Gérald Arboit est chargé de cours à l’Institut diplomatique de Paris et chercheur associé à l’UMR Sorbonne – Identités, relations internationales et civilisation de l’Europe (Paris I–IV). Docteur habilité à diriger des recherches en histoire contemporaine, il a été directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement. Il a également enseigné l’histoire contemporaine ainsi que les sciences de l’information et de la communication dans plusieurs universités françaises. Directeur de collections aux éditions Connaissances et Savoirs à Saint-Denis, il a par ailleurs exercé comme expert auprès du Conseil de l’Europe et du ministère des Affaires étrangères. Il est enfin auditeur de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN).

L’évolution récente de l’Iran (protestations sociales, contestations politiques et critiques médiatiques) est fréquemment interprétée comme le signe d’une fragilisation profonde du système politique. Cette interprétation dominante des dynamiques iraniennes contemporaines tend à les réduire à un scénario simplifié : un régime en crise, affaibli par les contestations populaires et vulnérable aux pressions externes. Cette lecture s’accompagne de l’attribution implicite d’un rôle prépondérant aux services occidentaux, à la fois dans la surveillance et dans la manipulation des mouvements d’opposition. Comme dans une logique rappelant la conceptualisation américaine des régimes change, renvoyant aux lectures enthousiastes des révolutions de couleurs et arabes, l’éventuelle figure exilée de Reza Pahlavise se trouve auréolée d’une alternative potentielle.

En mobilisant les outils conceptuels et méthodologiques des Intelligence Studies, il est possible d’analyser cette séquence différemment. En examinant la logique opérationnelle des services régionaux, il est aisé d’identifier les contraintes structurelles internes à l’Iran. Pour cela, il faut déconstruire la lecture médiatique dominante des événements qui tend à survaloriser la visibilité des acteurs exilés et des mouvements sociaux fragmentés. Ce faisant, une analyse structurée du rôle des services de renseignement régionaux invite à la revisiter à la lumière de stratégies de long terme, moins spectaculaires mais plus durables.

Biais et limites de la contre-lecture médiatique dominante

La perception d’un régime iranien sur le point de s’effondrer repose sur trois biais majeurs. D’abord, il y a le risque d’y projeter des modèles exogènes : les transitions arabes de 2011 offrent souvent une grille de lecture trop commode, ignorant la spécificité d’un système politico-religieux centré sur le clergé chiite autonome et son expérience de la guerre clandestine. De même, la personnalisation propre aux modes de visibilité médiatique : la mise en avant de figures exilées, telles que l’héritier impérial Reza Pahlavi, alimente une perception de centralité qui ne correspond pas au poids réel de cette émigration sur les réalités du terrain aux dynamiques internes moins cohérentes. Enfin, cette perception induit une surévaluation de l’influence occidentale : la lecture dominante confond le rôle opérationnel effectif des services régionaux avec une intervention occidentale, occultant la capacité d’acteurs locaux à planifier et conduire des opérations de long terme. Cette lecture médiatique, bien que largement relayée, ne rend pas compte de la complexité stratégique réelle, ni des mécanismes d’attrition déployés par des services régionaux comme les Saoudiens.

Le General Intelligence Presidency (GIP) constitue l’instrument central de l’Arabie saoudite pour la collecte de renseignements et la conduite d’opérations à l’extérieur du Royaume. Fondé en 1957, il se concentre sur l’action des services de renseignements étrangers en Arabie saoudite, le contre-espionnage et la surveillance des réseaux considérés comme hostiles aux intérêts nationaux. Mais l’agence fait partie intégrante de l’appareil sécurisé rattaché directement à la cour royale, lui conférant une capacité décisionnelle alignée sur les objectifs stratégiques du pouvoir politique. Ainsi, le GIP a démontré sa capacité à combiner opérations de renseignement humain (HUMINT), financement de relais locaux et coordination régionale, y compris dans des contextes hostiles comme l’Afghanistan dès la fin des années 1970, la Bosnie vingt ans plus tard, le Caucase au début des années 2000, et naturellement l’Irak de Saddam Hussein.

Dans le cas iranien, cette expérience plaide en faveur d’une logique différenciée. Le GIP privilégie l’attrition et la fragmentation plutôt que le renversement du régime, scénario hautement incertain et potentiellement contreproductif. Aussi adopte-t-il une stratégie de soft power, qui cible la légitimité idéologique du clergé chiite et en maintient l’opposition dans un ordre dispersé. Cette posture, cohérente avec la doctrine saoudienne de longue durée, s’inscrit dans un horizon temporel décennal et non dans un cycle médiatique ou électoral court.

Fragmentation et absence de leadership

L’absence d’un leadership centralisé dans l’opposition iranienne, souvent interprétée comme un déficit organisationnel, constitue en réalité un élément structurant de cette stratégie d’attrition. En maintenant la contestation dispersée et décentralisée, le GIP réduit le risque de négociation ou de stabilisation du mouvement. Il empêche l’émergence d’une figure alternative dotée d’une légitimité interne et religieuse. De fait, il maximise la pression prolongée sur le système, tout en limitant les risques d’un contrecoup incontrôlable.

La visibilité de Pahlavi dans les médias internationaux illustre ce phénomène : figure symbolique et médiatique, il reste marginal dans les dynamiques opérationnelles internes. Surtout, sa personnalité ne suscite aucun soutien politique occidental, à commencer par Donald Trump, mais également aucune action clandestine, même de l’ennemi qu’est Israël.

Cela s’explique par une analyse commune des services de renseignement du régime iranien. Le clergé chiite constitue le cœur du système politique et idéologique iranien. Il assure la cohésion de l’appareil sécuritaire, la maîtrise des circuits financiers et la légitimité transnationale. Cette centralité rend le régime hautement résilient aux pressions externes ponctuelles et confère aux services iraniens une capacité d’absorption des contestations sociales internes sans compromettre la stabilité fondamentale du pouvoir.

Ainsi, toute opération externe visant la déstabilisation directe doit nécessairement composer avec cette réalité : l’attrition prolongée s’avère plus efficace et plus sécurisée que le renversement brusque. D’autant que, contrairement à l’Irak et à l’Afghanistan post-11 Septembre, il n’y a pas de personnalités exilées, même pas Reza Pahlavi, qui occupent une place centrale dans les récits médiatiques locaux. Leur visibilité publique et l’attention que leur accordent certains médias occidentaux ne doivent pas être confondues avec une création de capacité politique interne. Le remplacement du drapeau national islamique par celui de l’ancien régime impérial à Londres, hautement médiatique en Occident, n’aura jamais la même portée en Iran que la destruction dudit drapeau à Mashhad, ou le déboulonnage de la statue du général Qassem Soleimani à Qaemiyeh, aux marges du pays. Les figures de l’étranger ne disposent pas de relais structurés à l’intérieur du pays, même s’il existe de soutiens dans les périphéries kurdes. Surtout, elles manquent d’ancrage sociologique ou religieux suffisant pour transformer leur notoriété en force politique. Leur rôle reste essentiellement symbolique ou médiatique, pertinent pour la narration du débat public, mais limité en termes d’impact opérationnel réel. Ainsi, leur importance dans les médias ne reflète pas nécessairement leur poids stratégique sur le terrain.

À la lumière des Intelligence Studies, il apparaît que le régime iranien n’est pas sur le point de s’effondrer, malgré ses régulières contestations internes et la pression extérieure du Mossad israélien. Mais, alors que celui-ci ne développe qu’un renseignement d’origine humaine de guerre, donc mono-agent, ou peu s’en faut, le GIP saoudien est le seul à réellement opérer contre le régime honni des mollahs. Toutefois, il a choisi d’opérer selon une logique d’attrition prolongée, combinant fragmentation, amplification informationnelle et pressions indirectes, plutôt que d’apparaître comme un catalyseur de renversement de régime. Cette stratégie illustre la discrétion opérationnelle, la temporalité longue et la sophistication doctrinale propres aux services arabes, et met en évidence l’écart entre perception médiatique et réalité stratégique. L’Iran apparaît ainsi comme un théâtre de confrontation prolongée, où la stabilité interne demeure protégée par la centralité du clergé et la résilience institutionnelle. Toute tentative de soutien extérieur visible, qu’il vienne du GIP ou d’autres (Mossad, CIA), accélèrerait la répression et la violence, sans amener de transition politique ; il transformera seulement un régime impopulaire en régime plus dur, sans créer d’alternative nationale crédible. Un coût trop cher à acquitter pour un gain finalement limité et contre-productif. Agissant par narration périphérique, le GIP apparaît comme le meilleur acteur en Iran. Il impose une asymétrie aux autres services de renseignement extérieurs au monde arabe, obligés d’agir contre leur principe de précision, c’est-à-dire qu’ils doivent créer des réseaux structurés à l’intérieur d’un pays qui n’est pas différent de l’Union soviétique de la fin des années 1940. En effet, le contrôle social des services iraniens s’en trouverait renforcé, et avec lui la résilience du régime. La seule rupture conduirait à une convergence des minorités iraniennes vers un soutien extérieur discret mais soutenu, et à un effondrement économique majeur, entraînant le régime à perdre le contrôle de ses périphéries (Kurdistan, Baloutchistan, Khuzestan). Autrement dit, se met en place un triangle de rationalité du renseignement qui explique pourquoi l’Iran tient face à sa population et résiste aux pressions régionales, tout en démontrant une fragilité en cas d’opérations occidentales ciblées sur ses infrastructures.

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