En Iran, après deux semaines de manifestations pour la chute du régime, la dynamique contestataire s’intensifie malgré une répression accrue.

Des mobilisations dans tout le pays

Les manifestations touchent désormais plus de 100 villes à travers les 31 provinces. Les mobilisations ont atteint une échelle inédite. Les protestations sont massives dans des villes comme Téhéran, Mashhad (ville sainte du chiisme), Tabriz (la ville azérie la plus importante d’Iran), Shiraz, Karaj, Rasht (ville sainte du chiisme), Ahvaz (la ville arabe la plus importante du pays), Kermanchah (la ville kurde la plus importante du pays), Qom (ville sainte du chiisme), etc. Des grèves généralisées paralysent les bazars, et des actes de sabotage se multiplient, dont certains sont révélateurs. Ainsi, on s’attend à voir brûler les portraits de l’ayatollah Khamenei, qui a toujours été haï par la majorité du peuple. Mais on voit aussi détruire ceux de Qassem Soleimani qui, alors chef de la force Al-Qods, unité d’élite du CGRI (Corps des Gardiens de la Révolution islamique), chargée des missions à l’étranger, avait été le véritable vainqueur de Daech, car c’est lui qui dirigeait, finançait et armait le Hezbollah en Syrie et le Hachd el-Chaabi en Irak. Cette victoire lui avait autrefois valu de la popularité dans tout son pays. Maintenant, les Iraniens réalisent combien il a contribué à leur malheur par les milliards qu’il a déversés sur des milices étrangères qu’il a fondées pour faire, à l’étranger, les guerres de djihad décrétées par l’ayatollah.

Des vidéos montrent l’incendie de véhicules paramilitaires appartenant aux Basij, des foules immenses scandant des slogans antirégime et pro-monarchistes, et même des postes des CGRI pris d’assaut à Hamadan, Fars et au Khouzestan. La coordination populaire fait un effet boule de neige. Les manifestations impliquent des hommes et des femmes ; des jeunes et des personnes plus âgées ; la majorité et des minorités ethniques, appartenant aux classes pauvres et moyennes. Ces manifestants ont totalement pris le contrôle de villes comme Abdanan et Malekshahi, et partiellement celui de Karaj où des combats se déroulent encore pour le contrôle du reste de cette ville importante, proche de Téhéran.

Un appareil répressif en surchauffe

L’ayatollah Khamenei qualifie les troubles de « complot étranger » et refuse tout recul. Des forces de sécurité ouvrent le feu à balles réelles dans plusieurs régions (Lorestan, Khouzestan, Qom), utilisent des grenades et mènent des raids dans les hôpitaux. Sous couvert d’anonymat, un médecin a dit à Time le 9 janvier que « rien que dans six hôpitaux de Téhéran, on a enregistré la mort d’au moins 217 manifestants, tués à balles réelles pour la plupart[1] ». Les estimations les plus prudentes parlent de plus de 2 000 morts parmi les manifestants en deux jours[2], et il y aurait bien plus de 10 000 arrestations[3]. Sur les réseaux sociaux, certains affirment qu’il y a eu 5 000 morts. D’autres avancent des chiffres plus élevés, mais il n’y a aucun moyen de vérifier ces assertions. La foule, en tout cas, commence à riposter avec violence. Elle se sent en position de force, car les appels à la désertion ont souvent eu des résultats. Pour compenser les défections, le régime a dû importer des renforts de milices chiites irakiennes formées par lui (les Hachd el-Chaabi). Pendant ce temps, les élites du régime commencent à préparer des plans d’évacuation vers Moscou.

Le pays peut basculer de façon radicale en faveur de la monarchie ou d’une dictature militaire[4]. Le pouvoir tente d’empêcher cela par la répression et en coupant presque Internet depuis le 8 janvier, ce qui empêche les manifestants de communiquer entre eux et de lancer des mots d’ordre, ou encore, d’informer. L’ouverture de Starlink à l’Iran a pallié partiellement. L’information a ainsi pu circuler de façon relative pendant quelques jours. Mais le soir du 11 janvier, l’Iran a mis en place des brouilleurs militaires qui ont perturbé le système Starlink[5].

Retour de la monarchie ?

Les oppositions se structurent de plus en plus autour de Reza Pahlavi, fils du dernier chah. Dans les manifestations, des slogans comme « Vive le Chah ! », « Pahlavi reviendra » et « C’est la bataille finale, Pahlavi reviendra » sont nombreux. Le prince héritier, en exil aux États-Unis, donne désormais des instructions directes : appels à des protestations nationales, chants depuis les toits, et invitations aux forces armées à déserter pour rejoindre le peuple. L’économie est en ruine (le rial est à 1,45 million pour un dollar), la sécheresse sévit et les denrées alimentaires se raréfient. Tout le pays souffre de la faim, et pour le moment, cela estompe les clivages sociologiques et ethniques, et la majorité persane et les minorités kurdes, lors, azéries, arabes, etc., forment une grande coalition nationale contre la théocratie islamique.

Ce rassemblement populaire autour de Pahlavi était absent lors des mouvements précédents (2009, 2019 et 2022). Il donne au soulèvement un horizon politique clair. Si les désertions s’accélèrent, cela pourrait précipiter l’effondrement du régime. Et si Pahlavi parvient à garder l’unanimité qui s’est faite autour de lui, il ambitionnerait de restaurer la respectabilité de l’Iran et de redevenir le gendarme de l’Occident comme il l’a promis, tout en gardant le programme nucléaire lancé par son père et accéléré par les mollahs, ce qui lui vaudrait la fin des sanctions et lui permettrait, grâce aux richesses de l’Iran, de restaurer sa puissance.

Que vont faire les États-Unis ?

Mais Donald Trump veut-il d’un Iran puissant ? Il a menacé d’intervenir si le régime khomeyniste tuait des manifestants pacifiques, mais aucune reconnaissance officielle de Reza Pahlavi n’a été annoncée. Les choix précédents de Trump montrent l’importance qu’il donne à l’opinion de ses principaux clients en matière de vente d’armes : l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis (EAU). Ainsi, il a accepté, sous leur influence ou celle de leur argent, de réhabiliter Ahmed al-Charaa qui, en tant que prince de l’État islamique, puis chef d’al-Qaïda en Syrie (y compris quand il l’a appelée HTC), bénéficiait du très important appui financier de l’Arabie saoudite et du Qatar. Avant de prendre ses fonctions, en effet, Donald Trump avait donné l’impression qu’il ne laisserait pas le pouvoir en Syrie, pays immensément stratégique, à un terroriste sur lequel pesaient de lourdes sanctions américaines. Mais il lui a suffi d’un voyage en Arabie saoudite, au Qatar et aux ÉAU, où il a obtenu des promesses de contrats faramineux et un avion, pour décider de lever les sanctions.

Or les monarques du Golfe craignent un pouvoir iranien fort, capable de soulever les chiites, présents dans quasiment tous les pays du Golfe. Ils détestent les interventions éventuelles des milices que l’Iran emploie comme proxys : le Hezbollah, le Hachd el-Chaabi et les Ansar Allah (Houthis), etc. Justement, les EAU et l’Arabie saoudite mènent depuis 2014 une guerre sanglante contre ces derniers, avec un armement américain, britannique et français, et une aide militaire correspondante, le tout payé à prix d’or. Il faut également rappeler que l’Iran, l’Arabie saoudite, les ÉAU et le Qatar se sont, durant des années, combattus par proxy en Syrie.

Trump n’a demandé à être briefé que le mardi 13 janvier, jour où il a invité Pahlavi à venir le voir à Mar-a-Lago[6]. Mais ce programme annoncé pourrait changer.

Sa politique ne pourrait pas être favorable à un Iran fort sans lui faire perdre l’amitié de ces monarques à l’humeur fantasque, dont il sait que pour des riens, ils refusent de tenir une promesse de vente (ou autre). Ceci explique peut-être sa réserve vis-à-vis du prince qui bénéficie pourtant de la préférence des foules iraniennes.

L’Iran approche d’un point de bascule.

Longtemps, le régime khomeyniste a semblé stable. Mais les sanctions imposées par les États-Unis ont radicalement changé la situation en appauvrissant ce pays rongé par la corruption des dirigeants et des fonctionnaires du régime. Cet appauvrissement aurait été bien moindre si l’ambition morbide de gouverner le monde n’avait poussé ces derniers à fabriquer des armes de pointe, très coûteuses, et à créer et financer à l’étranger des milices encore plus coûteuses pour les utiliser loin de l’Iran. Grâce à ces milices, ils ont fait durant des décennies des guerres par proxy avec le sang des autres peuples, au prix de la destruction et de la déstabilisation des pays de ces derniers, évitant aux Iraniens les destructions ruineuses et les pertes humaines impossibles à compenser, mais non la misère et la honte.

Depuis longtemps, la masse des Iraniens ne veut plus entendre parler de religion. Les mosquées sont vides, et beaucoup se disent athées ; d’autres se convertissent au christianisme. Si les mobilisations persistent, 2026 pourrait marquer la fin de la République islamique d’Iran.

Lina Murr Nehmé et Michel Fayad

Notes

[1] Doctor Says More Than 200 Reported Dead in Tehran as Regime Opens Fire on Protests, time.com
[2] Mass killings reported as security forces use live fire on Iran protesters, iranintl.com
[3] Iran warns it will retaliate if US attacks, as hundreds killed in protests, bbc.co.uk
[4] Iran : vers un coup d’Etat militaire pour tenter de sauver ce qui peut l’être du régime islamiste ?, atlantico.fr.
[5] ‘Kill Switch’—Iran Shuts Down Musk’s Starlink For First Time, forbes.com.
[6] Trump briefing on Iran options planned for Tuesday, WSJ reports, reuters.com.

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