Le 19 mars occupe une place singulière dans l’histoire française. Il renvoie d’abord à 1962, lorsque Charles de Gaulle annonce le cessez-le-feu en Algérie, ouvrant la voie à la fin d’un conflit long et particulièrement meurtrier. Cette date s’est imposée, au fil du temps, comme un repère mémoriel, à la fois politique et symbolique, dans les relations entre la France et l’Algérie.
Depuis 2012, elle est également associée à un autre événement, d’une nature différente mais d’une portée tout aussi décisive.
Le 19 mars 2012, à Toulouse, un terroriste se revendiquant de l’islamisme radical assassine, au sein de l’école juive Ozar Hatorah, le rabbin Jonathan Sandler, ses deux enfants Gabriel et Arié, ainsi que Myriam Monsonégo, âgée de huit ans. L’attaque vise explicitement des enfants juifs dans un cadre scolaire. Elle s’inscrit dans une série d’attentats perpétrés sur le territoire national au nom d’une idéologie structurée.
Qualifier cet événement avec précision est essentiel. Il ne s’agit ni d’un acte isolé, ni d’une simple dérive criminelle. Il s’agit d’un attentat terroriste relevant d’un projet politique : celui de l’islamisme. Ce dernier ne se réduit pas à une expression religieuse radicalisée ; il constitue une idéologie visant à subordonner l’ordre politique à une norme religieuse, en contradiction directe avec les principes de la République française.
Dans cette perspective, la cible ne se limite pas aux victimes immédiates. Elle englobe ce qu’elles incarnent : la possibilité, dans le cadre républicain, de vivre librement sa religion, de transmettre un savoir, d’inscrire l’enfance dans un espace protégé par le droit. L’école, en tant qu’institution, est ici directement visée.
La portée de cet attentat ne peut donc être comprise indépendamment du principe de laïcité. Issu de la loi du 9 décembre 1905, celui-ci organise la séparation des Églises et de l’État et garantit la liberté de conscience. Il ne constitue pas une opinion parmi d’autres, mais un cadre juridique structurant, permettant la coexistence pacifique des convictions dans l’espace public.
L’islamisme, en tant que projet politique, entre en contradiction frontale avec ce cadre. Il ne vise pas seulement à contester certaines normes sociales ; il tend à remettre en cause les fondements mêmes de l’ordre républicain, en substituant à la souveraineté populaire une autorité d’ordre religieux.
À cet égard, plusieurs confusions doivent être levées.
La première consiste à dissocier la violence terroriste de l’idéologie qui la sous-tend. Une telle dissociation empêche d’appréhender la cohérence du phénomène et conduit à des réponses inadaptées.
La deuxième consiste à réduire l’analyse à des facteurs exclusivement socio-économiques. Si ces derniers peuvent jouer un rôle dans certains parcours individuels, ils ne suffisent pas à expliquer l’adhésion à une idéologie structurée, dotée de références, de doctrines et d’objectifs explicites.
La troisième confusion réside dans une approche fragmentée de la réponse publique, séparant les enjeux de sécurité des enjeux politiques et culturels. Or la lutte contre le terrorisme ne peut être efficace sans une réaffirmation claire et constante des principes qui fondent la communauté politique.
Dans ce contexte, la laïcité apparaît non seulement comme un principe juridique, mais comme un élément central de la résistance républicaine. Elle garantit la neutralité de l’État, protège les individus contre toute pression religieuse et assure l’égalité entre les citoyens, indépendamment de leurs convictions.
La mémoire du 19 mars 2012 impose ainsi une triple exigence.
Une exigence de lucidité, d’abord, qui suppose de nommer précisément la nature idéologique des actes commis.
Une exigence de cohérence, ensuite, qui implique une application rigoureuse des principes républicains, sans accommodements ni variations.
Une exigence de continuité, enfin, car les phénomènes en cause s’inscrivent dans le temps long et appellent des réponses durables.
Se souvenir du 19 mars 2012 ne relève pas uniquement du devoir de mémoire. Il s’agit d’un enjeu de compréhension et d’action. À travers cet événement, c’est la capacité de la République à se défendre elle-même — juridiquement, politiquement et intellectuellement — qui est en question.
Dans cette perspective, la mémoire ne peut être dissociée de la responsabilité.
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.
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