Le Parlement algérien a approuvé lundi la version amendée d’une loi imputant à l’État français « la responsabilité juridique de son passé colonial en Algérie et des tragédies qu’il a engendrées ».
Adopté initialement fin décembre 2025 par l’Assemblée populaire nationale (APN), le texte avait été accueilli par les vivats des députés. Mais le Conseil de la Nation – la chambre haute du Parlement – avait émis en janvier plusieurs réserves, notamment sur les dispositions exigeant des excuses officielles de la France et des réparations généralisées.
Dans la version finalement adoptée, ces deux exigences ont disparu. En revanche, la disposition demandant des compensations pour les victimes des essais nucléaires français en Algérie est restée intacte.
Le rapporteur de la commission paritaire chargée de revoir le texte a justifié ces modifications par « la position de principe et inébranlable de l’État algérien ».
Selon lui, « l’Algérie, qui a sacrifié des millions de martyrs pour sa liberté, son indépendance et sa souveraineté, ne bradera jamais sa mémoire ni sa souveraineté contre quelque avantage matériel que ce soit ».
Le président Abdelmadjid Tebboune avait lui-même affirmé à plusieurs reprises que l’Algérie réclamait avant tout « la reconnaissance des crimes commis » durant la colonisation, et non une compensation financière.
Un silence médiatique révélateur
Paradoxalement, cette révision du texte est passée presque totalement inaperçue dans la presse algérienne. Aucun grand titre national ne s’est attardé sur l’amendement. Une attitude dictée, certainement, par des instructions venues d’en haut.
Ce silence intrigue, tant la question mémorielle a longtemps été utilisée par le pouvoir algérien comme levier politique dans ses relations avec la France.
Pour certains observateurs, cette discrétion s’explique par les réactions suscitées dans l’opinion publique après l’adoption initiale de la loi. Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont immédiatement rappelé un autre chapitre sombre de l’histoire récente de l’Algérie : la décennie sanglante des années 1990.
La décennie sanglante, mémoire refoulée
Cette période de guerre interne aurait fait près de 250 000 morts et plus de 20 000 disparus, sans compter des milliers de détenus dont certains sont encore emprisonnés aujourd’hui.
Officiellement, ces violences s’inscrivaient dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Pourtant, plusieurs témoignages d’anciens officiers de l’armée et des services de sécurité ont évoqué l’implication directe de certaines structures de l’État dans la fabrication ou la manipulation de groupes armés.
Selon ces témoignages, les Groupes islamiques armés (GIA) et l’Armée islamique du salut (AIS) auraient été infiltrés, voire instrumentalisés par les services de renseignement.
Plus troublant encore, certains anciens chefs de ces organisations, tels qu’Abdelhak Layada pour les GIA ou Madani Mezrag et Ahmed Benaïcha pour l’AIS, vivent aujourd’hui librement et disposent, selon plusieurs sources, de fortunes considérables. Ils sont parfois considérés comme des interlocuteurs politiques que le pouvoir n’hésite pas à consulter.
Les escadrons de la mort
Les témoignages d’anciens militaires jettent également une lumière crue sur les méthodes employées durant cette période.
Un ancien sergent-chef de l’ex-DRS décrit l’existence d’escadrons de la mort opérant chaque nuit dans les quartiers populaires durant les années 1990. Munis de listes de personnes à éliminer, ces commandos auraient laissé derrière eux des dizaines de corps exécutés.
D’autres victimes étaient arrêtées puis conduites au Centre principal militaire d’investigation (CPMI) de Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger, où elles auraient été soumises à des interrogatoires violents avant d’être exécutées.
Selon ce témoignage, le chef de l’un de ces escadrons n’était autre que l’actuel général-major Abdelkader Aït-Ouarabi, connu sous le nom de général Hassan, aujourd’hui directeur général de la sécurité intérieure (DGSI) depuis mai 2025.
Il a succédé à la tête de cette structure à un ancien subalterne, le général Abdelkader Haddad, alias Nacer El-Djen (le démon), qui l’avait dirigée de juillet 2024 à mai 2025.
Exécutions et primes macabres
D’après le même témoignage, Nacer El-Djen – alors lieutenant – aurait personnellement exécuté entre dix et vingt détenus par jour dans les locaux du CPMI.
Les prisonniers, assis à même le sol, les mains liées, étaient abattus d’une balle dans la tête. Une prime aurait été versée pour chaque victime.
Ces accusations décrivent un système où la violence extrajudiciaire aurait été institutionnalisée. Plusieurs officiers impliqués auraient ensuite poursuivi leur carrière militaire et accumulé d’importantes fortunes, notamment dans l’immobilier et le commerce.
Déportations et zones nucléaires
Aux exécutions sommaires se seraient ajoutées des déportations massives vers des camps situés dans le sud algérien, touchant plus de dix mille personnes.
Certaines d’entre elles auraient été envoyées dans des régions contaminées par les anciens essais nucléaires français.
Aujourd’hui, alors que l’État algérien réclame réparation à la France pour ces essais, les victimes de ces déportations affirment n’avoir reçu aucune reconnaissance ni compensation pour les maladies dont elles souffrent.
Répression contemporaine
Pour de nombreux défenseurs des droits humains, la situation ne s’est pas fondamentalement améliorée.
Sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune et la direction de l’armée par le général Saïd Chengriha, arrestations, poursuites judiciaires et accusations de torture sont régulièrement dénoncées par les organisations de défense des droits humains.
Des familles affirment être punies pour les activités politiques de leurs proches exilés. Des opposants pacifiques sont arrêtés ou emprisonnés, et certaines familles disent avoir été visées collectivement.
Une plainte récente a notamment été déposée par la famille d’un journaliste, accusant les autorités d’avoir violé l’article 15 de la Déclaration universelle des droits de l’homme après avoir retiré la nationalité algérienne à plusieurs membres de la famille, dont un nourrisson de quatre mois.
Une mémoire à géométrie variable
Dans ce contexte, certains observateurs estiment que la focalisation exclusive sur les crimes de la colonisation française pose la question de la mémoire des violences commises depuis l’indépendance.
Comparer les deux périodes reste un exercice délicat et politiquement explosif. Mais pour les critiques du régime, l’absence de débat sur les crimes attribués aux institutions algériennes alimente un profond malaise.
Tandis que le pouvoir réclame des comptes à la France au nom de l’histoire coloniale, beaucoup s’interrogent sur l’absence de responsabilité politique et judiciaire pour les violences qui ont marqué l’Algérie indépendante.
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