Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran connaît une vague de protestations, partie d’une crise économique (dépréciation rapide du rial, inflation, hausse du prix des biens essentiels) et qui, très vite, a basculé vers des mots d’ordre politiques. La réponse des autorités ne se limite pas au maintien de l’ordre : elle combine l’usage de la force, la judiciarisation, et une stratégie d’étouffement informationnel et de désinformation. À titre d’exemple, la télévision officielle montre des images de tueries pour décourager la population de se rendre dans les rues et, dans le même temps, notamment à travers une note de presse des ambassades, la « République » islamique conteste la réalité des manifestations et des tueries. Dans un contexte de blackout numérique, les bilans restent contestés et difficiles à vérifier, mais les ordres de grandeur communiqués par les organisations de suivi et relayés par les grandes agences décrivent une crise majeure, avec des centaines (voire des milliers) de morts et des milliers d’arrestations. Entretien avec Hirbod Dehghani-Azar, avocat et activiste iranien, prix international de la laïcité 2023 et président de l’association Norouz.
Le régime iranien est aux prises avec une mobilisation qui le fragilise de jour en jour. Quelle est l’ampleur de la répression ? Et faut-il s’attendre à une amplification dans les prochains jours ?
Le premier point, pour rester rigoureux, est de rappeler la limite méthodologique : l’État ne publie pas de bilan complet et les coupures de communications empêchent une vérification indépendante, continue et homogène. Pour autant, la dynamique est lisible. Le 11 janvier 2026, Reuters rapporte, en citant l’organisation HRANA (Human Rights Activists News Agency), un bilan « au-delà de 500 morts » après deux semaines de protestations, dont 490 manifestants et 48 membres des forces de sécurité, ainsi qu’environ 10 000 arrestations. Reuters précise ne pas être en mesure de vérifier indépendamment ces chiffres et rappelle que les autorités iraniennes ne donnent pas de statistiques officielles, imputant les violences à des « émeutiers » téléguidés par l’étranger.
Les témoignages sur place, notamment de médecins et d’infirmières, font état de plusieurs milliers de cadavres, à tel point que les morgues ne suffisent plus et que des corps reposent à même le sol.
Faut-il s’attendre à une amplification ?
Je le crois pour les raisons suivantes :
Un fait judiciaire : le 7 janvier 2026, une dépêche Reuters cite le chef du pouvoir judiciaire avertissant qu’il n’y aurait « aucune clémence » pour ceux accusés « d’aider l’ennemi » contre la République islamique. Dans le contexte iranien, ce type d’annonce prépare généralement une phase de judiciarisation accélérée : chefs d’accusation extensifs, peines lourdes, condamnations exemplaires.
Un signal informationnel : le blackout internet devient un instrument central. NetBlocks indique, le 11 janvier, que la coupure nationale dépasse 60 heures, en avertissant qu’elle menace directement la sécurité et le bien-être de la population.
Un signal opérationnel : l’apparition d’opérations de répression dans des lieux de soins (hôpitaux), visant les blessés, marque une escalade dont l’objectif est moins de disperser une foule que de rendre la contestation « invivable » et de casser, par la peur, les solidarités.
Malgré cette répression, la population continue à manifester à la tombée de la nuit.
On a le sentiment d’un mouvement diffus, sans centre. Comment le caractériser ?
Plusieurs récits convergent vers une contestation à la fois large et décentralisée. Ce caractère « sans centre » a deux effets : il rend la décapitation du mouvement plus difficile, mais complique sa coordination durable.
Dans ce contexte, les outils de documentation open source aident à objectiver l’extension géographique et la répétition des événements. La Foundation for Defense of Democracies (FDD) maintient une carte interactive répertoriant des protestations depuis septembre 2022, avec localisation et, lorsque disponibles, éléments visuels. Ce type d’outil ne remplace pas une enquête judiciaire, mais il permet de stabiliser des repères factuels (lieux, dates, indices visuels) et de suivre la diffusion des mobilisations. À l’échelle journalistique, ces cartes complètent la couverture des médias, mais aussi la prolifération d’informations sur les réseaux sociaux.
Il y a en Iran des millions de citoyens-reporters qui dénoncent les exactions et corroborent les faits établis par le rapport du Rapporteur spécial de l’ONU sur la situation des droits de l’homme en Iran, faisant état de crimes contre l’humanité (rapport publié le 8 mars 2024).
Dans la séquence actuelle, un élément est constant : des revendications économiques initiales (prix, monnaie, pénuries) semblent se muer rapidement en slogans politiques. Cette bascule est un moment clé : elle change la nature de la réponse de l’État, qui tend alors à traiter le mouvement comme une menace sécuritaire et non comme un conflit social.
Si l’on devait résumer les leviers répressifs, quels sont-ils ?
Le régime dispose d’un triptyque éprouvé, et la séquence actuelle en offre une version concentrée.
- La force
Le maintien de l’ordre repose sur la police, ses unités spéciales et, selon les cas, des forces relevant de structures sécuritaires plus larges, ainsi que sur ses mercenaires étrangers fanatisés. Les organisations de défense des droits humains décrivent l’usage d’armes à feu ou de projectiles, des dispersions violentes et des arrestations en masse. Dans une crise de cette ampleur, l’objectif n’est pas seulement de disperser la population, mais de la massacrer pour décourager la sortie dans la rue. - La « justice » pénale sous contrôle, instrument de répression
L’idée est de transformer une colère sociale en « dossier de sécurité nationale ». La formule « no leniency » (« aucune clémence ») prononcée par le chef du pouvoir judiciaire, rapportée par Reuters, doit être comprise comme un ordre politique à l’appareil pénal de punir vite et fort, sans discernement. Les chefs d’accusation, en Iran, peuvent être formulés de manière extensive (collusion, propagande, atteinte à la sécurité), ce qui permet d’absorber une large partie du mouvement dans le système carcéral et judiciaire. Enfin, la peine de mort est un instrument de terreur aux mains de l’arbitraire judiciaire. - Le contrôle de l’information et la désinformation
Dans les mouvements contemporains, l’information est une infrastructure. Couper internet, c’est empêcher la coordination, mais aussi empêcher la preuve : vidéos, géolocalisations, listes de détenus, appels à l’aide. NetBlocks a documenté un blackout national dépassant 60 heures au 11 janvier. Cette stratégie ne vise pas seulement l’opinion internationale : elle vise d’abord la société elle-même, qui perd sa capacité de dire ce qui arrive, de rechercher un proche arrêté, de documenter une bavure ou de signaler un blessé.
Ces trois leviers fonctionnent ensemble. La force crée la peur, la justice transforme la peur en peine, et la censure empêche la mobilisation de se défendre par la visibilité tout en protégeant les bourreaux.
Vous évoquez des attaques d’hôpitaux. De quoi parle-t-on exactement ?
Le cas le plus documenté concerne l’hôpital Imam Khomeini d’Ilam, dans l’ouest du pays. Human Rights Watch rapporte des raids les 4 et 5 janvier 2026, en apparente tentative d’arrêter des manifestants blessés et de confisquer des corps. Dans une publication du 8 janvier, HRW, s’appuyant sur des vidéos vérifiées et des témoignages, décrit l’usage de fusils tirant des projectiles de chevrotine et de gaz lacrymogène dans l’enceinte de l’hôpital, des portes vitrées brisées et des passages à tabac visant des patients, des proches et du personnel médical qui soigne les blessés.
Pourquoi est-ce central ?
Parce que cela déplace la répression vers un espace qui, dans la représentation collective, devrait rester un sanctuaire. Traquer les blessés produit un effet de terreur. Cette seule logique peut suffire à augmenter la mortalité et les séquelles, en incitant les gens à éviter l’hôpital. Elle intimide aussi le corps médical et transforme le soin en acte politiquement dangereux. Dans une mobilisation, c’est une technique d’asphyxie sociale, car on coupe le mouvement de sa capacité à « survivre » aux violences de rue.
Sur le plan politique, c’est également une rupture symbolique : lorsque l’État entre dans l’hôpital pour y arrêter, il affirme qu’aucun espace n’est neutre. Cela peut, paradoxalement, radicaliser la contestation en brouillant la distinction entre « sécurité » et « violence arbitraire ». Et sur le plan juridique, cela ouvre une constellation de violations potentielles (droit à la vie, interdiction des traitements inhumains, droit à la santé, protection contre l’arrestation arbitraire), dont la qualification dépendra de la preuve, de l’ampleur, ainsi que de la systématicité.
Propos recueillis par Arnaud Benedetti
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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