La Nouvelle Revue Politique propose une série en trois parties consacrée à la Kabylie, présentée comme un bastion démocratique stratégique sur le flanc sud de l’OTAN. 

Cette analyse est menée par Charlotte Touati, historienne, philologue et chercheuse en sciences des religions à l’Université de Lausanne. À travers une approche historique et géopolitique, elle met en lumière les spécificités politiques, culturelles et stratégiques de la région, ainsi que son rôle dans les équilibres régionaux contemporains. 

Le projet de Tala Hamza : extraction, sécurité, influence étrangère

Aperçu : un projet minier aux conséquences géostratégiques

Le projet minier Tala Hamza–Amizour, situé dans la densément peuplée vallée de la Soummam, est officiellement présenté comme une initiative industrielle destinée à diversifier l’économie algérienne. Cependant, les implications du projet dépassent largement l’extraction minérale. La classification du projet comme « opération d’utilité publique » — octroyant au gouvernement des pouvoirs extraordinaires d’expropriation et de sécurisation — révèle son importance stratégique et politique.

Cette désignation permet à l’État de contourner les structures de gouvernance locales, notamment les Tadjmaat, et d’éviter les consultations communautaires. Les observateurs indépendants notent que de telles mesures ne sont quasiment jamais appliquées à des projets similaires dans des régions non kabyles et que la sécurisation de Tala Hamza fait partie d’un effort plus large visant à réaffirmer le contrôle central sur une région historiquement autonome.

Implication des SOE chinoises et corridors stratégiques

Le contrat EPC 2024 attribué à Sinosteel Equipment & Engineering représente l’un des ancrages chinois les plus significatifs dans le secteur extractif algérien. Contrairement aux phases exploratoires antérieures, la participation de Sinosteel dépasse le site minier et inclutl’usine de traitement, les routes d’accès, les corridors logistiques, en somme, intégrer le projet dans un réseau infrastructurel plus vaste avec un accès direct à la Méditerranée via Béjaïa.

Les SOE chinoises suivent un schéma bien documenté — observé en Érythrée, Guinée, Zambie, RDC — consistant à travailler de concert avec les forces de sécurité nationales lorsque les projets deviennent politiquement sensibles. Des témoignages rapportent que du personnel chinois contribue déjà à la sécurité locale en Kabylie et dans d’autres contextes africains montrent, les entreprises chinoises ont souvent recours à une protection militarisée, soit par le biais des forces armées nationales, soit par le biais de sociétés privées. Lepositionnement stratégique de Tala Hamza pourrait rendre le corridor de la Soummam de plus en plus dépendant d’une logique de sécurité liée à l’étranger.

Militarisation et retour renforcé de la gendarmerie

La gendarmerie nationale, historiquement perçue avec méfiance en Kabylie en raison de son rôle central dans la répression — notamment lors du Printemps noir de 2001 — est revenue en force autour de Tala Hamza. Des postes de contrôle, points de surveillance et zones de restriction de mouvements se sont multipliés depuis le classement du projet en utilité publique.

Le choix d’implanter l’usine de traitement à El-Kseur — épicentre symbolique de l’insurrection de 2001 — soulève de nombreuses questions. Le retour d’unités lourdement armées dans une zone où la population locale avait précédemment réussi à expulser les forces de sécurité suggère que Tala Hamza n’est pas un simple projet économique mais un mécanisme de reconsolidation territoriale.

La dépossession écologique comme outil politique

Au-delà des enjeux sécuritaires et économiques, le projet menace de transformer profondément le paysage écologique et culturel kabyle. Le bassin du Soummam est protégé par la Convention de Ramsar, également connue sous le nom de « Convention sur les zones humides », un traité environnemental intergouvernemental établi en 1971 par l’UNESCO pour les sites désignés comme étant d’importance internationale. La Vallée de la Soummam, l‘une des plus fertiles d’Afrique du Nord, abrite des terrasses agricoles, des oliveraies centenaires, des systèmes d’approvisionnement en eau de montagne et des cimetières ancestraux qui sont au cœur de l’identité kabyle. On peut par ailleurs prévoir une contamination due au drainage minier acide, à l’instabilité des résidus miniers et à la propagation de particules en suspension dans l’air pendant les processus de flottation en particulier à proximité de la zone agro-industrielle d’El-Kseur.

Pour les communautés kabyles, la terre n’est pas seulement une ressource, elle est surtoutdépositaire de la mémoire collective. Les terrasses cultivées depuis des générations, les oliviers liés aux lignées familiales et les cimetières situés au sommet des collines, qui ancrent les structures familiales, font partie d’une géographie sacrée. La destruction ou la pollution de ces sites équivaut à ce que certains chercheurs décrivent comme une « colonisation par écocide », c’est-à-dire l’érosion de l’autonomie d’un peuple autochtone en rompant son lien avec la terre.

Impact stratégique sur le corridor de Béjaïa

Le contrôle du corridor de Tala Hamza a des implications directes pour Béjaïa, l’un des ports les plus profonds et les plus stratégiquement situés du sud de la Méditerranée. L’implantation industrielle soutenue par des intérêts étrangers pourrait modifier l’équilibre régional des pouvoirs, compte tenu notamment de l’intérêt de la Russie pour l’expansion de son influence en Méditerranée et de la présence croissante de la Chine dans la logistique maritime. Un corridor sécurisé reliant une mine gérée par des intérêts étrangers à un port stratégique devrait alerter les planificateurs euro-atlantiques quant aux vulnérabilités potentielles de la Méditerranée occidentale.

Dans l’ensemble, le projet Tala Hamza fonctionne comme un carrefour entre l’extraction des ressources, la centralisation politique, l’influence étrangère et la sécurisation territoriale, ce qui en fait l’un des développements les plus importants de la Kabylie contemporaine.

Pressions religieuses et alignements idéologiques

Une région pluraliste sous pression

La Kabylie s’est longtemps démarquée dans le paysage religieux de l’Afrique du Nord. Sa tradition pluraliste n’est pas une invention moderne, mais le produit d’une éthique civique indigène incarnée dans le système du Tadjmaat et le serment de Jmâa Liman, qui invoque « toutes les croyances » lors de la prise de décisions communautaires. Ce contrat social pluraliste a historiquement permis la coexistence de communautés chrétiennes amazighes, de familles juives, de confréries soufies, d’intellectuels laïques et de familles musulmanes non pratiquantes. L’identité religieuse en Kabylie a toujours été façonnée par la continuité ancestrale plutôt que par la hiérarchie institutionnelle.

Ces dernières années, cependant, la pression religieuse sur la Kabylie s’est intensifiée. Des enquêtes menées par les médias français, notamment un rapport détaillé du Journal du Dimanche en 2025,  font état de restrictions croissantes à l’encontre des communautés chrétiennes de la région : fermetures d’églises, harcèlement judiciaire et criminalisation de la conversion en vertu des lois régissant le prosélytisme religieux. Cette tendance s’accompagne d’une surveillance accrue des minorités religieuses, notamment des emprisonnements, la confiscation de matériel religieux et des obstacles administratifs aux rassemblements communautaires.

Ces mesures coïncident avec un effort plus large mené par l’État pour affirmer une identité nationale arabo-islamique homogénéisée.  Alors que l’Algérie maintient officiellement une constitution laïque, certains éléments au sein de l’establishment religieux, tant dans le pays que parmi les institutions liées à la diaspora, reprennent les discours de l’État qui présentent l’autonomie culturelle kabyle comme une menace pour l’unité nationale. Des schémas récurrents dans les discours publics, les apparitions dans les médias et les positions institutionnelles renforcent les discours de l’État concernant le « danger » du pluralisme kabyle.

Acteurs religieux de la diaspora : alignement idéologique indirect

Il existe une convergence entre certaines figures religieuses de la diaspora et les positions officielles algériennes. Si ces personnes ne soutiennent pas ouvertement la répression étatique, leur discours minimise ou rejette souvent les abus documentés contre les chrétiens kabyles, en invoquant souvent des discours sur l’unité ou en présentant la pluralité religieuse en Kabylie comme un phénomène importé plutôt que comme une tradition indigène.

Ces alignements discursifs, qu’ils soient intentionnels ou non, contribuent à créer un climat dans lequel la pression exercée par l’État sur le pluralisme kabyle devient normale. L’absence de critiques ouvertes de la part des autorités religieuses influentes de la diaspora, en particulier pendant les périodes de répression accrue, renforce encore cette perception.

Convergence avec les courants islamistes et alliances géopolitiques

La résistance de la Kabylie à l’homogénéisation idéologique la met en porte-à-faux avec les courants religieux conservateurs et certaines alliances géopolitiques. Le rapprochement diplomatique de l’Algérie avec l’Iran au cours de la dernière décennie a renforcé les liens avec les courants politiques proches des Frères musulmans dans certaines régions du Maghreb et du Sahel.  

Cet environnement idéologique crée des conditions dans lesquelles le pluralisme kabyle apparaît comme une anomalie. La présence de communautés chrétiennes amazighes, d’organisations de jeunesse laïques et d’associations civiques progressistes en matière de genre contraste fortement avec le discours promu par l’État d’une nation exclusivement arabo-islamique. En conséquence, la Kabylie devient vulnérable tant sur le plan symbolique que politique.

Effets sur les libertés civiles et l’identité autochtone

La convergence des pressions politiques, religieuses et idéologiques a des conséquences directes sur la vie quotidienne en Kabylie. Les organisations de la société civile, en particulier celles qui promeuvent le pluralisme culturel ou religieux, sont confrontées à des restrictions pour obtenir des autorisations, utiliser les espaces publics ou accéder aux plateformes médiatiques. Les communautés chrétiennes font état d’un harcèlement administratif accru, tandis que les associations culturelles qui mènent des projets liés au patrimoine amazigh rapportent des épisodes de surveillance et d’intimidation.

Ces pressions affectent non seulement la liberté religieuse, mais aussi l’identité autochtone. Le pluralisme kabyle est un élément existentiel de l’identité communautaire. Son érosion sape les fondements de la Tadjmaat, qui repose sur la coexistence de visions du monde distinctes. En limitant la diversité religieuse, l’État affaiblit indirectement la légitimité des modèles de gouvernance autochtones qui reposent sur un consensus entre les différents systèmes de croyances.

Implications pour la stabilité régionale

L’érosion du cadre pluraliste de la Kabylie a des répercussions au-delà de la région. L’Algérie occupe une position géopolitique cruciale au carrefour de l’Afrique du Nord, de la Méditerranée et du Sahel. En centralisant l’identité autour d’un modèle idéologique unique, l’État risque d’intensifier les tensions internes à cette zone.

Du point de vue de la sécurité euro-atlantique, l’affaiblissement du pluralisme kabyle peut contribuer à une instabilité plus générale. Il réduit l’espace politique, exacerbe le ressentiment et alimente les discours d’exclusion que les acteurs autoritaires étrangers peuvent exploiter. De plus, la répression de la diversité religieuse sape les engagements pris par l’Algérie dans le cadre des accords internationaux relatifs aux droits de l’homme et augmente le risque de répercussions transnationales, notamment des pressions migratoires et des tensions diplomatiques.

En résumé, l’identité pluraliste de la Kabylie n’est pas seulement une caractéristique culturelle, mais aussi un atout stratégique pour la stabilité régionale. Son affaiblissement, qu’il résulte d’une répression directe ou d’une pression idéologique indirecte, a des conséquences pour l’ensemble de l’architecture de sécurité méditerranéenne.

Guerre informationnelle et pressions hybrides

L’essor des campagnes de harcèlement coordonné

Au cours des dernières années, les intellectuels, militants, journalistes indépendants et personnalités culturelles kabyles ont été la cible de campagnes de harcèlement de plus en plus coordonnées sur les réseaux sociaux. Ces opérations présentent plusieurs caractéristiques communes : vagues d’attaques simultanées, répétition de discours alignés sur ceux de l’Étatalgérien, ciblage des voix de la diaspora et intimidation des personnalités françaises ou européennes perçues comme sympathisantes de la Kabylie.

L’un des exemples les plus emblématiques est la campagne de harcèlement menée à l’encontre des partisans de l’écrivain algérien Boualem Sansal. Immédiatement après des commentaires interprétés comme critiques à l’égard de la politique de l’État algérien, les personnes qui ont publiquement défendu Sansal ont été victimes d’intimidations en ligne, d’accusations diffamatoires et de menaces. L’ampleur et la synchronisation de ces attaques suggèrent une coordination centrale sous-jacente, bien que leur origine précise reste difficile à identifier.

Ces opérations coïncident souvent avec des événements politiques clés : nouvelles arrestations en Kabylie, annonces officielles concernant l’extraction de ressources, tensions diplomatiques avec la France ou déclarations sur les droits humains. Le chevauchement entre les calendriers politiques et la mobilisation en ligne suggère l’existence de réseaux d’influence hybrides comprenant des acteurs alignés sur l’État, des comptes anonymes et des individus motivés par des considérations idéologiques.

Un modèle hybride évoquant la « doctrine Gerasimov »

Même si la « doctrine Gerasimov » ne forme pas un corpus identifié, elle sert d’analogie pour décrire des stratégies hybrides mêlant lutte conventionnelle, informationnelle et psychologique. On peut établir des parallèles évidents entre ce modèle d’influence hybride et les récentes opérations numériques algériennes. Parmi les caractéristiques communes, on peut citer : le flou entre activisme patriotique, messages officiels et intimidation anonyme ;l’utilisation de l’accusations de terrorisme pour faire taire toute dissidence légitime ;l’amplification de la désinformation pour créer l’illusion d’une hostilité populaire ; le recours à des tactiques de signalement massif pour supprimer les pages de la diaspora kabyle ; le ciblage des journalistes qui couvrent les questions kabyle ; l’exercice d’une pression psychologique massive et orchestrée.

Les stratégies de communication hybrides se diffusent souvent de manière organique dans les écosystèmes alignés sur les régimes autoritaires, sans nécessiter de directives directes de la part de la Russie.

Le ciblage de personnalités publiques françaises et européennes

Une dimension notable de cette guerre de l’information est son extension au-delà des frontières algériennes. Des personnalités publiques françaises, dont l’ancienne ministre française des Affaires européennes Noëlle Lenoir, ont été victimes de harcèlement coordonné à la suite de déclarations ou de prises de position perçues comme favorables aux droits culturels kabyles ou critiques à l’égard de la politique algérienne. Dans de nombreux cas, la rhétorique utilisée reprend le vocabulaire employé par les médias officiels algériens : « agents subversifs », « déstabilisation étrangère », « menaces pour l’unité nationale ».

Les attaques dirigées contre les partisans de Boualem Sansal suivent un schéma similaire, visant trois objectifs : isoler l’activisme kabyle en intimidant les alliés potentiels ; orienter le discours public en France vers les récits de l’État algérien ; dissuader les journalistes, les universitaires et les décideurs politiques de couvrir la Kabylie.

Les ONG internationales qui surveillent la répression transnationale ont noté que cette tendance reflète les tactiques utilisées par plusieurs États autoritaires qui cherchent à influencer leur diaspora en Europe.

Stratégie de saturation : « réduire au silence par le bruit »

Plutôt que de censurer directement les contenus, ces campagnes hybrides fonctionnent en générant un « bruit » informationnel, c’est-à-dire un déluge écrasant d’accusations, d’insultes, de complots et de fausses déclarations. Cette tactique vise à discréditer les militants kabyles en les qualifiant d’extrémistes, brouiller les pistes autour des revendications légitimes, intimider les individus par des attaques contre leur réputation, délégitimer les structures de gouvernance autochtones, affaiblir la mobilisation de la diaspora en épuisant les leaders communautaires et en semant la terreur parmi les militants.

Ce type de répression numérique est peu coûteux, facile à nier et efficace. Il reflète les modèles hybrides utilisés par d’autres États autoritaires.

Conséquences géopolitiques

La guerre de l’information a des conséquences stratégiques qui vont bien au-delà de l’impact psychologique sur les individus :

– Elle fragmente les réseaux de la diaspora kabyle, qui jouent un rôle clé dans la défense des droits humains et la protection de l’environnement.

– Elle fausse la perception internationale de la Kabylie, sapant la crédibilité de l’opposition locale à des projets destructeurs pour l’environnement comme celui de Tala Hamza.

– Elle renforce le contrôle de l’État sur les zones stratégiques en présentant la dissidence comme de l’extrémisme ou du terrorisme.

– Elle offre aux pouvoirs autoritaires, directement ou indirectement, la possibilité de façonner les discours dans une région cruciale pour la stabilité de la Méditerranée.

Pour les institutions de l’OTAN et de l’UE qui surveillent l’influence des régimes autoritaires, ces développements illustrent comment les espaces numériques peuvent devenir des arènes de pression contre les acteurs démocratiques et autochtones. La Kabylie, qui s’est historiquement appuyée sur la transparence, la délibération et le débat civique ouvert, est particulièrement vulnérable aux tactiques hybrides opaques.

L’érosion du débat public affaiblit les fondements du système de la Tadjmaat, qui repose sur la libre circulation de l’information, la délibération communautaire et la prise de décision collective. En polluant les écosystèmes informationnels, la répression numérique sape indirectement l’une des plus anciennes traditions démocratiques d’Afrique du Nord.

En résumé, la guerre de l’information contre la Kabylie n’est pas un phénomène isolé, mais s’inscrit dans une stratégie plus large combinant pression sécuritaire, levier économique, contrôle du discours idéologique et intimidation numérique. Ses effets cumulés réduisent la capacité de la région à s’exprimer politiquement de manière autonome et consolide l’influencedes puissances autoritaires dans le sud de la Méditerranée.

Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme

Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !


0 Commentaire7 minutes de lecture

Principes et enjeux de la déconstruction

On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?


0 Commentaire37 minutes de lecture

Privacy Preference Center