Recension – Passion antisémite, Richard Malka (Grasset)

Ce livre n’est pas né d’un désir d’édition. Il est né d’une nécessité. Celle de ne pas laisser se dissoudre, dans le brouhaha médiatique et l’oubli organisé, un moment de vérité brut. Passion antisémite est la fixation écrite d’une parole prononcée là où les mots engagent, là où ils pèsent ― un tribunal. Mais ce qui s’y joue dépasse de très loin la défense d’un homme, ou même d’une idée. C’est un diagnostic sur un dérèglement profond de notre vie politique et morale.

À l’origine, un procès absurde par sa prétention même : faire condamner un philosophe pour avoir nommé ce que beaucoup constatent, redoutent ou subissent. À l’arrivée, une démonstration implacable, menée avec une rigueur presque clinique, sur la manière dont une haine ancienne se recycle dans les habits du progressisme contemporain. Richard Malka ne plaide pas seulement pour son client, il instruit un dossier à charge contre une imposture idéologique.

Ce texte frappe d’abord par sa méthode. Rien d’emporté, rien d’incantatoire. Chaque mot est rapporté à des faits, chaque indignation à des occurrences précises. Ce qui se déploie, page après page, n’est pas une thèse abstraite mais une accumulation de preuves, patiemment agencées, jusqu’à former une évidence difficilement contestable. Le lecteur assiste à la constitution d’un paysage, celui d’un discours politique qui, sous couvert d’antiracisme, réactive les vieux ressorts du soupçon, de la caricature, de la désignation collective.

Mais Passion antisémite est aussi un livre sur le langage. Sur la mauvaise foi qui consiste à criminaliser celui qui décrit, plutôt que celui qui agit. Sur cette inversion morale devenue courante, où dénoncer une haine serait plus répréhensible que la laisser proliférer. Malka pose une question centrale, dérangeante, mais incontournable : à partir de quand le refus de voir devient-il une complicité ?

Le cœur du livre bat là, dans cette analyse de ce que l’auteur nomme une passion. Non pas une opinion structurée, encore moins une critique politique légitime, mais une pulsion, un affect, une fixation. Quelque chose qui déborde la raison, se nourrit de répétitions, s’auto-entretient, et finit par contaminer tout un champ discursif. En ce sens, le mot n’est ni excessif ni insultant, il est précis. Et c’est précisément ce que ce procès tentait de nier.

La dernière partie du texte élargit encore la focale. Elle inscrit cette dérive dans une histoire plus longue, celle d’une gauche qui, à certaines heures, a trahi son propre universalisme. Une gauche qui, croyant parler au nom des dominés, en vient à essentialiser, à assigner, à opposer les souffrances. Une gauche qui remplace l’émancipation par la clientèle, le courage par le calcul, la justice par l’angle mort.

Ce livre est inconfortable, et il doit l’être. Il ne cherche pas à rassurer, mais à alerter. Il rappelle que la liberté d’expression n’est pas un luxe, encore moins un privilège réservé aux causes agréables. Elle est le socle même sans lequel aucun combat juste ne tient debout. En donnant raison à cette plaidoirie, la justice n’a pas seulement relaxé un homme : elle a rappelé un principe.

Passion antisémite est un livre de mémoire immédiate. Un livre pour plus tard. Pour le jour où l’on demandera : saviez-vous ? Et où il faudra répondre : oui. Et certains ont parlé.

Kamel Bencheikh

Passion antisémite, Richard Malka, éditions Grasset, décembre 2025, 140 pages, 17 €


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

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