Depuis les années 1930, on ne connaît que trop bien le lieu commun accusatoire qui, dans le champ politique, consiste à reprocher à un compagnon de combat de « faire le jeu de » (l’adversaire, l’ennemi), illustrant un sophisme idéologique ordinaire et une accusation mensongère qu’on rencontre notamment dans le discours des militants ou des propagandistes dits « antifascistes ». On en connaît également les effets sociaux bien réels, à savoir, ostraciser, proscrire ou excommunier l’accusé en le criminalisant, en le « fascisant » ou en l’« extrême-droitisant ».

Celui qui est dénoncé comme « faisant le jeu » de l’ennemi par ses propos, ses décisions ou ses actions est menacé d’être exclu de son parti politique ou de son groupement idéologique. Il est ainsi rejeté dans le camp des infréquentables, susceptibles d’être sanctionnés ou condamnés pour son présumé « passage à l’ennemi ». Il s’agit d’un acte d’intimidation au nom de l’impératif d’autodéfense du groupe : « Tu ne dois pas faire le jeu de nos ennemis. » On ajoute généralement : « Ce n’est pas le moment de » (risquer de diviser ton camp alors que l’ennemi est à nos portes). Les exactions commises par ceux qui se réclament du même camp que lui ne doivent pas le concerner. Face aux actions injustes ou violentes commises par ses « camarades », il doit s’interdire d’être choqué, de s’indigner, de compatir, d’éprouver de l’empathie pour les victimes. Et de faire des choix sans la moindre ambiguïté. Il est censé avoir compris le message suivant : occupe-toi donc des choses importantes, qui concernent les meilleures façons de lutter contre l’ennemi commun.

Il ne faut pas « faire le jeu de l’ennemi » : le sous-entendu de l’injonction intimidante tourne autour d’une menace, celle d’être considéré comme un ancien « camarade » passé à l’ennemi ou pactisant avec lui. Ses accusateurs lui conseillent donc de ne pas jouer sans le savoir le rôle du traître, par manque d’intelligence tactico-stratégique et de sens (moral ?) de la solidarité de groupe. On lui rappelle ainsi son devoir de placer les intérêts de son groupe d’appartenance au-dessus de son souci de la vérité. Sinon, déjà soupçonné de mollesse face au camp ennemi, il se transforme en « allié objectif » des « fascistes » ou de l’« extrême droite ». D’où l’injonction qu’on lui lance de ne pas dire ce qu’il croit vrai, de taire des vérités gênantes ou dérangeantes susceptibles d’être utilisées par l’ennemi contre « nous », c’est-à-dire « notre » groupe engagé dans un combat ordonné au principe selon lequel « la fin justifie les moyens », la fin étant la victoire.

Parmi les moyens préconisés, le silence, le mensonge et la falsification des faits sont jugés comme nécessaires au nom de l’efficacité du combat contre l’ennemi. La défense de la Cause justifie tout. Il s’ensuit qu’un militant de gauche, en dépit de son désir de critiquer les illusions, les dérives ou les exactions de son camp politique, doit se surveiller et tenir sa langue. S’il se refuse à jouer les aveugles, il est accusé de « donner des armes » à l’ennemi et dénoncé comme un « complice » des suppôts du Mal.

Le motif de l’injonction est simple : si l’on doit s’interdire de dire la vérité en fermant les yeux sur certaines réalités, c’est parce que cela étalerait nos divergences, « nous » diviserait, et ainsi affaiblirait « notre camp ». L’accord doit être sans réserve au sein du parti ou du groupe de combat, et il doit impérativement être affiché. La communauté idéologique doit rester soudée à tout prix, à commencer par celui du déni de certains réalités jugées indésirables. L’unité du groupe doit être sans faille et chaque militant doit le faire savoir pour pouvoir bénéficier du sentiment de solidarité de tous les membres du groupe.

 

Faut-il s’interdire de critiquer LFI pour ne pas « faire le jeu » du RN ?

 

À la suite du lynchage mortel, le 12 février 2026, du militant « identitaire » Quentin Deranque par des jeunes « antifas » liés à LFI, comportant notamment des membres de la Jeune Garde, des critiques de cet « antifascisme » recourant à la violence ont été publiées dans la presse et ont circulé sur les réseaux sociaux. Mais, simultanément, les défenseurs de LFI et de cet « antifascisme » ont opposé à ces critiques un argument idéologique codifié depuis les années trente :  celui qui consiste à reprocher à toute analyse critique d’un parti politique dont on est un membre ou un sympathisant de « faire le jeu » de l’adversaire ou des adversaires de ce parti. Le schéma argumentatif récurrent est le suivant : critiquer le parti X (de gauche), c’est faire, volontairement ou non, un cadeau aux partis anti-X (de droite).

Avant même la sortie (le 5 mars 2026) de l’ouvrage collectif publié sous ma direction, LFI. Anatomie d’une perversion[1], un internaute a posté ce commentaire attendu venant d’une personne soucieuse d’exprimer son identité « de gauche » : « Le RN vous remercie ». Le sous-entendu du message se voulant ironique est clair : ce livre offrant un examen critique sans complaisance du phénomène LFI, saisi dans toutes ses dimensions, ne peut que « faire le jeu » du RN ou, plus généralement de « l’extrême droite ». Dans l’hebdomadaire L’Express daté du 5 au 11 mars 2026, l’intellectuelle de gauche Catherine Fieschi[2] a consacré sa chronique à la question du fascisme et de l’antifascisme, énonçant sa thèse dans le titre se présentant comme une incitation : « Parler du fascisme au présent pour qu’il ne soit jamais ordinaire ».  Et de préciser ses raisons de soutenir ladite thèse, présupposant que « le fascisme » demeure une menace réelle dans les démocraties occidentales contemporaines :

« En disqualifiant l’antifascisme, le fascisme cesse d’être une catégorie d’analyse du présent. L’extrême droite devient alors une opinion parmi d’autres – parfois excessive, mais désormais ordinaire. Elle n’avait pourtant pas besoin d’une normalisation supplémentaire[3]. »

L’argumentation est circulaire et sophistique : il faut que « le fascisme » existe encore aujourd’hui pour que l’antifascisme ait une raison d’exister, donc « le fascisme » existe. On doit en conséquence se garder de critiquer le néo-antifascisme afin de continuer à faire croire à la réalité d’une « menace fasciste », et, par là, d’empêcher la totale normalisation de « l’extrême droite » en cours de dédiabolisation. Le message fondamental du catéchisme néo-antifasciste : puisque critiquer LFI, c’est « faire le jeu » du RN et de ses alliés, il faut donc s’abstenir de toute critique du parti mélenchonien et empêcher toute critique de ce parti. La stratégie recommandée au nom du catéchisme néo-antifasciste consiste à fermer les yeux sur les dérives de LFI, et ce, pour « faire barrage » au RN.

Abandonnons les néo-antifascistes à leurs illusions et à leurs arguments spécieux, et rappelons cette simple vérité : il est possible de critiquer à la fois  LFI et le RN. Une critique n’empêche pas l’autre. Ayons à l’esprit qu’au cours des années trente, trotskistes et anarchistes critiquaient autant le nazisme que le stalinisme. Cette double critique, impliquant un double rejet, se rencontrait également chez les intellectuels ou les leaders politiques libéraux, tel Francesco Nitti qui, dès 1926, dans son livre intitulé Bolchevisme, fascisme et démocratie, mettait en garde contre le bolchevisme et le fascisme, ces deux mouvements violents mus par une « aversion commune pour la liberté et la démocratie[4] ». Francesco Nitti et Luigi Sturzo furent, avec quelques autres esprits lucides[5], les pionniers de la pensée antitotalitaire. Quant aux propagandistes staliniens confrontés aux premiers critiques antitotalitaires, ils ne manqueront pas, à partir de 1933, de dénoncer publiquement, de diffamer ou de faire assassiner ceux qu’ils accusaient, en raison de leurs critiques de la dictature stalinienne, de « faire le jeu » des nazis.

Les exactions commises par les gauches révolutionnaires épuratrices se réclamant de l’« antifascisme » ne sont ni nouvelles ni choses du passé. Le vocabulaire politique a certes changé en partie, mais les schémas argumentatifs restent les mêmes. C’est autour de la « montée des populismes » que, depuis les années 1990, les gauches antilibérales ont adapté et reformulé leur discours de combat dogmatique et sectaire se réclamant d’un « antifascisme » visant un ennemi fantasmé en perpétuelle expansion. Elles postulent notamment que critiquer le « populisme de gauche[6] », identifié comme le « bon » populisme censé illustrer « l’ère du peuple[7] » par l’instauration d’une « démocratie radicale[8] », c’est « faire le jeu » du « populisme de droite », qui serait le nouveau visage de l’« extrême droite », présumée incarner par définition l’ennemi du peuple. Face à leurs rivaux de droite, les « populistes de gauche » réinventent ainsi les « ennemis du peuple », qui ne méritent pas d’exister à leurs yeux. Les adeptes de la « révolution citoyenne » promise sont dans l’attente  d’un leader charismatique qui, censé incarner « le peuple », vienne « nettoyer » et sauver la nation.

Ce que Mélenchon appelle « l’ère du peuple » est en réalité l’ère des démagogues de gauche, du centre et de droite, chaque camp ayant ses extrémistes et ses modérés. Les « populistes » aujourd’hui célébrés ou stigmatisés sont en réalité des démagogues plus ou moins habiles, des tribuns plus ou moins éloquents, qui, selon qu’ils se disent de droite ou de gauche, font peur ou suscitent de l’enthousiasme et de la ferveur. Les identifier comme des « fascistes » ou des « antifascistes » relève de l’amalgame polémique et de l’erreur de catégorie. Une erreur routinisée, expression d’un anachronisme interdisant la réflexion critique sur les événements.

 

Retour sur la critique orwellienne de l’argument d’esprit totalitaire : « ne pas faire le jeu » de l’ennemi

 

Pour les tenants de l’argument accusatoire, toute discussion interne exprimant des désaccords doit être bannie, car elle est une faiblesse qui ne peut que profiter à l’ennemi toujours à l’affût. Ayant à l’esprit l’argumentation « antifasciste » des staliniens, George Orwell définissait magistralement en juin 1944 la fonction idéologico-politique du cliché :

« Il y a une expression qui est fort en vogue dans les milieux politiques de ce pays : “Faire le jeu de”. C’est une sorte de formule magique ou d’incantation, destinée à cacher des vérités dérangeantes. Quand on vous dit qu’en affirmant telle ou telle chose vous “faites le jeu” de quelque sinistre ennemi, vous comprenez qu’il est de votre devoir de la boucler immédiatement[9] ».

Mais le scrupuleux Orwell n’en reconnaissait pas moins qu’« objectivement, cette accusation est souvent justifiée », et ce, pour la raison suivante : « Quand deux camps s’affrontent, il est toujours difficile d’attaquer l’un sans renforcer l’autre, au moins temporairement[10]. » Comme le note justement Jean Birnbaum à propos de l’argument « faire-le-jeu-de » : « Après les étiquettes infamantes [« fasciste », etc.], voilà l’incrimination paralysante », qui « permet de neutraliser les esprits critiques[11] ». Le militant ordinaire est ainsi privé de sa liberté de jugement, d’interrogation et de discussion. Il doit obéir aux maîtres de la vérité officielle, définie par les hauts stratèges de la guerre idéologique.

Chaque communauté idéologique possède son discours orthodoxe, et chaque membre du groupe doit montrer aux autres qu’il l’a adopté, sous peine de perdre son statut de « bon militant ». L’engagement militant fait qu’au bout d’un certain temps, on ne distingue plus ce qu’il convient de croire pour être politiquement acceptable ou correct et ce qu’on croit réellement. Le conformisme idéologique emporte tout, à commencer par les scrupules. Il assure l’accès à la bonne conscience. Pendant la guerre civile espagnole, raconte Orwell, « tout le monde croyait aux rumeurs faisant état d’atrocités commises par l’ennemi, mais jamais aux rumeurs inverses[12] ». Chaque camp a sa version des faits, des événements, de la marche de l’Histoire. La recherche de la vérité objective ne fait pas partie de l’horizon du militant ou du partisan. Il n’a pas la liberté de dire que deux et deux font quatre. Quant à l’ennemi, tout ce qu’il profère relève du faux ou du mensonge. Comme le pointe encore Orwell, « tout se passe comme si la vérité devenait mensonge dès qu’elle sort de la bouche de votre ennemi[13] ».

L’obligation de la totale soumission mentale et verbale du militant ordinaire ne saurait être mise en doute et faire l’objet d’une discussion critique. Il faut que le militant se rende indifférent aux crimes commis par ceux de son camp, qu’il les nie effrontément ou qu’il les applaudisse en les travestissant. Et il doit croire les yeux fermés toutes les affirmations venant de son camp sur les crimes commis par le camp ennemi. Sinon, il s’expose à être traité de « fasciste » et traité en tant que tel, un fasciste d’autant plus dangereux qu’il « avance masqué ». Les ennemis supposés invisibles sont les pires.

Dans un article paru le 23 novembre 1945, « Dans un miroir rose », Orwell revient sur le recours à l’argument spécieux du « faire le jeu de », instrument rhétorique visant à intimider pour faire barrage à la pensée critique :

« L’argument selon lequel il faut s’abstenir de dire les choses telles qu’elles sont pour éviter de “faire le jeu” de telle ou telle influence néfaste est malhonnête, pour la simple raison que les gens l’utilisent seulement quand cela les arrange. (…) Lorsqu’on utilise ce genre d’argument, c’est toujours en fait dans le but de mener une propagande pour quelque intérêt partisan et de réduire les critiques au silence en les accusant d’être “objectivement” réactionnaires[14]. »

Orwell reconnaît que, dans certaines circonstances, garder le silence ou mentir sur les faits est une tentation qui peut paraître un devoir, mais qu’en fin de compte, c’est l’exactitude des informations transmises, impliquant une constante destruction des mythes, qui ouvre la voie à un « progrès réel » :

« Je pense qu’on sera moins tenté d’y recourir si l’on garde en mémoire que les avantages du mensonge sont toujours de courte durée. Dissimuler ou travestir les faits semble si souvent une véritable obligation ! Et pourtant il ne saurait y avoir de progrès réel sans une lucidité accrue, ce qui implique un incessant travail de démystification[15]. »

Ce travail permanent de démystification ne doit pas s’arrêter face à ceux qui prétendent être des maîtres-démystificateurs et qui ne sont en réalité que des propagandistes. Il faut alors démystifier les faux démystificateurs, qui ne se réclament de la pensée critique que pour disqualifier les penseurs critiques soutenant des thèses en contradiction avec les leurs.

Dans un article publié le 24 mars 1944, « Qu’est-ce que le fascisme ? », Orwell fait observer que « c’est en politique intérieure » que le mot « fascisme » a « perdu toute trace de signification ». Et de préciser : « Une lecture attentive de la presse montre qu’il n’y a pratiquement pas une seule catégorie d’individus (en tout cas pas un seul parti politique ou groupement constitué) qui n’ait été qualifiée de fasciste durent ces dix dernières années[16]. » Le qualificatif « fasciste » a été appliqué aux conservateurs, aux socialistes, aux communistes, aux trotskistes, aux catholiques, aux opposants à la guerre, aux partisans de la guerre et aux nationalistes[17]. Orwell en conclut que le mot « fascisme » ainsi employé est « presque totalement dénué de sens[18] ». Il retient cependant comme significatif le fait que « ceux qui lancent le mot “fasciste” à tous les vents lui attachent au minimum une signification émotionnelle[19] ». À le suivre, « la quasi-totalité des Anglais accepteraient “brutal” pour synonyme de “fasciste” », ce qui est « approximativement la meilleure définition qu’on puisse donner de ce mot dont on a tant abusé[20]. »

C’est sur un sage conseil qu’il termine son article : « Tout ce qu’on peut faire pour l’instant, c’est user du mot avec une certaine circonspection et non, comme on le fait généralement, le ravaler au rang d’injure[21]. »  En se réduisant à une épithète péjorative, le mot « fasciste » a perdu à la fois son sens descriptif et sa valeur conceptuelle. Il ne fonctionne plus qu’en tant que terme polémique doté d’une force d’intimidation et de disqualification. En dehors de ses emplois historiographiques, il n’est plus qu’un opérateur de diabolisation de l’adversaire. Il faut remarquer que, si l’on injurie une personne en la traitant de « fasciste ! » ou de « sale fasciste ! », on ne lui lance pas « totalitaire ! » ou « sale totalitaire ! », non plus que « communiste ! » ou « sale communiste ! », bien qu’au cours du XXe siècle, les régimes totalitaires dits communistes aient commis des crimes de masse dépassant en nombre ceux des dictatures dites fascistes.

L’explication de ce traitement inégal est simple : « fasciste ! » est une injure ou une insulte de gauche, marquant l’appartenance à la gauche révolutionnaire se disant « progressiste », contrairement à « totalitaire », qui fait partie du lexique des droites ou des gauches libérales. Voilà un indice parmi d’autres de la domination idéologique et culturelle exercée par la gauche antilibérale, qui continue d’imposer ses représentations et son lexique, en présupposant comme une évidence que « le fascisme » est le Mal absolu, postulat qui permet de relativiser les crimes contre l’humanité commis par l’autre camp, longtemps baptisé « communisme », le camp des « bonnes intentions » et des utopies futuristes séduisantes. En mars 1948, Orwell écrivait : « Manifestement, depuis une quinzaine d’années, l’orthodoxie dominante, notamment parmi les jeunes, est “de gauche”. Les mots clés sont “progressiste”, “démocrate” et “révolutionnaire”, alors que les étiquettes qu’il faut à tout prix éviter de se voir accoler sont celles de “bourgeois”, de “réactionnaire” et de “fasciste”[22]. » Aujourd’hui, soixante-dix-huit ans plus tard, l’orthodoxie dominante dans les nations occidentales reste globalement la même, repeinte aux couleurs du wokisme et du décolonialisme. Surprenant stabilité des préférences idéologiques marquées par l’utopisme et la radicalité.

Plus inquiétant est le fait que l’enquête internationale sur les crimes du communisme n’a pas eu lieu, ce qui a privé de base juridique le grand procès du totalitarisme communiste qu’on était en droit d’espérer. Face aux deux systèmes totalitaires du XXe siècle, le traitement mémoriel est toujours loin d’être égal, comme l’a justement fait observer l’historien Alain Besançon : amnésie pour le stalinisme, hypermnésie pour le national-socialisme[23]. Si les crimes du communisme ont finalement été reconnus, ils sont restés sans châtiment. Et si les partis nazis sont interdits, les partis communistes ne le sont pas.

On continue ainsi de prêter aux militants communistes et à ceux des gauches dites révolutionnaires ou radicales de bonnes intentions, ce qui revient à les installer dans le camp du bien. C’est là les juger aussi hâtivement que naïvement sur la base de leur projet utopiste et « perfectionniste » de construction d’une société parfaite parce que parfaitement égalitaire, et, ainsi, oublier la grande leçon d’Orwell : « En politique, il ne s’agit jamais que de choisir le moindre de deux maux[24]. »  Dès lors qu’on reconnaît, avec Orwell, que la politique « implique violence et mensonge », il ne saurait s’agir, en politique, de choisir entre le bien et le mal. Il nous reste à opter, en chaque situation, pour le moindre mal. Le désir de perfection engendre des monstres.

[1] Pierre-André Taguieff (dir.), LFI. Anatomie d’une perversion, Paris, David Reinharc Éditions, 2026.

[2] Catherine Fieschi est présentée comme « chercheuse au Centre Robert-Schuman de l’Institut universitaire européen de Florence ».

[3] Catherine Fieschi, « Parler du fascisme au présent pour qu’il ne soit jamais ordinaire », L’Express, n° 3896, 5-11 mars 2026, p. 34.

[4] Francesco Nitti, Bolchevisme, fascisme et démocratie, Paris, Éditions du « Progrès civique », 1926, p. 63.

[5] Voir Bernard Bruneteau, Figure[s] de l’antitotalitarisme. Penser l’âge totalitaire, Paris, Éditions Le Cavalier Bleu, 2024, en partic. pp. 17-75.

[6] Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche, tr. fr. Pauline Colonna d’Istria, Paris, Albin Michel, 2018.

[7] Jean-Luc Mélenchon, L’Ère du peuple, Paris, Fayard, 2014.

[8] Chantal Mouffe & Íñigo Errejón, Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie [2015], tr. fr. François Delprat, préface de Gaël Brustier, Paris, Les Éditions du Cerf, 2017.

[9] George Orwell, « La politique et la langue : “Faire le jeu de” » (9 juin 1944), in À ma guise. Chroniques 1943-1947, tr. fr. Frédéric Cotton & Bernard Hoepffner, préface de Jean-Jacques Rosat, Marseille, Agone, 2008, p. 174.

[10] Ibid., p. 175.

[11] Jean Birnbaum, La Force d’être juste. Changer le monde sans refaire les mêmes erreurs, Paris, Flammarion, 2025, p. 65.

[12] George Orwell, « Réflexions sur la guerre d’Espagne » (automne 1942), in Essais, articles, lettres, vol. II (1940-1943), édition établie par Sonia Orwell & Ian Angus, tr. fr. Anne Keirf, Michel Pétris & Jaime Semrun, Paris, Éditions Ivrea / Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1996, p. 316 : « Chacun croit aux atrocités ennemies et refuse de croire à celles de son camp, sans même prendre la peine d’examiner les faits. »

[13] Ibid., p. 317.

[14] Georges Orwell, Essais, articles, lettres, vol. IV (1945-1950), tr. fr. Anne Kreif, Bernard Pêcheur & Jaime Semprun, Paris, Éditions Ivrea / Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2001, pp. 48-49.

[15] Ibid., p. 49.

[16] George Orwell, À ma guise. Chroniques 1943-1947, op. cit., p. 117.

[17] Ibid., pp. 117-120.

[18] Ibid., p. 120.

[19] Ibid., p. 121.

[20] Ibid.

[21] Ibid., pp. 121-122.

[22] George Orwell, « Les écrivains et le Léviathan » (texte écrit en mars 1948), in Essais, articles, lettres, vol. IV (1945-1950), op. cit. (2001), p. 490.

[23] Alain Besançon, « Mémoire et oubli du communisme », Commentaire, n° 80, hiver 1997-98, pp. 789-794 ; id., Le Malheur du siècle. Sur le communisme, le nazisme et l’unicité de la Shoah, Paris, Fayard, 1998.

[24] George Orwell, « Les écrivains et le Léviathan », in Essais, articles, lettres, vol. IV (1945-1950), op. cit., p. 495.


Pierre-André Taguieff

Pierre-André Taguieff est philosophe, politiste et historien des idées, directeur de recherche au CNRS (désormais à la retraite). Il est l’auteur de plus d’une cinquantaine de livres. Derniers ouvrages parus sur la question : Liaisons dangereuses : islamo-nazisme, islamo-gauchisme, Paris, Hermann, 2021 ; L’Antiracisme devenu fou. Le « racisme systémique » et autres fables, Paris, Hermann, 2021 ; L’Invention de l’islamo-palestinisme. Jihad mondial contre les Juifs et diabolisation d’Israël, Paris, Odile Jacob, 2025.

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