Le Concours Chopin a lieu tous les cinq ans et, traditionnellement, tous les cinq ans, les polonais se
rendent, le 17 octobre, jour anniversaire de la mort de Chopin, dans la Basilique Sainte Croix de
Varsovie, pour écouter le Requiem de Mozart. Rappelons que Chopin lui-même avait demandé à ce
que l’on exécutât le Requiem de Mozart le jour de ses funérailles. C’est ainsi que, le 30 octobre 1849,
après la « Marche funèbre » de la deuxième Sonate jouée à l’orgue par Lefébure-Wély, résonna, sous
le plafond de l’église de la Madeleine, l’ultime chef d’œuvre de Mozart exécuté, magnifiquement aux
dire des témoins, par l’orchestre et les chœurs de la Société des concerts du Conservatoire dirigés
par Narcisse Girard avec, entre autres, Pauline Viardot-Garcia et Luigi Lablache en solistes. Chopin
avait souhaité aussi que son cœur fut ramené en Pologne. Celui-ci, conservé dans une urne, fut scellé
dans un des piliers de la Basilique Sainte-Croix. C’est dire si, tous les cinq ans, dans le contexte du
Concours, cette exécution du Requiem de Mozart à l’endroit même où est conservé le cœur de
Chopin revêt pour les polonais une dimension presque sacrée.
Le 17 octobre dernier, je me rendis donc, avec de nombreux polonais, Krakowskie Przedmieście, à
Sainte Croix. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de ne voir ni chœurs, ni solistes, ni orchestre mais à la
place un… piano, apparemment un Erard de la deuxième moitié du XIXe siècle. Il est probable que les
polonais présents, au moins la majorité d’entre eux, furent autant surpris que moi, car il n’y eût point
de Requiem de Mozart ce soir-là. Enfin si… il y eût bien le Requiem de Mozart mais au piano ! Dans
une transcription, assez phénoménale d’ailleurs, de Karl Klindworth (1830-1916), le grand élève de
Liszt, et magistralement exécutée par un jeune pianiste ukrainien : Vadym Kholodenko. Ce soir du 17
octobre 2025, à l’église Sainte Croix de Varsovie, le peuple polonais, si émotionnellement attaché à
Chopin et à ce qui symbolise la nation polonaise, a été prié de laisser à la porte de l’église le Requiem
qu’il espérait entendre pour écouter stoïquement une expérience de musicologie.
Ce genre de concert sur pianos dits historiques est une des conséquences du renouveau baroque et
de l’habitude, bien installée maintenant, d’interpréter la musique ancienne sur instruments
d’époque. Après les clavecins du XVIIIe siècle, c’est maintenant au tour des piano-forte de l’époque
de Beethoven et des Erard et Pleyel de l’époque romantique d’intéresser les musiciens soucieux de
vérité historique. Ecouter le Requiem de Mozart dans une transcription datant des années 1900 sur
un piano à peu près de la même époque est assurément un voyage dans le temps. Devant l’extrême
difficulté de la partition, on est en même temps admiratif de l’art de la difficulté vaincue. En
entendant la fugue si complexe et foisonnante du « Kyrie » ou les fureurs du « Dies irae » sortir d’un
piano, on se prend, comme Marilyn Monroe dans Certains l’aiment chaud, à se demander comment
on peut faire tenir d’aussi gros poissons dans une aussi petite boite fût-elle un bel Erard à queue de
la deuxième moitié du XIXe siècle. En ce sens, la transcription pour piano seul du Requiem de Mozart
par Karl Klindwortn est un pari contre l’impossible dans la lignée de celle du dernier mouvement de
la IXe Symphonie de Beethoven par Liszt. La partition, donnée dans le programme distribué à l’entrée
du concert avec la traduction des paroles latines du Requiem, atteste de la qualité du travail de
Klindworth et de sa maîtrise de tous les ressorts de l’écriture pianistique post-lisztienne. Car, avec
Klindworth, pianiste et chef d’orchestre prussien, nous nous éloignons du monde chopinien, même si
Klindworth a été l’éditeur d’une édition révisée des œuvres de Chopin, pour aller vers celui de Liszt et
de Wagner. De multiples liens unissent en effet la famille Klindworth et le clan Liszt-Wagner. Non
content d’avoir été avec Hans von Bülow un des plus grands élèves de Liszt, Karl Klindworth était
aussi le cousin d’Agnès Street-Klindworh, jolie pianiste, espionne romantique et probable maîtresse
de Liszt, qui travaillait pour son père Georg Klindworth, diplomate de haut vol au service de
Metternich mais dont les rapports soignés retenaient aussi l’attention du Tsar, du Grand-Duc de
Saxe-Weimar et de quelques autres souverains de l’époque. C’est à Karl Klindworth que l’on doit
aussi les monumentales réductions pour chant et piano du Ring, des Maître-chanteurs et de Tristan
de Wagner. C’est lui qui fut enfin la cheville ouvrière du mariage de Siegfried Wagner, le fils de
Wagner et Cosima Liszt, avec Winifred Williams, petite cousine de sa femme et qu’il avait adoptée en
1906 suite au décès de ses parents. Rappelons que Winifred Wagner dirigea le Festival de Bayreuth
jusqu’en 1945…
Au-delà de tout intérêt musicologique, il convient de s’interroger sur la signification politique d’un
concert comme celui du 17 octobre 2025. Jouer le Requiem de Mozart dans une transcription de la
fin du XIXe siècle exécutée sur piano historique par un pianiste ukrainien a pour conséquence
principale un brouillage des codes subversif des tradition établies. Même si un tel concert n’est pas
de l’ordre de la liturgie, la version originale et traditionnelle du Requiem de Mozart pour chœur,
solistes et orchestre est, dans sa destination première, une œuvre liturgique. Son exécution, lors des
funérailles de Chopin à la Madeleine, le 30 octobre 1849 a aussi eu pour cadre une liturgie, en
l’occurrence celle des funérailles catholiques de Chopin. La formation utilisée, chœur à quatre voix,
solistes et orchestre, est caractéristique de la musique liturgique et para-liturgique de la Contre-
Réforme. L’exécution traditionnelle du Requiem de Mozart, dans l’église Sainte Croix, dans sa version
habituelle pour chœur, solistes et orchestre, renforce, pour toutes ces raisons, la dimension sacrée
d’un événement à forte connotation politique et populaire puisque Chopin est un des symboles de la
nation polonaise. Même si le concert du 17 octobre dernier a eu lieu dans une église et même si le
curé du lieu prit soin, ce soir-là, de faire dire un « Notre Père », exécuter dans un tel contexte une
telle œuvre sur un piano, c’était la séculariser et séculariser l’événement, affaiblir sa dimension
religieuse sans pour autant, finalement, renforcer sa dimension politique. L’objet Requiem de Mozart
au piano a la même ambiguïté, la même identité floue, que les chorals de Bach transcrits pour piano
par Busoni ou l’alliance harmonium-piano de l’irrévérencieuse Petite Messe solennelle de Rossini. En
ajoutant un piano à un harmonium, Rossini introduit du profane dans le sacré et donc désacralise. En
déplaçant la musique de Bach de l’orgue vers le piano, Busoni tente de déplacer sur l’art, et la
musique de salon, les mérites du religieux. La destination première d’un piano est d’être en effet
dans un salon et non dans une église. Il fait d’un répertoire au départ religieux, le choral luthérien, un
des outils de la construction d’une religion typiquement romantique de l’art.
La nature musicologique de ce concert est à mettre en relation avec la politique du NIFC,
organisateur, en parallèle du Concours Chopin, d’un deuxième Concours Chopin, depuis 2018, sur
pianos historique et éditeur d’un CD de la transcription Klindworth du Requiem de Mozart par,
justement, Vadym Kholodenko. On peut s’interroger toutefois sur les bienfaits d’une telle
expérience. Certes, la partition avait été distribuée à l’entrée mais quid du public populaire qui ne
sait pas lire la musique, venu pourtant en nombre et avec ferveur ? Par ailleurs, un tel concert
sécularise objectivement un rite à forte connotation politico-religieuse tout en bousculant
profondément les habitudes et les attentes du peuple polonais, le choix d’un pianiste ukrainien ayant
aussi sa propre signification. Dans le contexte de turbulence, d’inquiétude et de dégradation du lien
social qui est le nôtre, cette transformation d’un moment de communion autour de la mémoire de
Chopin, et qui est fondamentalement un rituel populaire, en événement élitiste pour happy few pose
question.
Voir aussi
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
0 Commentaire2 minutes de lecture
4 décembre 2025
Joachim Le Floch-Imad : « L’école qui a fait la France est devenue l’instrument qui la défait »
par Éric AnceauProfesseur d’histoire contemporaine à l’université de Lorraine.
Avec Main basse sur l’Éducation nationale. Enquête sur un suicide assisté (Cerf, 2025), Joachim Le Floch-Imad nous livre l’un des grands essais de la rentrée.
0 Commentaire18 minutes de lecture
12 décembre 2025
Le bébé et – en – nous
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire11 minutes de lecture
14 décembre 2025
Didier Pasamonik : « Le manga est sorti de l’enfance »
par Mathilde AubinaudCommunicante, directrice associée chez Havas Paris.
0 Commentaire5 minutes de lecture