La disparition de Brigitte Bardot, icône du cinéma et de l’élégance à la française, a déclenché un émoi international. Mais elle a aussi suscité diverses polémiques relatives aux positions politiques de l’actrice. Or, selon Max-Erwann Gastineau, l’opposition entre deux Bardot, l’une égérie de la femme libre, l’autre controversée, masque une continuité s’enracinant dans un conservatisme féminin revendiqué.
On gagnerait, lorsque l’on cherche à classer tel artiste, tel politique ou tel ami à retenir les qualificatifs que ce dernier retient pour se définir. Après tout, il n’est jamais anodin d’assumer un de ces termes barbares ponctué d’un « isme ». Il faut y avoir réfléchi. Il faut avoir discriminé entre plusieurs options pour n’en retenir qu’une. Il faut se montrer capable de le revendiquer publiquement. Car enfin les catégories ne sont pas neutres. Elles sont chargées, connotées, certaines plus que d’autres…
Brigitte Bardot se définissait comme « conservatrice » (la dernière fois lors d’un entretien récent accordé à Laurent Delahousse). Va donc pour conservatrice ! et distinguer avec elle les trois formes de conservatisme qui cohabitaient au sein de l’icône française : un conservatisme foncier ; un conservatisme de caractère ; un conservatisme culturel (féminiphile, français parce que féminin, ou féminin parce que français…).
Du conservatisme en général
Le conservatisme fait partie, selon Leszek Kolakowski, figure intellectuelle de l’anti-totalitarisme polonais, des trois grandes familles de pensée de la modernité occidentale (avec le libéralisme et le socialisme). La cause en est simple. « La naissance du conservatisme sonne le glas du pouvoir silencieux de la tradition » (Pélassy, 1983). Ce que ne comprennent pas ses opposants.
Si le conservatisme existe, c’est justement parce que la tradition n’existe plus ; parce que l’ordre n’est plus, la tranquillité de l’ordre ne veille plus, la tradition comme référence ultime, comme point d’ancrage installé en majesté pour instiller sa solaire autorité a vécu…
Le conservatisme est né avec la modernité, en réaction à la modernité, parce que la modernité est l’expression d’un mouvement dont l’individu est le cœur et son émancipation le carburant. Son émancipation vis-à-vis de l’ordre, de l’héritage, des conventions, de la tradition, de ces structures collectives qui l’enserrent, le déterminent et le brident… Mouvement dont on ne sait à l’avance le terme, la date d’achèvement, la fin des travaux, le jour où il sera enfin complet, terminé, digne d’être célébré. Si bien qu’il est d’abord une promesse.
Une promesse dont l’attente peut, comme toute promesse en attente d’être tenue, engendrer frustrations et ressentiment. Les partis progressistes, qu’on pourrait aussi qualifier de « mouvementistes » ou de « modernistes », sont historiquement l’incarnation, le réceptacle de ces frustrations et de ce ressentiment – qui deviennent sentiments révolutionnaires adossés à un horizon politique… Mais il existe un autre rapport à la promesse sans fin incarnée par la déesse modernité. Le rapport de celui qui s’interroge sur ses finalités, ses coûts…
Bardot et le conservatisme foncier
On ne quitte pas des habitudes, une maison, un lieu de vie, un travail sans au préalable s’interroger sur les conséquences du départ. Le conservatisme est le fait d’hommes et de femmes qui, à travers l’histoire, ont reconnu le mouvement auguré par la modernité mais sans le proclamer avec la candeur de la hâte. Là où les apôtres du mouvement voient des progrès, les conservateurs ont l’intuition, le sentiment d’une perte irrémédiable. Ce sentiment est le conservatisme des conservateurs, l’expression d’un conservatisme foncier que Bardot assuma, dès 1973, face au mouvement féministe.
« C’est très bien que la femme se libère, dit l’actrice à la télévision, mais… »
Mais tout progrès, même souhaitable, aura et a déjà un coût, répond-elle aux féministes, dont le combat risquait de créer des « femmes malheureuses » (sic), entretenues dans l’illusion d’une promesse, d’une « indépendance » totale hors de portée…
La promotion même inconsciente (non intellectualisée) d’une anthropologie rappelant la dimension intrinsèquement sociale de l’homme, qui voit dans l’homme un être fondamentalement dépendant, d’abord de ses parents, puis de ses proches et des diverses institutions qui l’entourent, est le b.a-ba du conservatisme, de l’opposition des conservateurs à la société liquide, à la société des liens faibles, des unions éphémères et contractualistes qui, sous couvert de proclamer souverain l’Individu, construisent les membres atrophiés d’une « société déséquilibrée » (Bardot, 1973).
Notons, pour conclure ce point, que l’expression du premier conservatisme de Bardot fut postérieure à Mai 68. Jusque-là, BB suivait son temps. La quarantaine approchant (elle est née en 1934), elle s’en détacha. Ou plutôt s’indifféra d’en n’être plus l’avant-garde. Le privilège de l’âge ?
Bardot et le conservatisme de caractère
Oui mais Bardot fut d’abord elle-même l’éloquente manifestation de ces unions légères, de cette évolution des mœurs qui préfaça 68, rétorquera-t-on… Certes, mais elle ne prétendait pas faire système.
Bardot ne vivait pas sa légèreté intime comme un aboutissement se suffisant à lui-même. Bardot poursuivait, à travers elle, d’autres fins. Elle cherchait l’amour absolu, et suivait son instinct pour que jamais l’ivresse des cimes ne s’estompe… Ce que les vers de Musset ont dépeint, Bardot l’a vécu et interprété, comme dans La Vérité de Henri-Georges Clouzot, sortien1960 :
« J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » Alfred de Musset
« Vous n’avez jamais vécu, jamais aimé. C’est pour ça que vous me détestez. Vous êtes tous morts. » Bardot face à ses juges dans La Vérité
De ça, il n’y a rien à redire. Bardot a fait ses choix, passant de la tentative de suicide à l’amour fou, de la maternité à l’isolement, de la passion au désespoir… avant de se réaliser dans la cause animale, dans la défense de ces êtres fragiles qui ont l’avantage, eux, de ne jamais décevoir, de ne jamais s’illusionner, de ne rien promettre, sinon la fidélité, la dépendance, l’impossible révocation des liens…
Ce qui nous ramène au deuxième conservatisme de l’actrice, le conservatisme qui dit « non ». Non à l’esprit de système, non aux appareils, oui à des attaches plus fondamentales…
Qu’avait en commun Bardot et Delon, Ventura, Audiard ou Gabin, sinon d’être et de demeurer pour toujours les monstres sacrés de l’âge d’or du cinéma français ? Ils avaient pour point commun de refuser de se dire de gauche (Audiard), de se dire de droite (Delon), de s’assumer conservateur (Bardot), d’être classés comme « anar de droite » (Ventura, Gabin)…Ils avaient aussi en commun d’avoir une « grande gueule », comme on dit. Les deux vont de pair.
Ces idoles du cinéma français n’étaient pas d’abord des comédiens. Ils étaient des instinctifs. Ils avaient une gueule, une gouaille, un vécu, un phrasé… Et ils en ont fait du cinéma. Fortes voix, fortes têtes, indifférents aux modes, qui ne voyaient rien d’automatiquement bon dans ce qui change et se targuait de le dire par fidélité à autre chose, à des choses jugées plus fondamentales, plus grandes, plus nobles : la France et l’amitié, l’amour et les animaux, la campagne et la poésie, le parler-vrai et le charme…
Fiertés françaises insensibles aux abstractions, ils étaient l’expression du conservatisme de caractère de Bardot. Celui dépeint par Flaubert dans son fameux dictionnaire : « Conservateur, tonner contre ! » Mais un « contre » qui s’adosse, au fond, à un « pour ». Un « pour » qui s’assume désuet s’il le faut, dans l’esthétique vive du contre-courant si nécessaire…
Bardot et le conservatisme culturel
Le troisième et dernier conservatisme de BB est celui que devraient le mieux comprendre ses plus fins opposants. Il est celui qui sait que la société libérale a ses conditions que les libéraux ignorent.
Bardot fut « l’égérie de la révolution sexuelle des années 1960 », résume-t-on à l’envie. Ce qui est juste. La très jeune actrice voulait s’émanciper du carcan familial, sortir de son milieu traditionnel, lorsque la bourgeoisie était encore le grand parti des conventions. Ainsi ne comprend-on jamais comment elle bascula « réac », opposant pour rationaliser la chose deux Bardot, la belle et l’aigrie, la première et la dernière partie le 28 décembre dernier à l’âge de 91 ans… Or, c’est bien la même Bardot qui contribua à révolutionner les mœurs du vieux pays et s’inquiéta, ensuite, de l’état multiculturel de la France.
Qui, dans notre vie intellectuelle et morale, est passé comme elle de l’esthétique du « je » à la sauvegarde du « nous », de l’exposition raffinée de l’intime à la défense ombrageuse de l’identité menacée ?
On distingue souvent le Maurice Barrès des débuts, celui du Culte du moi, du Maurice Barrès de la terre et des morts, héraut du nationalisme français. Or, ils furent les mêmes, l’expression paradoxale d’une continuité logique.
Le premier Barrès, dont Blum et Aragon reconnurent l’influence, ne prônait pas un individualisme libéral classique, mais la souveraineté absolue de la sensibilité, la défense du moi menacé par les abstractions (universalisme, rationalisme… féminisme ?), la primauté de l’énergie intérieure, de l’instinct, de la mémoire affective…
Le passage au nationalisme ne changea pas le fond mais simplement l’échelle de Barrès. Le moi individuel a besoin de protection contre les forces dissolvantes. La nation est cette protection, le « moi collectif » à défendre pour que vive et s’épanouisse le « moi individuel ». Ainsi Barrès écrira-t-il : « La patrie est l’extension de l’individu. »
Pour Bardot, la France des années 1950-1960 était la France qui donna aux femmes le loisir d’être pleinement des femmes, d’être libres de devenir vraiment fidèles à elles-mêmes, à un donné que le féminisme risquait de trahir. « La patrie est l’extension de la féminité », aurait-elle pu écrire. D’où sa peur de l’immigration, de l’Islam et de ses effets sur les mœurs françaises.
Si un jour le « moi collectif » français devait ne plus être, si un jour devait s’évaporer cette structure morale et protectrice qui permit aux femmes d’être instinctivement des femmes, et par extension à la France d’être et de rester la France, c’est-à-dire selon Bardot le pays des femmes libres d’assumer leur féminité, alors Dieu ne créera plus la femme… La société s’en chargera mais pour créer sa négation, le mépris de sa vérité et de son éternelle beauté.
Max-Erwann Gastineau
Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, Valeurs actuelles, ainsi que dans Front Populaire.
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