I. Un soulèvement générationnel face à une théocratie installée

L’Iran est aujourd’hui le théâtre d’une confrontation stratégique entre un pouvoir théocratique consolidé depuis 1979 et une génération urbaine, instruite, connectée, qui refuse la confiscation politique et culturelle de l’avenir. La contestation n’est pas marginale : elle s’enracine dans les universités, les grandes villes, les provinces, et s’exprime à travers des modes d’action qui mêlent culture, réseau et visibilité internationale. La violence subie par la jeunesse n’est pas accidentelle mais structurelle, car elle vise à briser l’acteur social le plus capable de produire un basculement.

II. La répression comme doctrine d’État

L’appareil politico-sécuritaire iranien — Guide suprême, Pasdarans, Bassidjis, tribunaux révolutionnaires, police des mœurs — fonctionne selon une logique de contre-insurrection. Arrestations massives, procès expéditifs, tortures, exécutions et pendaisons publiques forment un dispositif cohérent. Il ne s’agit pas simplement de punir, mais de désorganiser, d’intimider et de saturer l’espace social pour empêcher la formation d’un mouvement unifié. Cette doctrine vise à maintenir l’isolement des colères et à éviter la coagulation des revendications économiques, féministes et politiques.

III. La centralité du féminin et la bataille du récit

La question du voile n’est pas un détail : elle incarne la lutte pour la souveraineté sur les corps, les comportements et le narratif culturel. La femme iranienne est au cœur d’un bras de fer où se joue la définition même de la modernité. La République islamique percevait historiquement les femmes et les jeunes comme des vecteurs de subversion culturelle avant d’être des acteurs politiques. C’est pourquoi le régime redoute autant les réseaux sociaux que les manifestations : le récit et les pratiques de liberté circulent plus vite que ses instruments de contrôle.

IV. La prudence occidentale et le coût géopolitique du silence

Face à ces dynamiques, la réaction occidentale est restée marquée par une prudence qui s’explique par des considérations stratégiques : dossier nucléaire, stabilité régionale, énergie, sécurité maritime, relations avec Moscou et Pékin. Cette hiérarchisation des priorités a conduit à une communication officielle euphémisée, parlant de « tensions internes » ou de « préoccupations », là où l’on observe objectivement une répression systémique. Ce silence relatif possède un coût : il fragilise la crédibilité normative occidentale et laisse au régime un espace pour instrumentaliser l’idée d’un complot extérieur.

V. Un régime affaibli en profondeur, une société irréversiblement transformée

Le pouvoir iranien tient encore le terrain, mais il a perdu l’hégémonie culturelle. La peur recule, l’information circule malgré l’arrêt d’internet, la diaspora s’organise, les réseaux forment un espace politique diffus. Le régime peut encore gouverner, mais il ne convainc plus ; il contrôle, mais il ne fédère plus. L’histoire montre qu’un régime qui doit se battre contre sa propre jeunesse entre dans une temporalité de fragilisation. Le massacre des jeunes n’est pas seulement une tragédie humaine : c’est un symptôme de la faiblesse endogène d’un système qui craint la modernité plus qu’il ne craint ses adversaires extérieurs.


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

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