Les élections municipales sont-elles encore des élections locales ? Plus vraiment quand les conséquences des choix qui y sont faits par les partis politiques ont des répercussions sur leurs rapports au niveau national. Moins encore quand le mode de scrutin offre aux structures partisanes des facilités pour agir ( et interagir ) qui joueront sur l’image qu’ont d’eux les Français.
Tous les étudiants de première année de droit, et quelques étudiants de sciences politiques,savent l’importance que peut jouer le mode de scrutin sur le résultat d’une élection. Les élections municipales ne font bien sûr pas exception à la règle, mais en 2026 les effets de cemode de scrutin pourraient bien être plus importants encore, touchant peut-être à l’évolution de l’offre politique, mais plus sûrement encore à la perception qu’ont nos concitoyens des politiques. Nous voudrions ici en évoquer quelques points, sachant que nous n’envisageons que les communes dans lesquelles les listes de candidats se positionnent politiquement par rapport à des partis nationaux, excluant et les petites communes aux listes apolitiques et les monstres « PLM ».
Le premier élément à prendre en compte est qu’il s’agit d’un scrutin de listes, dont la composition peut changer jusqu’à la date limite de leur dépôt (le 26 février 2026 à 18 heures). Les annonces de candidatures que nous connaissons aujourd’hui peuvent dès lors avoir plusieurs buts. Le premier est sans doute de marquer le terrain électoral, de s’affirmer au plus tôt comme étant les listes représentant au mieux tel ou tel camp politique. Mais des candidatures parallèles, positionnées a priori dans le même créneau, peuvent n’être qu’une pression pour s’y voir intégrées… et l’être à une place éligible, du fait de leur potentielle capacité de nuisance au premier tour. Car on retrouve ici un dilemme bien connu des scrutins à deux tours : s’unir avant le premier, espérant ainsi bénéficier d’une avance considérable et d’un effet d’entraînement pour le second, ou, au contraire, partir divisés pour « ratisser large » au premier et s’unir pour le second.
Comme pour d’autres élections le choix est d’autant plus important quand les forces politiques s’organisent en coalitions. Mais contrairement au mode de scrutin uninominal des élections législatives, qui conduit en cas d’accord à une répartition des circonscriptions entre les formations coalisées, le scrutin de liste diminue a priori les tensions initiales ( elles se limitent à la question du positionnement des candidats dans la liste, plus ou moins éligibles ) comme ultérieures : de telles coalitions municipales une fois au pouvoir semblent moins conflictuelles que les coalitions parlementaires. En n’oubliant pas aussi que, lors de cette composition initiale des listes, le caractère local de l’élection vient limiter le poids qu’aurait sur leur composition l’appareil de direction des partis concernés.
Dans l’actuelle espace politique français, un seul parti n’est clairement pas dans une logique d’alliance, le Rassemblement national, premier parti en nombre de voix aux dernières élections législatives et présidentielle. Son problème est plutôt sa capacité à former des listes dans toutes les villes importantes, essentiellement à cause de la pression qui pèse sur ceux qui se présentent sous ses couleurs. D’une part en effet, s’il est tout à fait légitime de reprocher à tel ou tel candidat ses déclarations ou ses choix passés, force est de constater que l’examen détaillé des antécédents ne se fait pas avec la même attention pour le RN et pour les autres partis. D’autre part, les luttes politiques ont pu conduire envers ces candidats à des violences verbales, des atteintes aux biens et aux personnes, ou des conséquences sur leur vie professionnelle – là encore sans commune mesure avec les candidats d’autres formations. Double peine pour le RN : on leur interdit ainsi d’avoir des candidats sérieux… pour le leur reprocher ensuite. Même si les choses évoluent ( comme le traduisent les candidatures aux législatives ), s’agissant cette fois de trouver non plus un candidat et son suppléant, mais de composer une liste de 7 (communes de moins de 100 habitants) à 69 noms (communes de 300 000 habitants et au-delà) – soit pour les communes importantes entre 40 et 60 noms – il est possible qu’il y ait encore des trous dans la carte électorale de ce parti.
Les autres partis envisagent tous la possibilité de listes de rassemblement. Mais lequel ? La coalition du « bloc central » s’était élargie sur sa droite avec la participation de Droite Républicaine au « socle commun ». C’est d’ores et déjà le choix qui est fait dans certaines villes, sans que l’on puisse savoir à l’heure actuelle s’il s’agit d’accords locaux ou d’éléments nationaux – au niveau parlementaire, la rupture qui suivit l’arrivée à Matignon de Sébastien Lecornu, venu pourtant des Républicains, n’a été que partiellement consommée. À gauche, la question du maintien ou non de la coalition Nouveau Front populaire unissant Parti socialiste, Écologistes, Parti communiste et La France insoumise, semble là encore plus se traiter sur le terrain local qu’au niveau national , elle a volé en éclats à l’Assemblée nationale lors des votes des projets de lois budgétaire et de financement de la sécurité sociale. Les Français comprendront-ils de surprenants choix d’alliance, ou s’étonneront-ils de ce qui pourrait leur sembler être un double discours ? Rappelons qu’ils ont accepté la recomposition d’une gauche unie pour les législatives de 2024 après les tensions entre ses composantes lors des européennes. Et il est aussi permis de penser que l’effet local jouera pour gommer les divergences programmatiques comme les différents choix selon les territoires.
Avant le premier tour, la question est donc celle de la capacité à former une liste pour les uns, du choix stratégique entre partir divisés ou unis pour les autres. Au soir de ce premier tour (15 mars 2026) une deuxième conséquence du mode de scrutin des élections municipales apparaîtra : un seuil de maintien au second tour de 10 % des suffrages exprimés. À titre de comparaison, pour les élections législatives, le seuil de maintien est de 12,5 %, mais le calcul se fait alors sur les électeurs inscrits, et lorsque le taux d’abstention avoisine les 50 %, ce qui n’est plus rare, cela conduit à devoir obtenir pour pouvoir se maintenir 25 % des suffrages exprimés. Le taux ici de 10 % des suffrages exprimés ouvre la voie à des triangulaires, parfois même à des quadrangulaires, dans lesquelles on retrouverait potentiellement la division tripartite actuelle du parlement ou quadripartite si l’on sépare LFI des autres forces de gauche.
Or au soir du second tour, la prime majoritaire accordée à la liste arrivée en tête par le mode de scrutin – la moitié des sièges disponibles et sa part de sièges restants répartis à la proportionnelle lui donnera pour six ans tous les pouvoirs, réduisant les oppositions à faire de la figuration. Comme aux élections législatives quand la possibilité de triangulaires existe, la question se posera alors du maintien ou du désistement. Se maintenir, c’est peut-être gagner, mais peut-être aussi faire gagner l’ennemi le plus détesté de ceux encore en lice. Se désister, c’est offrir une chance à un rival plus acceptable, mais disparaître. Divine surprise pourtant, aux élections municipales, on peut à la fois partir… et rester ! En effet, les listes peuvent être recomposées, celles ayant obtenu au moins 5 % des suffrages exprimés au premier tour pouvant fusionner avec celles en ayant obtenu au moins 10 %. À charge seulement pour les intéressés de faire vite, car ils ont moins de 48 heures entre les résultats du premier tour et le dépôt des candidatures pour le second tour (17 mars 2026 à 18 heures).
Se maintenir ou pas ? Fusionner ou pas ? Et avec quelles justifications le faire face à un électorat qui semble lassé des manœuvres politiciennes ? Les élections législatives de 2024 ont vu une nouvelle fois le « cordon sanitaire » du « barrage républicain » conduire à des désistements visant à favoriser le candidat opposé à celui du Rassemblement national. Mais le nombre de triangulaires potentielles sera nettement plus important aux élections municipales, et les éléments locaux viendront largement perturber les accords d’appareil. Des appareils qui, eux-mêmes, semblent hésiter sur les choix à faire. À droite, Nicolas Sarkozy, toujours présent à l’arrière-plan, semble écarter son « ni extrême-droite, ni extrême-gauche » en sortant un Rassemblement national « normalisé » de l’extrême-droite, quand Bruno Retailleau a considéré que le « barrage républicain » devait se faire face à La France insoumise. Mais quid alors de l’attitude face aux listes de gauche communes ? Que fera par ailleurs une extrême-gauche participant à des listes communes, et très hostile à la coalition gouvernementale, en cas de duel entre cette dernière et le RN ? Que fera le RN ? Une Marine Le Pen, maintenant « socialiste » selon Bruno Retailleau, acceptera-t-elle de « sauver » des municipalités DR ? Et le tout avec quelles contreparties ? In fine, qu’en penseront les électeurs ? Dans un sondage Odoxa Le Figaro de décembre 2026, ils privilégiaient de faire barrage aux municipales contre LFI (59 %), le PS (46 %), la coalition présidentielle (46 %) et même les Écologistes (45 %),avant le RN (44 %)…
Même si vont jouer les éléments de pure politique locale, à un an de l’élection présidentielle et ( sans doute des élections législatives )ces élections municipales seront donc aussi un test sur la capacité ou non des représentants de notre classe politique à clarifier leurs choix. « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens », écrivait le cardinal de Retz ; mais on n’y peut rester éternellement sans perdre toute crédibilité. Or ce mode de scrutin offre tant de de possibilités d’échappatoires, de manœuvres, de combinazione à nos politiques, qu’il peut finalement les piéger dans une image qui les dessert. Au point que, longtemps enfants chéris des électeurs, certains maires pourraient finir aussi désavoués que le reste de la classe politique.
Christophe Boutin
Professeur agrégé de droit public à l’université de Caen-Normandie, Christophe Boutin enseigne l’histoire des idées politiques et le droit constitutionnel. Il a récemment co-dirigé avec Olivier Dard et Frédéric Rouvillois aux éditions du Cerf les Dictionnaire du Conservatisme (2017), Dictionnaire des populismes (2019) et Dictionnaire du progressisme (2022).
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