Matthieu Hocque, directeur général du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire, co-auteur du rapport « Crise des agriculteurs, 2 ans après, l’impuissance »

Lilian Guignard, analyste au Millénaire, co-auteur du rapport « Crise des agriculteurs, 2 ans après, l’impuissance »

 

La crise des agriculteurs revêt tous les aspects de la crise centrale qui traverse les démocraties occidentales depuis 30 ans : la crise de l’impuissance publique. Les agriculteurs sont mobilisés depuis janvier 2024 et sont massivement soutenus par l’opinion publique (87% en janvier 2024 selon Elabe et 76% en décembre 2025 selon Odoxa – Backbone). Les gouvernements successifs (Attal, Barnier, Bayrou et Lecornu) ont fait des catalogues de réponses, une loi a même été adoptée à l’été 2025. Pour autant, la colère continue car rien n’a de facto changé pour le quotidien des agriculteurs.

Des doléances de 2024 encore inassouvies

Les racines de la colère des agriculteurs puisent dans les doléances inassouvies de 2024. Elles étaient de trois ordres. Sur le plan économique, ils réclamaient des prix justes pour un revenu digne, la réduction des délais d’aides (il existe 11 strates de paiement pour l’octroi des aides de la PAC), et des retraites ajustées à la pénibilité, évitant des pensions inférieures au SMIC. Sur le plan administratif et normatif, ils souhaitaient une simplification globale, la fin des surtranspositions européennes, un droit à l’erreur pour les subventions, et un assouplissement des statuts juridiques, regroupements et transmissions. Enfin sur le plan commercial, ils souhaitaient que l’État mette fin à la concurrence déloyale à la fois intra-européenne et extra-européenne avec l’annulation des accords de libre-échange sans réciprocité des conditions de production comme le TAFTA, l’UE-Nouvelle-Zélande, et surtout l’UE-Mercosur.

La réponse de l’État s’est faite en trois temps. Premièrement, le Gouvernement Attal répondit partiellement en urgence, avec 400 millions d’euros de subventions nationales, les aides PAC payées au 15 mars, 10 normes allégées et droit à l’erreur, un plan de trésorerie d’urgence, des prix planchers, et un alignement ANSES. Deuxièmement, la loi Duplomb de 2025 votée sous le Gouvernement Bayrou réintroduisit temporairement les néonicotinoïdes, simplifia les autorisations pour élevages (seuils relevés pour les porcs et volailles), et présuma l’intérêt majeur pour les méga-bassines. Enfin, la France s’oppose au Mercosur, avec un report obtenu par Emmanuel Macron et le Gouvernement Lecornu, et des clauses miroirs défendues.

Mais cette réponse traduit une forme d’impuissance. La « réponse Attal » est difficilement perceptible au niveau des agriculteurs. Les retards de versement des aides de la PAC ont toujours eu lieu et les subventions nationales ne représentent que 571€ par agriculteur sur une année. D’autant plus que près de 22,5% des subventions sont destinées aux agriculteurs bio alors qu’ils ne représentent que 14,9% des agriculteurs français. La « réponse Barnier-Bayrou » avec la loi Duplomb apparaît ainsi davantage comme un signal politique que comme une refonte en profondeur du modèle agricole français. Enfin, le report obtenu de l’accord UE-Mercosur ne court que jusqu’au 12 janvier 2026, soit moins d’un mois de délai obtenu. Résultat, la crise perdure. Les revenus agricoles sont en baisse de 18,6 % depuis 2024alors qu’il s’agissait de la principale revendication de janvier 2024.

Le Gouvernement n’a rien à offrir aux agriculteurs

Historiquement, l’État répond de trois façons aux crises agricoles qui se sont multipliées après la réforme Mac Sharry de 1992. Cette réforme a bouleversé le modèle agricole européen en supprimant le système de subventions à l’exportation et en axant davantage la PAC sur les marchés internationaux. Soit, la France négociait une réponse européenne forte pour les agriculteurs, tant sur la préférence douanière communautaire que sur le montant de la PAC ce qui permettait de calmer les agriculteurs comme lors de la mobilisation des années 1999-2000. Soit, elle pratique la « politique du chèque ». Lors de la crise laitière de 2009, l’État injecte 1 Md €. En 2015-2016, face à la surproduction, des aides exceptionnelles de 350 M€ sont libérées. En 2020, la pandémie Covid déclenche encore 1,2 milliard d’euros d’aides. Soit, elle accorde des ajustements fiscaux comme la mise en place d’exonérations de charges sociales en 2016 ou  des allègements fiscaux sur les transmissions (loi de 2023 sur l’installation des nouveaux agriculteurs) et des crédits d’impôt pour l’innovation (France 2030, 54 milliards jusqu’en 2030, dont une part pour l’agro) après la crise sanitaire.

Seulement, le Gouvernement n’a plus rien à offrir aux agriculteurs. La renégociation de la PAC 2028-2032 s’annonce difficile au moment où les pays du Nord souhaitent un désengagement européen après l’endettement post-Covid. Or, la France dispose d’un poids politique réduit sur la scène européenne en raison de son affaiblissement économique et de son absence de majorité parlementaire. Alors que la France négocie déjà des allègements de paiements verts de la précédente PAC, comment peut-elle à la fois courir ces deux objectifs ? Enfin sur le volet budgétaire, tant pour les subventions exceptionnelles que sur les ajustements fiscaux, la France n’a plus de moyens. La dette représente déjà 117,4% de la richesse nationale et le déficit public s’élève à 130,5 milliards d’euros pour 2025 !

Résultat emblématique de cette impuissance : malgré 700 000 doses vaccinales contre la dermatose nodulaire bovine en 2025, des troupeaux entiers ont été abattus. Ainsi, la crise des agriculteurs pourrait porter en elle les germes d’une convergence des luttes d’une ampleur inédite. D’abord parce qu’elle bénéficie d’un soutien massif de l’opinion publique, perçue non comme une revendication catégorielle mais comme une lutte pour la dignité du travail et la souveraineté du pays. Mais surtout, parce qu’elle fait écho à des colères similaires dans d’autres professions en crise : médecins et personnels soignants déjà mobilisés, enseignants, policiers, pompiers, routiers, pêcheurs, artisans, commerçants, mais aussi indépendants et petites entreprises, étranglés par les charges et les normes.

L’on s’achemine vers une question terrible pour 2027 : si le gouvernement régule autant mais est tant impuissant à changer la vie des administrés, à quoi sert-il encore ?

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