Ludovic Trolle, président de France Refondation, spécialiste de l’éthique des organisations et du management du risque, s’appuie sur un parcours mêlant commandement opérationnel, décision stratégique et réflexion éthique. À partir de cette expérience du réel, il met en cause un management technocratique déshumanisé et plaide pour un recentrage sur la responsabilité incarnée, le discernement et la subsidiarité, seuls capables de réconcilier performance, sens et bien commun.

Depuis plus de vingt ans, j’ai exercé des responsabilités opérationnelles et stratégiques au cœur de l’appareil public et des organisations chargées de protéger, sécuriser et servir. Officier supérieur, cadre dirigeant, conseiller au plus haut niveau de l’État, j’ai vu de l’intérieur ce que produit un système trop centralisé : lenteur, dilution des responsabilités, inefficacité concrète malgré la bonne volonté des acteurs.

Cette expérience m’a conduit à une conviction simple, forgée dans l’action plus que dans la théorie : notre modèle de gouvernance est à bout de souffle. Non par manque de talents ou d’engagement, mais parce qu’il est structurellement mal organisé.

La France se trouve à un carrefour historique. Entre une démocratie représentative fragilisée, une administration centralisée qui étouffe l’initiative et des finances publiques au bord de la rupture, il n’est plus possible de faire l’économie d’une réforme profonde.

À l’approche des élections municipales, il devient urgent de nommer ce dysfonctionnement et d’y répondre clairement. Cette réponse tient en un mot : le choc de subsidiarisation.

Ce concept n’est pas une abstraction. Il consiste à recentrer l’action publique sur l’échelon le plus pertinent pour produire des résultats efficaces et économiquement soutenables. Concrètement : confier davantage de compétences, d’autonomie et de responsabilités aux collectivités locales, tout en allégeant la pression normative, administrative et financière d’un État qui a trop longtemps voulu tout décider depuis Paris.

Depuis des décennies, l’État français a accumulé des normes, des contrôles, des strates administratives et des mécanismes de centralisation qui finissent par coûter plus cher qu’ils ne produisent de bénéfices tangibles. Cet État gestionnaire pèse sur la croissance, sur l’efficacité des politiques publiques et surtout sur les finances publiques.

Ce constat n’est pas seulement économique : il est politique et démocratique. Un État qui veut décider de tout finit par décider de rien de façon efficace, et par créer un écart croissant entre les citoyens et leurs institutions.

Le choc de subsidiarisation propose l’inverse : décentraliser en déléguant réellement, redonner aux élus locaux la capacité de décider, d’innover, d’adapter, mais aussi de rendre des comptes directement à leurs concitoyens. C’est une démarche de responsabilité démocratique renouvelée.

La crise agricole actuelle illustre parfaitement l’échec du modèle centralisé français. Depuis plusieurs mois, les agriculteurs expriment une demande récurrente : moins de normes, moins de contrôles tatillons, moins d’injonctions administratives, et plus de soutien concret, adapté aux réalités territoriales et économiques.

Cette demande n’est pas un refus de l’action publique. C’est une démarche subsidiariste par essence : confier davantage de marges de manœuvre aux acteurs de terrain, reconnaître la diversité des contextes et faire confiance à ceux qui vivent le réel au quotidien.

La subsidiarité n’est pas une concession idéologique : c’est un levier puissant de réduction des dépenses publiques, car elle élimine les coûts inutiles générés par la duplication des outils, des agences, des contrôles et des dispositifs législatifs qui n’ont pas démontré leur efficacité.

Les élections municipales doivent être l’occasion d’acter ce tournant. Car les maires sont déjà depuis longtemps les véritables animateurs de l’action publique locale. Ils sont ceux qui concrétisent les politiques de proximité, qui gèrent les services publics au quotidien, qui connaissent les réalités humaines et économiques de leurs territoires. Ils ont encore la confiance des Français pour cela.

À ce propos, David Lisnard, président de l’Association des maires de France (AMF), l’a exprimé avec force :

« La liberté d’agir face aux contraintes normatives, budgétaires, bureaucratiques est essentielle pour l’efficacité des actions locales. Les maires continuent de faire avancer les projets, malgré toutes les contraintes, parce qu’ils sont au contact des citoyens et qu’ils savent ce qui fonctionne sur le terrain. »
Banque des Territoires

Cette affirmation ne reflète pas seulement un constat : elle révèle une vérité politique majeure : l’efficacité de l’action publique passe par la liberté locale, et non par la bureaucratie centralisée.

Le choc de subsidiarisation est aussi une réponse budgétaire indispensable. Les travaux récurrents de la Cour des comptes mettent en évidence une inefficacité globale de l’action publique française, liée à l’empilement des compétences, à la multiplication des structures et aux chevauchements entre l’État, ses agences et les différents niveaux territoriaux. Cette complexité organisationnelle génère des coûts élevés, des doublons persistants et une dilution des responsabilités, sans amélioration proportionnelle du service rendu.

La rationalisation des compétences, la simplification des structures et la réduction des contraintes administratives ne constituent donc pas une remise en cause des services publics, mais un levier majeur d’efficience budgétaire. Moins de duplication, moins d’agences coûteuses, moins de normes inutiles : c’est la condition pour restaurer une action publique lisible, efficace et soutenable, là où les décideurs sont au plus proche des réalités vécues par les citoyens.

En redonnant aux collectivités la capacité d’agir, de décider et de gérer leurs ressources dans un cadre clarifié, on instaure une responsabilité financière réelle, fondée non sur la contrainte mais sur la cohérence entre compétences, décisions et résultats. Cette responsabilisation est un antidote à l’inefficacité structurelle et à l’emballement des dépenses publiques qui fragilisent durablement notre économie.

J’ai vu ce que coûte un État qui veut tout piloter de loin, et j’ai vu ce que produisent des responsables locaux à qui l’on fait confiance. La subsidiarité n’est pas une utopie : c’est une exigence de maturité démocratique, budgétaire et humaine.

À l’heure où la France doute de ses institutions, le choc de subsidiarisation est une voie de redressement lucide. Il suppose du courage politique, mais aussi une transformation culturelle profonde : accepter que la responsabilité soit exercée là où se vivent les conséquences des décisions.

Les élections municipales peuvent être ce point de bascule. Encore faut-il que nous ayons collectivement le courage de regarder le réel en face – et d’en tirer les conséquences.

Les élections municipales peuvent devenir le point de départ d’une ligne de fracture politique majeure : entre ceux qui persistent dans la technocratisation et la concentration du pouvoir, et ceux qui assument une dissidence responsable au nom du réel.

Les maires qui engageront le choc de subsidiarisation ne seront pas des frondeurs. Ils seront les gardiens d’une démocratie incarnée, prêts à affronter l’État non pour le défaire, mais pour le désenclaver de sa propre technocratie.

C’est à ce prix que la France pourra retrouver confiance démocratique, efficacité budgétaire et dignité collective.

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