Charles Zorgbibe, professeur honoraire à Paris-1 Panthéon Sorbonne, ancien recteur

Pendant sa campagne pour un second mandat, Trump s’est présenté en homme de paix. Dans son discours inaugural, il a annoncé qu’il arrêterait les guerres en cours. Il n’est pas un belliciste. Il a rompu avec l’ambition de Bush junior et des néo-conservateurs de remodeler le monde à l’aune des valeurs américaines. Seuls comptent les intérêts des Etats-Unis : l’alliance des démocraties est un marché de dupes, les Alliés sont des rivaux économiques et commerciaux qui font peser sur les finances américaines la charge de leur sécurité. Il faut éviter une troisième conflagration mondiale, mais les Etats-Unis doivent rester la principale puissance militaire et des interventions armées en « coups de poing » sont désirables lorsque la dignité des Etats-Unis est blessée.

La volonté de puissance, celle de Trump et celle des Etats-Unis, est exaltée. Il l’a promis : « nous allons rendre à l’Amérique sa puissance ». Une version élargie de la doctrine de Monroe : l’Amérique aux Américains, avec le rêve de quelques annexions, le Canada, le Groenland, le retour à Panama. Ici, Trump peut se référer à un « grand ancêtre » : William Seward, le secrétaire d’Etat d’Abraham Lincoln. Seward est l’homme qui orchestra l’achat de l’Alaska en 1867, dans l’indifférence, voire l’hostilité de l’opinion américaine : le prix de sept millions de dollars pour ce territoire d’un million six cent mille kilomètres carrés, considéré comme un désert de glace, et non contigu au domaine national, semblait trop élevé, et d’autres coûts étaient à prévoir, la charge de quelques milliers d’aborigènes à gouverner, d’une administration civile et militaire à établir, avec pour seul bénéfice à entrevoir, le commerce de la fourrure ! La négociation de l’achat fut donc menée secrètement par Seward, avec l’appui de l’un de ses proches, l’ambassadeur russe, Edouard de Stoeckl, qui avait convaincu le tsar que la Sainte Russie ne pourrait coloniser ce territoire et lui avait rappelé les difficultés de la trésorerie de l’Empire. La ratification se fit le 9 avril 1867… à quatre heures du matin, après un discours de Charles Sumner, le président du comité des affaires étrangères du Sénat, qui tenta d’inscrire cette acquisition dans le droit fil de la doctrine de Monroe : ne faut-il pas prévenir la mainmise du Royaume-Uni, frontalier de l’Alaska par le Canada ? « Nous aurons chassé encore une monarchie du Nouveau monde », lança-t-il… en faisant peut-être une double allusion à la mère-patrie britannique et à la Russie. Les critiques acérées n’en fusèrent pas moins sur « la glacière de Seward » ou le « Jardin aux ours polaires » du successeur de Lincoln, Andrew Johnson…

Trump veut-il véritablement mettre ses pas dans ceux de Seward ? En 1868, le secrétaire d’Etat est fasciné par le Groenland, sur lequel il commande un rapport et dont il vante les atouts économiques, les vastes pêcheries, la faune sauvage et les richesses minérales… mais aussi l’intérêt stratégique : le Canada, pris entre les Etats-Unis et l’Alaska, serait contraint de s’intégrer aux Etats-Unis ! En avril 1941, Washington signera un accord de défense du Groenland, comportant l’installation de bases militaires, avec l’ambassadeur danois, qui avait décidé de ne plus recevoir d’instructions du royaume, occupé par l’Allemagne nazie. Dix ans plus tard, c’est dans le cadre du traité de l’Atlantique nord et face à la menace soviétique qu’un nouvel accord sera conclu, renforçant le rôle stratégique du Groenland pendant la guerre froide… Le 22 décembre 2024, à un mois de l’inauguration de son nouveau mandat présidentiel, devant la foule enthousiaste de Phoenix, dans l’Arizona, Donald Trump revient sur ses projets d’agrandissement du territoire américain. « Nous exigerons que le canal du Panama redevienne américain » -et d’expliquer que les navires américains paient trop cher les péages pour un canal construit par les Américains et contrôlé par eux jusqu’en 1999. D’autres rêves de conquête… ou provocations suivent.Trump propose à Justin Trudeau, alors premier ministre canadien, qu’il menace d’importantes taxes à l’importation, d’ériger le Canada en 51ème Etat fédéré des Etats-Unis – « Ils économiseraient tellement sur les droits de douane ! » Et à la première ministre du Danemark de « racheter le Groenland ». « Nous ne sommes pas à vendre », rétorque Mette Frederiksen, qui juge l’idée « absurde » ; Trump, vexé, ajourne sa visite à Copenhague. Trudeau souligne que « jamais, le Canada ne fera partie des Etats-Unis ». Le nouveau président du Panama, Jose Mulino, fulmine : « chaque mètre carré du canal appartient aux Panaméens ». Un résultat, tout de même : la Chine bat en retraite sur ses investissements dans la petite république d’Amérique centrale.

Voir aussi

Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme

Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !


0 Commentaire7 minutes de lecture

Principes et enjeux de la déconstruction

On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?


0 Commentaire37 minutes de lecture

Privacy Preference Center