre avalant son méfait, en ce singulier banquet, quelle charge émotionnelle ! – je m’en suis rendu compte à mes dépens. Dans cette scène, apparemment banale, se croisaient, s’entremêlaient des traditions lourdes – païennes (on enterre le roi avec la nourriture), christiques (le dernier réveillon comme une cène) – et ces philosophies du passage ramenées d’Égypte par le vieux Président.
Tous les éléments d’une bombe symbolique étaient réunis. Il s’agissait bien de la « mort du roi ». Jacques Julliard et quelques historiens ne s’y sont pas trompés.
Auraient-ils été conséquents, mes détracteurs m’auraient attaqué sur autre chose. La véritable affaire. La violation du dernier tabou : celui de la mort volontaire. Je le raconte sans fard.
Il a choisi sa mort, il l’a, pour ainsi dire, programmée au lendemain de ce fameux réveillon. La veille au soir, il avait fait prévenir ses invités de son état et leur avait recommandé d’être « insouciants et gais »…
Des années avant l’« affaire Humbert » et les diverses polémiques sur la fin de vie, personne, curieusement, ne releva cette transgression du tabou. L’information la plus importante, la plus explosive, celle qui valait un vrai scandale, était là, sous les yeux ; et personne n’avait réagi. La déflagration aurait été trop brutale, sans doute, pour la famille autant que pour la France des années 1990.
Involontairement peut-être, en actionnant ce leurre puissant que furent les ortolans, on évitait d’aborder l’insoutenable question de la mort volontaire. Pourtant, c’est bien au lendemain de cette cérémonie que Mitterrand rentre à Paris, règle ce qui ne l’était pas encore, et décide de mourir.
Il décide.
Ce réveillon aux ortolans fut bien un tombé de rideau. Et, quelques mois plus tôt, au sortir de l’Élysée, les adieux à la vie d’un homme libre. La dévoration des petits oiseaux, une dernière volupté. Et les livres relus, les promenades au Champ-de-Mars avec Tarot, ses règlements de comptes in extremis, et sa découverte ininterrompue de Mazarine, tout cela était une adresse à la vie qui le fuyait. Son ultime salut adressé au monde, sans larme, sans apitoiement, sans les marques de la contrition en cours dans la bourgeoisie française.
Mais nous n’en sommes pas là, à son dernier salut.
Rembobinons. Découvrons-le vivant dans ces trois livres réunis ici, bien vivant, plus présent encore trente ans après.
Voir aussi
16 janvier 2026
Pour l’Iran Libre !
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire4 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
4 décembre 2025
« L’Histoire, une passion française » : entretien avec Éric Anceau
par Stéphane RozèsPolitologue, président du cabinet de conseil Cap.
Dans cet entretien avec Éric Anceau réalisé par Stéphane Rozès, découvrez « L’Histoire, une passion française » et ses nouvelles perspectives sur l'histoire de France et ses enjeux contemporains.
0 Commentaire15 minutes de lecture
5 décembre 2025
Les rendez-vous de la mémoire : comment honorer les morts de la guerre d’Algérie ? Le choix du 5 décembre
par François CochetProfesseur émérite d’histoire contemporaine de l’université de Lorraine-Metz.
La date du 19 mars est-elle pertinente pour marquer la fin de la guerre d’Algérie ? L’historien constatera que c’est après cette date que se déroule un certain nombre de massacres de masse.
0 Commentaire4 minutes de lecture