Christophe Dickès est l’auteur de Bainville, les lois de la politique étrangère chez L’Artilleur (560 p., 25€) et a dirigé dans la collection Bouquins la publication d’une grande partie des oeuvres de Bainville (1184 p., 32€)
Jean-Francois Copé a qualifié l’historien Jacques Bainville d’extrême-droite. Comment réagissez-vous , vous qui connaissez bien le travail de Bainville , à cette assertion ? que dit ce propos du débat publié du moment ?
Les mots de Jean-François Copé traduisent cette inculture généralisée. On aurait pu penser que M. Copé, qui a 61 ans, avait un peu de lettres. Il n’en est rien. Si vous me permettez, en commettant cette erreur, il montre qu’à côté de celui qu’il critique, à savoir Eric Zemmour, il n’a tout simplement pas le niveau intellectuel. Zemmour a lu Bainville. Copé, lui, ne sait même pas qui il est. Sa démonstration s’effondre ainsi d’elle-même.
Bainville n’est absolument pas un philosophe. Ce n’est même pas un théoricien des relations internationales. Il était un chroniqueur de politique étrangère reconnu dans tous les milieux et un historien engagé de l’entre-deux-guerres. Il commence à bénéficier d’une notoriété réelle dès 1914 pour ses analyses replaçant l’affrontement franco-allemand dans la tradition des conflits du XVIIIe siècle. La pertinence de ses propos amène d’ailleurs Aristide Briand à l’envoyer en mission en Russie, en 1916.
Son élection à l’Académie française sur le siège de Raymond Poincaré constitue le couronnement de sa carrière littéraire. Il meurt en 1936 et n’a pas vécu tous les événements des années 1936-1939 qu’il avait annoncés dans son livre prophétique, Les conséquences politiques de la paix, paru en 1919.
Il y a l’engagement de Bainville d’un côté , auprès de Maurras et de l’autre , son œuvre . Est-ce que le premier influe sur la seconde ?
Votre question est très pertinente et renvoie à une autre interrogation : Bainville était-il maurrassien ? Chez Bainville, pas une ligne antisémite, ni d’élan ou d’éloge politique. En revanche, si l’on s’en tient à la pensée et à la méthode politique, l’influence maurrassienne est réelle. C’est une évidence. Il est même plus maurrassien que Maurras lui-même dans son analyse des relations internationales. Sa pensée est froide, quasi mathématique.
En effet, Bainville, sous l’influence de Maurras, fait de l’histoire un laboratoire de la politique : l’histoire doit enseigner le présent afin de mieux percevoir ce qu’il peut se passer à l’avenir. C’est le fameux mot d’Auguste Comte : savoir pour prévoir afin de pouvoir. Grâce à cette méthode, Bainville est devenu le prophète que j’évoquais à l’instant. Il ne lisait pas dans sa boule de cristal mais lisait des livres d’histoire afin de comprendre les possibles.
Se faisant, il s’inscrit dans la tradition politique du jeu des puissances et du concert européen créé au XVIIe siècle par les fameux Traités de Westphalie de 1648. Dit autrement, il est un défenseur de la realpolitik qui s’oppose à une vision idéologique des relations internationales. Cette vision qui prend en compte des jugements de valeur. Son panthéon est composé de Richelieu, Choiseul ou Vergennes, les deux ministres des affaires étrangères de Louis XV et Louis XVI. Cette vision des relations internationales reste très actuelle : ainsi, il ne serait pas étonné de voir les Etats-Unis, la Chine ou encore la Russie agir comme ils le font aujourd’hui.
Quelle est la vision de la France développée par Bainville dans son Histoire de France ? Identitaire ? Universaliste ? Les deux ?
Au risque d’étonner vos lecteurs, je ne suis pas un grand admirateur de son Histoire de France, ouvrage de commande par l’éditeur Arthème Fayard qui -en visionnaire de l’édition – a inventé le livre de poche d’histoire et… la vulgarisation puisque Bainville couvre 1500 ans d’histoire en un peu plus de 500 pages.
Le livre de Bainville -vendu à des centaines de milliers d’exemplaires- est à replacer dans son contexte, à savoir les années d’après-guerre. Bainville y explique la fragilité française et sa capacité à faire face non seulement aux attaques extérieures mais aussi aux divisions intérieures. Elle est en soi un hymne à l’espérance, même si quasi aucune émotion ne ressort de ces pages comme l’a souligné l’historien Antoine Prost. Là aussi, son analyse implacable nous apparaît froide. Sa vision est nationaliste à une époque où une écrasante majorité de Français l’était dans le contexte de la guerre franco-allemande, qui restait dans toutes les consciences.
Il faut aussi souligner dans cette œuvre sa volonté de réhabiliter le travail des rois à travers les siècles. Né dans un milieu républicain, Bainville se convertit à l’idée monarchique par pure logique. On pourrait dire par scientisme. Il citait à cet égard le livre du député de gauche Marcel Sembat : « Faites la paix, sinon faites un roi » tant il estimait que les divisions parlementaires empêchaient de faire une politique étrangère sur le long terme. A cet égard, il aurait salué, je pense, la décision du général de Gaulle de créer le fameux domaine réservé. De Gaulle a été, comme beaucoup, marqué par la lecture bainvillienne de l’histoire.
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