Les frappes américaines et israéliennes ont profondément bouleversé l’équilibre du régime iranien. Les funérailles d’Ali Khamenei ont donné lieu à une démonstration de force et d’unité. Faut-il y voir la preuve de la résilience du régime ou, au contraire, la mise en scène d’un pouvoir fragilisé qui cherche à masquer ses divisions ?
Ces images de manifestants pro-régime sont des opérations de propagande qui sont commanditées et organisées par les Gardiens de la révolution islamique, et relayées par les médias iraniens sous leur contrôle. Le gouvernement iranien a accrédité des journalistes occidentaux, qui ont été très encadrés, afin de diffuser son narratif dans le monde entier. Il voulait faire croire que 20 millions d’Iraniens étaient présents. C’est juste impossible. Il ne possède pas une telle base de soutien.
Donnons deux chiffres : en 2023, à la demande d’Ali Khamenei, le service de renseignement du Bassidj, la milice civile des Gardiens de la révolution, a réalisé une étude pour savoir ce que les Iraniens pensaient de la République islamique : 71 % se disaient déjà contre. Selon une étude de la fondation Gamaan publiée en France en 2025 par la très sérieuse Fondapol, c’étaient désormais 81 % des Iraniens qui ne voulaient plus entendre parler de la notion de République islamique. Depuis, il y a eu les massacres des 8 et 9 janvier 2026, lors desquels des dizaines de milliers de manifestants ont été tués à bout portant. Plus de la moitié des Iraniens vivent en dessous du seuil de pauvreté, il y a des pénuries de nourriture, de médicaments et d’eau, des exécutions quotidiennes d’opposants. Ajoutons que le régime, lors de ces manifestations, a fait par ailleurs venir des supplétifs libanais, afghans, irakiens, ou encore des étudiants étrangers résidant en Iran. Bref, on imagine donc aisément que la base des soutiens du régime a encore diminué depuis que ces chiffres ont été publiés. Cela démontre sa fragilité.
La succession de Khamenei ouvre une nouvelle séquence politique. Selon vous, le nouveau pouvoir dispose-t-il de la même autorité religieuse et politique que son prédécesseur, ou assiste-t-on à une transformation durable de la nature du régime iranien ?
Mojtaba Khamenei, le fils du Guide suprême, est considéré par ceux qui l’ont connu comme peu charismatique. Il n’est pas non plus un religieux de haut rang. Peu cultivé, il a constitué ses réseaux à la fin de la guerre Iran-Irak, et est devenu proche des Gardiens de la révolution. Mais il a plus été influencé par eux que le contraire. Sans compter qu’on ne sait même pas dans quel état de santé il se trouve, on peut considérer qu’il ne contrôle pas grand-chose et qu’en effet, on assiste à une sorte de transition. Cependant, n’oublions pas que le rôle et la mission du corps des Gardiens de la révolution sont fixés par la Constitution de la République islamique d’Iran d’octobre 1979. Ils sont le bras armé du régime, en charge de la défense de ses frontières, et comme le dit le préambule de ladite Constitution, ils ont pour mission d’exporter le jihad à travers le monde. À partir des années 90, ils ont mis la main sur l’économie iranienne, et contrôlent 80 % des actifs et des entreprises du pays. Dès 2005 et l’élection d’Ahmadinejad, ils ont pris en main la moitié des ministères. En clair, leur puissance au sein des structures d’État est une réalité depuis longtemps. Avec la disparition d’Ali Khamenei, « l’occultation » de son fils et successeur Mojtaba, ils assument désormais la prise en main politique du pays. Cependant, le Corps des Gardiens de la révolution islamique ne forme pas un ensemble homogène. Il y a beaucoup de fractures en son sein. Selon ce que m’a raconté Mohsen Sazegara, le cofondateur des Gardiens de la révolution, lors d’un entretien que j’ai réalisé pour le Figaro Magazine, sur 180 000 membres, il y en a la moitié qui sont des appelés, des personnels administratifs, logistiques, médicaux. Ces gens-là ne pèsent pas sur les décisions de l’organisation. Sur la seconde moitié, 40 % seraient critiques vis-à-vis du régime et même de ses chefs, en raison de leur corruption et du système mafieux qu’ils ont instauré en Iran. Ceux qui constituent le socle dur du régime sont aussi divisés. Cela m’a été confirmé par un ancien responsable de la sécurité d’Ali Khamenei. Cependant, malgré leurs divergences, les Gardiens de la révolution ont prouvé qu’ils parviennent systématiquement à l’union sacrée en cas de crise. Ils se maintiennent alors en usant d’une double stratégie : la première chose, c’est qu’ils font régner la terreur, en éradiquant toute forme d’opposition et de contestation sur le plan intérieur. La deuxième, c’est que sur le plan extérieur, ils profitent des errements stratégiques de l’Occident — ce que la guerre vient encore de démontrer — sur lequel ils prennent l’ascendant à la fois par le terrorisme, le chantage diplomatique et la guerre de l’information.
Malgré les frappes américaines, l’Iran continue de démontrer sa capacité de nuisance, notamment dans le Golfe et autour du détroit d’Ormuz. Quelle est aujourd’hui sa véritable marge de manœuvre militaire et diplomatique face aux États-Unis, à Israël et aux monarchies du Golfe ?
L’aviation comme la marine de haute mer des Gardiens de la révolution ont été considérablement endommagées. Des dizaines de hauts gradés du Corps des Gardiens de la révolution et de dignitaires religieux ont été tués. Des installations nucléaires ont été endommagées, et retardent a priori le programme d’enrichissement. Le programme balistique est aussi affaibli. Et même si le régime reconstitue son arsenal, il n’a actuellement plus la même capacité qu’avant le conflit. Une chose qu’il faut souligner : quand l’armée américaine perd un avion ou deux hélicoptères, cela fait les gros titres des journaux du monde entier. Mais ce n’est rien comparé à ce qu’ont subi les Iraniens. Il ne faut donc pas l’oublier, même si bien sûr, les Gardiens de la révolution disposent toujours d’une force non négligeable. Ils ont très bien montré comment, en utilisant des drones et des missiles, ils déstabilisent la navigation dans le golfe Persique, et certains pays voisins. S’ajoute à cela une forte capacité de guerre asymétrique et le terrorisme, pour pallier ses déficits en matière de guerre conventionnelle. Cependant, je pense que la République islamique n’a jamais été aussi isolée. Ses rapports sont mauvais avec les pétromonarchies du Golfe, et en bloquant le détroit d’Ormuz, elle prend un risque énorme. À court terme, elle fait sans doute illusion en voulant montrer qu’elle a les cartes en main, mais à moyen terme, elle se tire une balle dans le pied. Car la libre circulation dans le détroit d’Ormuz est plus que jamais nécessaire à son économie.
Vous connaissez très bien les réseaux des Gardiens de la révolution et les dynamiques internes du pouvoir iranien. Après ces derniers événements, faut-il s’attendre à une radicalisation du régime, à une reprise des négociations avec l’Occident, ou à une lutte interne entre différentes factions pour définir l’avenir de la République islamique ?
Les massacres des 8 et 9 janvier montrent à quel point le régime est déjà dans la radicalité. C’est un régime qui fait la guerre à sa propre population, qui tue des enfants, qui pend des adolescents, torture ses opposants, commet des massacres de masse. Au regard du droit international, c’est un régime de criminels contre l’humanité et de criminels de guerre, il ne faut pas l’oublier.
Pour poursuivre sur votre question, plusieurs factions sont à la manœuvre. Mais il en existe principalement deux : la première qui veut parvenir à une forme d’accord avec les États-Unis, même mauvais, car consciente que l’Iran est dans un état de faillite, son économie quasiment à l’arrêt. Elle est composée des réformateurs qui se lient désormais à certains conservateurs considérés comme pragmatiques. Ils sont souvent liés à différents trafics, veulent conserver le pouvoir et leur mainmise sur l’économie.
Mais il ne faut pas sous-estimer l’influence des plus durs, ceux qui s’inscrivent dans la ligne de 1979. Ceux-là seraient actuellement minoritaires d’après mes sources, mais demeurent très influents, maîtrisant parfaitement les rouages du système administratif et paramilitaire. Au sein des Gardiens de la révolution, il y a enfin une forme d’autonomisation dans le fonctionnement des unités à l’intérieur même du pays. Bref, au moment où nous parlons, la situation est hautement complexe. Mais vous remarquerez que le grand absent des analyses, ce sont les mouvements démocratiques de l’opposition iranienne, qu’ils soient monarchistes constitutionnalistes, libéraux, ou encore ethniques. Je l’ai dit à de nombreuses reprises : ils font probablement partie de la solution politique en Iran, à la condition qu’on les aide à créer une coalition et qu’on les soutienne. Sans cela, la République islamique demeurera une menace pour l’ensemble du Moyen-Orient, et pour l’Occident.
Franco-iranien, Emmanuel Razavi est grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Iran. Il collabore avec les rédactions du Figaro Magazine, Paris Match, Atlantico, Franc-Tireur, VA et Écran de veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro Histoire et la revue de géographie Hérodote. Il a produit et réalisé plusieurs documentaires, notamment sur le Moyen-Orient, pour les chaînes de télévision Arte, M6, France 3 et Planète. Ses enquêtes sur l’ingérence de la République islamique d’Iran en France l’ont conduit à témoigner, en février 2025, devant une commission de travail sénatoriale, et en octobre 2025, devant la commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste. Derniers livres publiés : « Paris-Téhéran, le grand dévoilement » (Cerf, 2026), et « La Pieuvre de Téhéran » (Cerf, 2025), coécrits avec Jean-Marie Monatli.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
Voir aussi
24 juillet 2026
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire19 minutes de lecture
23 juillet 2026
L’engrenage
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
22 décembre 2025
Didier IDJADI – La république islamique : une répression sanglante
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire23 minutes de lecture
30 décembre 2025
Emmanuel Razavi – En Iran, la colère gronde à nouveau
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire11 minutes de lecture
30 décembre 2025
Didier IDJADI – Des manifestations en Iran contre le régime totalitaire
par La Nouvelle Revue Politique
1 Commentaire16 minutes de lecture